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Il y a 613 commandements dans la Torah, aucun ne stipule que Meyer Habib doit rester député

Claude Askolovitch, mis à jour le 14.06.2017 à 17 h 07

Le député LR/UDI sortant de la 8e circonscription des Français de l'étranger Meyer Habib concentre sa campagne en Israël où se trouvent 74.000 votants. Et n'hésite pas à mobiliser Benyamin Netanyahou et les rabbins, dont le Grand rabbin d'Israël, pour être réélu.

Meyer Habib (avec Valerie Boyer) lors d'un meeting de François Fillon, à Tel Aviv, le 20 avril 2017 | JACK GUEZ / AFP

Meyer Habib (avec Valerie Boyer) lors d'un meeting de François Fillon, à Tel Aviv, le 20 avril 2017 | JACK GUEZ / AFP

Il arriva qu’à Netanya et dans la terre d’Israël, des hommes de Dieu levèrent la tête des saintes écritures et, au nom de la foi, entreprirent de faire réélire un député français. La campagne de Meyer Habib, député sortant et menacé d’une circonscription baroque, la 8e des Français de l'étranger qui va de Rome à Jérusalem, a pris un tour étrange: un Grand rabbin d’Israël et des rabbins de Netanya, place-forte de l’immigration française, sont venus en renfort de sa campagne, appelant à voter pour un homme qui se présente comme «sioniste, partisan de l'intégrité d'Eretz Israël et fidèle aux valeurs de la Torah», ayant «défendu sans relâche Israël et le peuple juif».

Avant de parler politique, il faut s’arrêter à une profanation. La Torah, Pentateuque dans le vocabulaire chrétien, est le livre sacré du judaïsme, sa source de joie et d’enseignement; on lit ses cinq livres tout au long de l’année dans les synagogues; elle est écrite, à la main, sur des rouleaux précieux; les hassidim, enthousiastes et pieux, dansent avec elle; les assassins progromistes la brûlaient; les juifs mouraient pour ne pas la renier. Elle compte 613 commandements; aucun d’entre eux ne stipule que Meyer Habib doit siéger au Palais Bourbon.

On pourrait s’interroger, du strict point de vue religieux, sur l’égarement idéologique qui saisit le grand-rabbin séfarade d’Israël, Itshak Yossef, personnage institutionnel du pays, affirmant, «ce n’est pas de la politique, c’est de la Torah» et appelant à voter Habib, qui défendrait en France la circoncision menacée. Dans une video que diffusent ses réseaux, Meyer Habib, répondant au grand-rabbin, saluant «nos maîtres et nos rabbins», se réclame de «la terre d’Israël, le peuple d’Israël, la Torah d’Israël». Dans une autre video, tournée à Netanya, un rabbin loubavitch, mouvement piétiste enthousiaste et militant, utilise le mot «kadoch», saint, pour caractériser le vote Habib: «Il y a un devoir, kadoch, pour chacun d’entre nous, à ce que Monsieur Meyer Habib gagne ces élections pour les valeurs du judaïsme et de la terre d’Israël».

Il est d’autres profanations que religieuses.

Ne pas respecter ce que l’on est, un député de la République, en est une autre.

Ceux qui connaissent Meyer Habib savent qu’il peut aussi bien inspirer l’accablement que la sympathie. On l’a vu, à l’assemblée nationale, émouvant de solitude, déplacé et bravache, pensant faire obstacle à lui seul aux malheurs qui guettaient les siens. Il en était absurde, quand il applaudissait à tout rompre le frontiste Gilbert Collard, qui s’était opposé à la reconnaissance de l’Etat de Palestine; il était déconcertant quand, ami personnel de Benyamin Netanyahou, il se comportait comme un envoyé spécial d’un chef de gouvernement étranger dans la vie politique française. Il était dans le bureau de «Bibi» quand des délégations françaises visitaient Israël, et traduisait le premier ministre israélien quand celui-ci prenait la parole en France. Habib, c’était sa liberté, se comportait plus comme un militant du Likoud que comme le centriste qu’il était, sur le papier. Il ne s’en cache pas. C’était là sa vérité, son passé, sa construction. Il avait été un de ces jeunes juifs, dans les années 70-80, qui allaient militer au Bétar, le mouvement de jeunesse sioniste de droite, qui faisait le coup de poing contre les ennemis héréditaires, de l’extrême droite ou de l’extrême gauche pro-palestinienne. Son père avait été, en Tunisie, un militant de la droite sioniste, proche de Menahem Begin, le leader historique du nationalisme israélien. Habib était d’une cohérence absolue, devenu adulte l’ami français de Netanyahu, son représentant en France, dans les médias, le monde politique. Il bataillait contre les gauches juives. Il ne s’en cachait pas. Il n’a jamais changé. Il n’a pas voulu admettre qu’un député au Parlement français ne peut pas se comporter comme un militant de la communauté juive.

La campagne trahit le mandat

Dans sa campagne, Netanyahou le soutient officiellement, qui s’adresse aux Franco-Israéliens dans une ingérence troublante. Oser, ainsi, interférer dans une élection étrangère ne caractérise pas les démocrates scrupuleux. Nous sommes, avec Habib et Bibi, dans l’univers d’Erdogan. Cela relativise, si cela n’absout pas. La mobilisation de rabbins est une étape supplémentaire, plus gênante encore par la manipulation qu’elle suppose.

Les synagogues, pour une partie de l’immigration française en Israël, sont un point de repère et une réassurance, tant l’arrivée dans un pays rapide, moderne, libéral, high-tech et inégalitaire à la fois, est un traumatisme. Certains olim (nouveaux immigrants) de France s’épanouissent dans le tourbillon multiculturel de Tel Aviv. D’autres se calfeutrent, comme tant d’immigrants, dans des forteresses affectives: d’autant plus ultra-nationalistes et religieux qu’ils ne parviennent pas à devenir, instantanément, Israéliens. Habib veut capter ces immigrants. Pourquoi pas? Mais sa campagne trahit son mandat. Il ne fait même plus semblant de quêter les suffrages de sa circonscription. Français de Malte ou de Rome ne sont pas de son ressort. Il s’inquiète même, dans un e-mail envoyé à son électorat israélien, que sa rivale macroniste Florence Drory le dépasse grâce aux voix venues des autres pays: «Même si nous avons obtenu 74% des voix en Israël, la candidate de gauche étiquetée “La République en Marche” me devance de 1% et, sans une mobilisation massive au second tour, nous allons perdre». Nous? La représentation nationale française en a vu d’autres.

Les Français de Russie, que Monsieur Mariani représentait dans la précédente assemblée, durent souffrir un élu aligné sur la politique de Monsieur Poutine, qui valait bien celle de Monsieur Netanyahou. Au moins, Mariani n’ethnicisait pas sa démarche. Meyer Habib, lui, se présente comme un juif que des juifs devraient élire contre le reste du monde et d’une circonscription. Il n’engage pas que lui-même, ce faisant, mais ces juifs qu’il affirme défendre et représenter. Il nourrit les préjugés, le complotisme, l’étrangeté, l’antisémitisme, les rancœurs, le soupçon, le discours délétère sur le «deux poids, deux mesures».

Meyer Habib ne s’interdit rien

Ce que Meyer Habib s’autorise ferait, dans d’autres situations, un tollé. Imaginerait-on un candidat à la députation pour les Français du Maghreb, de confession musulmane, être appuyés par le gouvernement marocain ou tunisien, et solliciter les prêches d’imams à l’appui de sa campagne? Ici, le chroniqueur peut, un instant, parler de lui? C’est aussi honnête. Les mondes qu’évoque Meyer Habib ne me sont pas étrangers. Ni Israël, où vit une partie de ma famille, ni le sionisme, l’idéologie fondatrice de cet État compliqué, ni le le judaïsme, qui enseigne, par des métaphores, la vertu de la séparation des genres. On ne mélange pas le lin et laine dans des vêtements, le lait et la viande dans les assiettes; on ne devrait pas mélanger la shoule, la synagogue, la «syna» où il fait bon prier, et la politique; on ne devrait pas mélanger la Torah et l’ambition. Habib ne s’interdit rien. C’est un signe des temps. Il présente son adversaire, Florence Drory, comme «une candidate pro-palestinienne et chantre d'une laïcité anti-religieuse». Ce serait sordide si ce n’était pas ridicule. Drory vit en Israël. Son époux fut ambassadeur de ce pays, à Rome et Bruxelles. Socialiste, elle a rejoint Macron, qui n’est pas au rang des adversaires de l’État hébreu. Son tropisme libéral et son goût pour la high-tech l’ont conduit en Israël, quand il était ministre, où il enchanta le monde des start-ups. Drory représente exactement des élites culturelles, modernes, progressistes, qui entrainent aussi bien les sociétés françaises qu’israéliennes: c’est aussi cette modernité que combat Habib. Il y a à cela une logique et une réminiscence.

En 1996, le destin d’Israël et de la Palestine bascula dans une campagne électorale autrement plus médiatisée qu’une législative croupion. Itzhak Rabin, qui avait été un jeune officier de l’indépendance israélienne, puis le vainqueur de la guerre des 6 jours, puis un politique d’un patriotisme sourcilleux, puis le Premier ministre du pari vital de la paix avec les Palestiniens, avait été assassiné par un fanatique religieux, endoctriné par des rabbins indignes théorisant la supériorité de la terre sur la vie. Son successeur, Shimon Peres, affrontait un jeune leader nationaliste, Benyamin Netanyahou, dont la mission historique serait de détruire les accords d’Oslo. Ce fut une campagne marquée par le sang, les attentats du Hamas et le bombardement israélien de Cana, au Liban, mais aussi un affrontement culturel. Netanyahou introduisait dans la politique israélienne un mélange inédit venu d’Amérique. Une posture nationaliste adossée à un ultra-libéralisme de jouissance, qui distrairait les possédants de leur conscience: une modernité ravageuse dépourvue d’éthique, mais s’appuyant, pour le peuple moins éduqué, sur des démagogies bondieusardes, superstitieuses et fétichistes.

Reproduire l’équation perverse de Netanyahou

Dans les quartiers pauvres du pays abandonnés par l’État, on vit la campagne de Netanyahou s’appuyer sur la distribution d’amulettes bénies par un rabbin vénérable, Kadouri, et le mouvement Loubavitch, fort de sa croyance en l’arrivée prochaine du Messie et de ses réseaux de rabbins-militants dévoués, avertissait l’électorat: Israël serait en danger si Peres l’emportait, qui donnerait la terre sacrée aux arabes. Netanyahou l’emporta d’un rien. Ce fut, au nom du nationalisme israélien, la défaite idéologique du sionisme face au ghetto: l’État juif avait été happé par l’irrationalité. Il est frappant de voir Meyer Habib reproduire, 21 ans après, à son échelle et celle de son ambition, l’équation perverse de son ami Netanyahou. Profaner la figure divine, l’avilir, triturer les consciences, et conforter l’enfermement, non plus à l’échelle d’un pays, mais d’un morceau de circonscription française: les frontières et le temps sont abolis.

Il est décidément étrange de discuter de sionisme et de judaïsme, dans un débat d’une législative française mais, Meyer Habib, qui s’en réclame et le travestit, faisant campagne dans des synagogues et des prêches rabbiniques, nous y oblige. Le sionisme, né au temps des nationalités, fut une volonté de retour dans le monde du peuple juif; une suite de l’émancipation individuelle, née des lumières, et son complément. L’État conçu dans l’utopie de Herzl serait un État parmi les Nations, contribuant au monde et recevant de lui. Le sionisme se métissa des idéologies de son temps, qu’elle fussent nationalistes, socialistes, étatistes, collectivistes ou petites-bourgeoises. Il est aujourd’hui contaminé des régressions identitaires et religieuses et du déni du réel. L’apocalypse devient une option. Le sionisme a épousé un sale temps messianique et suicidaire. Meyer Habib fait une campagne sale, mais pas plus sale que celles d’un Trump ou d’un Netanyahou, à son échelle. Il lui manque quelques dizaines d’âmes votantes pour survivre. Il utilise les armes de ce moment.

Il est curieux de parler d’apocalypse à propos d’un petit politicien, qui demande à des rabbins de village de manipuler pour lui la conscience de leurs paroissiens. Disons simplement que cela attriste. 

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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