France

La Ve République est morte, vive l'hyper Ve République

Gaël Brustier, mis à jour le 13.06.2017 à 13 h 38

L’élection d’Emmanuel Macron n’a de signification politique véritable qu’au regard de la crise de régime rampante qui ronge la Ve République depuis la crise de 2008, sinon depuis l’instauration du quinquennat au début des années 2000.

Christope Petit Tesson / POOL / AFP

Christope Petit Tesson / POOL / AFP

Ce premier tour des élections législatives a été marquée par une abstention record. 51,29% des électeurs inscrits ne se sont pas rendus aux urnes. Du jamais vu. 48,71% de participation. Pour bien comprendre, rappelons quelques taux de participation au même scrutin au cours des dernières décennies. Rappel de la participation aux élections législatives de 1978: 83%. Aux élections de 1986: 78,5%. Aux élections de 1988: 66% (dissolution consécutive à la réélection de François Mitterrand face à Jacques Chirac). Aux élections de 1997, consécutives à la dissolution par Jacques Chirac et voyant la victoire de la gauche plurielle: 68%. L’abstention à ce premier tour des élections législative est un symptôme de la désaffection d’un nombre croissant de citoyens pour la Ve République.

On ne saurait trop conseiller pour comprendre les événements actuels de se plonger dans le livre de Bastien François –Le Régime politique de la Ve République (2011)– voire dans celui de Maurice Duverger consacré aux Régimes politiques (1948). Un régime ne se résume pas à une Constitution. Celui-ci encore moins. Sélection des élites, définition du cadre des rapports sociaux, de nombreux aspects non constitutionnels forment l’armature d’un régime politique.

Un monarque républicain

 

Nous vivons une crise profonde la Ve République. Elle est le produit d’une tendance constante à la concentration des pouvoirs au niveau présidentiel et d’une dépolitisation implacable de l’action publique, inhérente à l’esprit du régime. Elle n’est évidemment pas sans lien avec la mutation des pouvoirs au sein de l’Union européenne (renforcement de la contrainte économique) et découle donc de la crise de 2008.

Emmanuel Macron fait un pari. Une présidence de la République «restaurée», c’est-à-dire concentrant davantage de pouvoirs, s’appuyant sur une Haute Fonction publique renforcée par rapport aux cabinets ministériels, pourrait suffire à mener les réformes promises. «Jupitérien», le nouveau chef de l’État a «restauré» la fonction présidentielle. Fini la présidence normale. Point d’omniprésident. Ni Hollande ni Sarkozy. Un monarque républicain, le premier depuis… François Mitterrand. Depuis 1962 et la réforme de la Constitution faisant élire le Président de la République au suffrage universel direct, c’est la Présidence de la République qui a étendu son emprise sur la totalité du système institutionnel. C’est bien une Ve République se caricaturant elle-même qui se met en place.

Quelle marges de manœuvres?

 

La première fonction d’Emmanuel Macron est de sauver le régime, il en renforce donc les fondamentaux. La seconde est donc de «réformer», c’est-à-dire de mener des politiques libérales réclamées par les élites économiques. Le problème du dernier quinquennat tint à l’épreuve que représenta la «fronde» de parlementaires de gauche en diverses occasions. En Marche a donc organisé la sélection de candidats aux qualités diverses, pour les uns d’être d’inconditionnels libéraux (patrons de start-up, avocate d’affaire) et pour les autres de n’avoir rien à dire. Parti-entreprise, centralisé, la sélection des candidats rendue publique tardivement a certes été victime de quelques bévues, mais elle assure une majorité docile à l’extrême. Il est certain que la figure du député de l’ère du parlementarisme triomphant est totalement étrangère à ce qu’est un député du quinquennat qui s’ouvre.

Autre sujet déterminant, inhérent à la Ve République: l’Europe. L’intégration européenne, dont la matrice a été façonnée en juin 1955 et mars 1957 par les élites stato-nationales des pays de l’Europe des Six, fait partie de l’ADN du régime. La question est simple: Emmanuel Macron parviendra-t-il à dégager des marges de manœuvre? La Chancelière Merkel accepterait-elle un assouplissement de l’orthodoxie économique de l’UE? Pourra-t-il ne pas remettre en cause le consensus européen?

Du mal au mal

 

Le régime politique de la Ve République a été pensé dans les années 1930, instauré en 1958 avec pour mission de préparer la France aux années 1980. Le dernier quinquennat a révélé la défection de groupes sociaux jusque là acquis au régime, votant pour ses partis de gouvernement. Désaffection civique, contestation non pas simplement de projets gouvernementaux mais également de la légitimité des gouvernants les élaborant, on découvre les symptômes du mal qui peut emporter la Ve.

La réponse d’Emmanuel Macron et des élites technocratiques du régime tient en une accentuation des défauts les plus saillants. Le macronisme opère en quelque sorte comme les médecins de Molière pratiquant la saignée: il ajoute du mal au mal. L’ambiance quasi-onirique qui accompagne le début de quinquennat empêche sans doute de considérer les périls liés à l’extrême affaiblissement du lien entre notre système démocratique et des Français toujours plus nombreux.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (104 articles)
Chercheur en science politique
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