France

Comment les députés fidèles au gouvernement sont devenus des «godillots»

Antoine de Baecque, mis à jour le 22.06.2017 à 14 h 53

Dans son ouvrage «Les Godillots. Manifeste pour une histoire marchée», l'historien Antoine de Baecque raconte comment la chaussure de l'armée française du XIXe siècle est devenue dans les années 1960 un symbole de soumission parlementaire, encore utilisé aujourd'hui à l'heure où Emmanuel Macron vient d'obtenir une large majorité.

Le président de l'Assemblée nationale Jacques Chaban-Delmas (UNR) prononce le discours de rentrée parlementaire 1962. UPI / AFP.

Le président de l'Assemblée nationale Jacques Chaban-Delmas (UNR) prononce le discours de rentrée parlementaire 1962. UPI / AFP.

L'annonce d'une large majorité parlementaire en faveur de LREM et du MoDem a ranimé le spectre des «godillots», ces députés qui manifestent un soutien acharné au gouvernement sans réflexion personnelle. Dans son récent ouvrage Les Godillots. Manifeste pour une histoire marchée (Éd. Anamosa), l'historien Antoine de Baecque dresse une «micro-histoire» de ces chaussures créées au XIXe siècle par l'entrepreneur Alexis Godillot et devenues aujourd'hui synonyme de fidélité inconditionnelle au gouvernement. Nous republions ci-dessous, avec l'aimable autorisation de l'auteur et de son éditeur, un extrait du livre consacré à la naissance du qualificatif de «députés godillots» sous le général de Gaulle. Les intertitres entre crochets sont de la rédaction de Slate.fr.

Le 1er mars 1967, Le Canard enchaîné publie un numéro spécial intitulé le Dictionnaire des godillots. Dans un ensemble amusant décrivant une bonne partie de la France comme un club de courtisans gaullistes entièrement affidés au Général, le dessin intitulé «Anatomie sommaire de l’inconditionnel», de Roland Moisan, dresse le portrait à nu, en écorché, du député godillot type.

Son anatomie schématique est résumée et dessinée en quelques organes spéciaux, parfois atrophiés, voire manquants, ou au contraire disproportionnés. Il n’a pas de crâne par exemple –«Vide absolu au-dessus des sourcils (la cervelle est conservée à l’Élysée)»–, son «cœur est à droite», sa colonne vertébrale particulièrement souple –«Échine en caoutchouc facilitant la prosternation»–, ses tripes «antirépublicaines», son sexe absent –«Censuré par tante Yvonne»–, sa main droite «prenante» remplacée par une serre de rapace, son bras gauche «tentaculaire» devenu celui d’une pieuvre qui «a le bras long», ses genoux très endurants et flexibles –«Rotules renforcées résistant à l’agenouillement prolongé (garanties 5 ans [le temps d’une législature].

Aux pieds, l’écorché politique de Moisan porte une magnifique paire de godillots. Disparu de l’équipement de l’armée française après-guerre –remplacé par la chaussure de type «ranger», selon les unités entre 1952 et 1960–, le godillot fait retour dans le lexique et l’imaginaire par la politique.

«Nous sommes les godillots du général»

[Dans son discours d'investiture du 15 janvier 1959, le premier Premier ministre de De Gaulle, Michel Debré, réclame aux nouveaux députés de ne pas céder à la tentation de la division et d'assurer au régime sa stabilité. Les «godillots» vont naître]

La fidélité au «pacificateur», à l’«arbitre de la nation», au grand homme, d’un côté; la stabilité du gouvernement, cette «figure nouvelle» exigée, de l’autre, voici la feuille de route des députés, et notamment des gaullistes, les 194 UNR de l’Assemblée nationale, noyau dur des 453 voix qui votent la confiance au nouveau gouvernement. C’est dans ce contexte de fidélité et de stabilité que s’exprime l’inconditionnalité des députés gaullistes. Font retour dans la langue politique deux figures de style qui expriment alors cet élan inconditionnel, deux motifs martiaux –mais le Général est un militaire, et son prestige est fonction de son glorieux passé guerrier– illustrant la fidélité des «troupes» de l’UNR.

D’une part, le «petit doigt sur la couture du pantalon», référence à la position du garde-à-vous: le soldat se tient droit, chaque bras le long du corps, un doigt posé sur la couture latérale et verticale du pantalon de l’uniforme, position raide dans laquelle il manifeste son respect au supérieur qui est devant lui. D’autre part, le godillot, symbole des chaussures solides et fidèles assurant la bonne marche du soldat, donc, par extension symbolique, la bonne marche du gouvernement, du chef de l’État, de la France.

«Anatomie sommaire de l’inconditionnel», un portrait du «godillot» signé Roland Moisan dans le Canard enchaîné du 1er mars 1967.

C’est plus précisément le député André Valabrègue qui lance, devant les journalistes réunis dans la salle des Quatre-Colonnes de l’Assemblée nationale, après la séance du 15 janvier 1959: «Nous, à l’UNR, nous sommes les godillots du Général...» Dès le 21 janvier, sa première parution après l’événement, le Canard enchaîné relève la citation du député de la 4e circonscription de l’Hérault:

«L’inventeur du mot, c’est lui. Après avoir bourlingué dans les cabinets ministériels de la Quatrième, il fut élu député UNR de Béziers. Il porte monocle, Madame use du face à mains. C’est alors qu’il lança l’immortelle formule: “Nous les gaullistes, nous sommes les godillots du général!”. Fallait le dire!»

André Valabrègue n’a pas exactement la même version, qu’il a donnée dans une note discrète et tardive au Figaro, publiée dans le courrier des lecteurs le 2 février 1984:

«Je lis chaque jour votre estimable journal. Ce matin, j’ai été frappé par le titre: “Les communistes restent au gouvernement mais ils ne ‘seront pas les godillots du gouvernement’”... Je pense que cela amuserait vos lecteurs de savoir comment cette expression godillot a vu le jour. Il y a un quart de siècle, j’ai été élu député gaulliste de l’Hérault et j’ai dit que les gaullistes étaient “les bons souliers de marche du général de Gaulle”. Le lendemain, un journal de l’opposition titrait que j’avais déclaré que nous étions, d’après moi, les “godillots” du Général. Depuis, l’expression sarcastique a fait son chemin!»

Alors, qui, du député ou du Canard, a réellement inventé l’expression politique de «godillot du Général»? Difficile de trancher. Penchons pour une invention non assumée par le député... Mais le Canard, c’est certain, est l’organe qui la diffuse en la cancanant dans le public, donc l’impose s’il ne l’a pas inventée.

«Le rôle du parti n’est pas de surenchérir»

[L'expression de «godillot» renvoie l'image d'un pouvoir excessivement centralisé et d'un Parlement soumis. Les gaullistes cherchent donc à s'en débarrasser ou à la nuancer. Une tâche malaisée...]

Les gaullistes [...] s’interrogent: l’affaire des «godillots du général» leur a montré que l’unanimité et l’inconditionnalité n’étaient pas si aisées à assumer, aussi bien à l’intérieur du parti que vis-à-vis de l’opposition, la presse et l’opinion. Roger Frey, secrétaire général de l’UNR, ne déclare-t-il pas en décembre 1958:

«Le général de Gaulle exerce une fonction arbitrale. Mais pour qu’il y ait un arbitre, il faut des thèses en présence... Il est donc absolument nécessaire pour nous, si nous voulons éviter ce que le général de Gaulle n’a pas voulu, c’est-à-dire l’absolutisme présidentiel, que nous ayons des conceptions personnelles et précises.»

Entre les premières assises de l’UNR, à Bordeaux en novembre 1959, et les deuxièmes, à Strasbourg en mars 1961, se tient une discussion interne sur l’inconditionnalité qui met en jeu la logique godillote.

Trois positions s’affrontent, que le politologue Jean Charlot caractérise en fonction du degré d’autonomie assigné à l’UNR vis-à-vis du gouvernement –puisque tous se disent «inconditionnellement fidèles» au Général. Les maximalistes, autour de Jacques Soustelle et Léon Delbecque, revendiquent l’élaboration d’une doctrine et d’un programme de parti indépendamment du gouvernement, et même du général de Gaulle. Mais il s’agit d’une faible minorité «Algérie française» qui fait passer sa fidélité à cette idée devant la fidélité à l’homme du 18 Juin.

Lorsque le 16 septembre 1959, de Gaulle tranche pour l’autodétermi- nation d’un «gouvernement des Algériens appuyé sur l’aide de la France», la scission ne peut que se creuser. Aux assises de Bordeaux, en novembre 1959, Soustelle presse l’UNR de prendre parti pour la «francisation» de l’Algérie, mais il est désavoué. Finalement, au début de l’année suivante, une trentaine de dirigeants et de députés quittent l’UNR ou en sont exclus. Pour ces godillots-là, de Gaulle est devenu un traître à la cause de l’Algérie française.

Mais le gros de la troupe se rallie à l’indépendance de l’Algérie et demeure fidèle au Général et au gouvernement. À ce moment, l’on peut distinguer deux thèses à propos de l’inconditionnalité: l’écart minimal et l’écart moyen par rapport à la logique godillote. Les seconds, autour de Jacques Chaban-Delmas ou Albin Chalandon, inventent la notion de «domaine réservé» du président de la République: un «secteur présidentiel» exige une fidélité inconditionnelle, à propos des Affaires étrangères et de la Défense, mais le reste, un vaste «secteur ouvert» (la santé, l’éducation, la culture, l’économie, le travail, l’information, la justice), serait susceptible d’être discuté, amendé, en tous les cas de susciter des initiatives venant de l’UNR.

Les godillots, en quelque sorte, ne seraient chaussés que d’un seul pied, l’autre étant plus libre dans sa marche, tant pour l’allure que pour la direction. Bertrand Flornoy tente ainsi de trouver «une méthode propre afin d’apparaître comme un mouvement original intrinsèquement libre, face au pouvoir exécutif». Marius Durbet, vieux parlementaire rallié au général de Gaulle, se plaint quant à lui de l’arrogance et du mépris du gouvernement vis-à-vis des députés gaullistes:

«Nous sommes devant vous, princes du pouvoir, comme deux cent dix sujets, plus pas mal de sujets de mécontentement! Nous consentirions à faire de la figuration à condition qu’elle paraisse intelligente. Que deviennent sinon nos droits et notre dignité?»

La dignité contre l’inconditionnalité, la figuration intelligente face aux godillots, voilà le discours de l’indépendance relative que tentent de faire entendre certains membres de l’UNR. Le gaulliste de gauche Joël Le Tac reprend ces arguments selon une métaphore martiale:

«Les gaullistes sont les soldats du régime, prêts à le défendre contre toute agression. Mais non les pompiers appelés à éteindre l’incendie que le gouvernement n’aura pas su éviter –quand certains de ses commis ne l’auront allumé eux-mêmes par leur suffisance et leurs insuffisances.»

C’est de ce camp-là que vient la proposition de «secrétaires parlementaires» qui, députés, participeraient à l’élaboration même des lois en compagnie du gouvernement.

Mais ces thèses sont vouées à l’échec. De Gaulle lui-même repousse la dernière, au nom du refus de la «confusion des responsabilités et des pouvoirs». Et le Premier ministre, Michel Debré, enterre l’idée du «domaine réservé» à Bordeaux, obtient la tête d’Albin Chalandon, et voit sa prééminence consacrée lors des assises de Strasbourg au printemps 1961. Tout au long du débat, il fait sonner la charge des godillots. Michel Habib-Deloncle tonne ainsi dans son rapport aux assises de Bordeaux:

«Nos députés ont été élus sur une équation: UNR = De Gaulle. Cette équation nous crée un devoir de fidélité inconditionnelle envers le Général, sa personne, sa politique et donc son gouvernement. Notre seule doctrine, c’est la politique du gouvernement. Le rôle du parti n’est pas de surenchérir pour se distinguer de lui, c’est de préparer pour lui le dossier de ses réalisations, le bilan positif de son action, afin que les électeurs lui donnent un nouveau mandat.»

Antoine de Baecque
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