France

Saint Hanouna, priez pour vous

Vincent Manilève, mis à jour le 14.06.2017 à 17 h 04

Après le tumulte de la polémique sur un sketch homophobe, l'équipe de Cyril Hanouna fait tout son possible pour remonter discrètement la pente et prôner le «rire ensemble».

Image extraite de l'émission «Touche pas à mon poste» du 8 juin 2017 (C8).

Image extraite de l'émission «Touche pas à mon poste» du 8 juin 2017 (C8).

Pendant plusieurs jours, les médias et internet ne parlaient que de ça. Le 18 mai, lors d'un canular téléphonique de l'émission «Radio Baba», Cyril Hanouna, présentateur de «Touche pas à mon poste» («TPMP»), a incarné à l'antenne un personnage jouant sur des clichés homophobes, moquant au téléphone un jeune homosexuel contacté via une annonce de rencontre sur le site Vivastreet. Au passage, il prend le risque d'«outer» son interlocuteur, sa voix n'étant pas déformée.

Une fois la séquence isolée et partagée sur les réseaux sociaux, des dizaines de milliers d'internautes l'ont signalée au CSA –du jamais vu– et les journalistes ont couvert l'affaire pendant de nombreux jours, dénonçant une «homophobie crasse» ou encore, dans le cas de Slate.fr et de notre contributrice Nadia Daam, le «danger public» Hanouna.

Chacun guettait les réactions du présentateur et de ses chroniqueurs, mais aussi la position adoptée par les annonceurs, qui ont quasiment tous retiré leurs publicités de l'émission avant que C8 ne décide de s'en passer complètement le temps que la polémique se tasse. Puis, il a fallu passer à autre chose, une actualité ou polémique en chassant souvent l'autre, revenant parfois sur le plateau de «TPMP». Pourtant, il est très intéressant de voir comment Cyril Hanouna et son équipe ont, aussi bien en plateau que sur internet, tout fait pour se racheter une bonne conscience. Quitte parfois à sortir les gros sabots.

Les immuables «valeurs» de la famille «TPMP»

Depuis début janvier, une petite phrase apparaît sous le logo de TPMP: «C'est que de la télé!» Ces derniers mois, le petit slogan est devenu un moyen de relativiser ce qu'il se passe en plateau, surtout quand un dérapage fait son apparition et se retrouve en une des journaux.

Mais c'est avant tout un résumé parfait de ce qu'est «TPMP», ou du moins ce qu'elle prétend être: de la bonne humeur, des délires, de la «darka», comme le répète à longueur de journée l'animateur. Propos qu'il reprendra dans une lettre mea-culpa publié dans Libération le 23 mai (au moment où les annonceurs désertaient l'émission): «Nous nous retrouvons chaque soir avec l’idée que personne n’est épargné car évidemment personne n’est exclu.»

Cyril Hanouna a régulièrement répété ce qu'il estime être les valeurs de sa «famille» (sans oublier de se féliciter de l'audience de son émission post-polémique). «Ce que je n'aimerais pas, c'est que derrière, ça créé de l'homophobie, répète-t-il le 19 mai. C'est tout ce que je combats.» 

Le présentateur s'appuie aussi énormément sur sa petite équipe, qu'il lance sur le sujet, sachant pertinemment ce que chacun va dire. Tout commence le lendemain de la polémique avec Gilles Verdez, impatient, qui lève le doigt pour commencer à brosser (dans le sens du poil) un portrait valorisant de son patron.

«L'une des raisons pour lesquelles je suis fier de travailler avec vous, c'est parce que je ne connais pas de personne plus tolérante. Quand vous voyez quelqu'un, vous vous moquez complètement de son origine, de sa religion, de sa vie sexuelle. Vous les voyez tels qu'ils sont. Qu'on vous accuse d'homophobie, je ne comprends pas. Je trouve que c'est hors proportions, que c'est délirant par rapport à l'homme que vous êtes.»

Saint-Hanouna, en quelque sorte. 

«Il y a des gens qui sont morts pour le droit à la caricature» 

Émilie Lopez, rédactrice en chef de l'émission, est exceptionnellement présente en plateau pour prendre position le même jour. Après avoir rappelé être lesbienne, et laissé passer quelques «Ha bon? Oh merde» amusé de la part de certains collègues, elle avoue avoir été «blessée par cette polémique» autour du sketch.

«Je travaille avec vous et je suis ravie de travailler avec vous. Vous faites des grandes choses, à l'antenne et en dehors et ça les gens ne le savent pas forcément, contre l'homophobie. Ça me blesse qu'on puisse penser qu'une personne comme vous véhicule ce genre de choses.»

Des propos appuyés à plusieurs reprises ensuite par Jean-Michel Maire et Valérie Bénaïm qui a notamment proposer un parallèle troublant: «Il y a des gens qui sont morts pour le droit à la caricature.» 

Matthieu Delormeau, qui rappelons-le a été outé malgré lui en plateau, est certainement la seule voix dissonante parmi les chroniqueurs. «Vous pensez bien que si je pensais trois secondes qu'on était en train d'outer des mômes qui téléphonaient comme ça», dit-il le 22 mai au soir, alors que son patron l'interrompt plusieurs fois. «Pour moi c'est encore plus grave que», tente de reprendre le chroniqueur, mais Hanouna remarque que de la musique a été lancée sans raison sur le plateau. Il coupe alors la parole à un Delormeau énervé, fait une plaisanterie, et donne la parole à un spectateur fan de l'émission. On peut critiquer le chef, mais il ne faut pas que ça dure trop longtemps.

Les invités à la rescousse

Les invités représentent un autre axe de défense de l'émission. Puisqu'ils sont extérieurs, ils sont forcément objectifs, et cela s'est vérifié avec bon nombre d'humoristes et présentateurs présents en plateau, notamment pour soutenir Hanouna. Il est intéressant de noter que le seul invité à s'être vraiment indigné pendant l'émission était Joël Deumier. Président de SOS homophobie, il est intervenu par téléphone le 19 mai pour donner du contexte sur l'homophobie en France et mettre Cyril Hanouna face à ses responsabilités d'animateur.

«Ces stéréotypes-là sont une cause importante d'homophobie en France et dans le monde. […] Cela incite les gens à être homophobe, à avoir des moqueries homophobes.»

Face à ce qui ressemble à sa seule véritable opposition en plateau, Cyril Hanouna commence par reconnaître son tort, mais enchaîne avec un argument surréaliste: il demande ce qu'il faut penser de films comme Pédale Douce ou La Cages aux folles (ce dernier étant sorti quatre ans avant la dépénalisation de l'homosexualité...).

La rédaction a également insisté à plusieurs reprises ces dernières semaines sur le soutien apporté au Refuge, une association réputée (mais qui a été au cœur de polémiques par le passé) dont le but premier est de venir en aide aux jeunes homosexuels chassés du domicile parental. Une collaboration débutée en mai 2015, et qui a été marquée par le don de meubles en janvier dernier, trois semaines après la publication du travail de l'association des journalistes LGBT, qui venait de publier une liste accablante de propos homophobes tenus en plateau pendant le mois de novembre

Le soir du sketch polémique, «Baba» portait même le ruban bleu de l'association à l'occasion de la journée mondiale de lutte contre l'homophobie. 

Malheureusement, cette fois, l'émission n'a pas pu s'appuyer sur l'association. Très vite après la polémique, Le Refuge a publié un communiqué (et un tweet, supprimé depuis) dans lequel il estime que le programme «tend dangereusement à conforter toute position homophobe». Depuis, plusieurs plaintes ont été déposées par Cyril Hanouna pour des témoignages de victimes jugés faux.

«Tout ce buzz qu'on fait autour de vous n'a aucune utilité»

Heureusement pour le présentateur, Alexandre Marcel, porte-parole de Stop homophobie, est intervenu plusieurs fois pour informer le public sur les ravages de l'homophobie et défendre le présentateur: «J'ai eu l'occasion de vous rencontrer et vous n'êtes pas homophobe», affirme-t-il dès le 19 mai par téléphone. Quelques jours plus tard, il revient, cette fois en plateau. Selon lui, face au génocide des personnes homosexuelles qui a lieu en ce moment en Tchétchénie, le sketch d'Hanouna était «cucul caca» tout en reconnaissant qu'il ne faut pas rire de cette communauté.

«Tout ce buzz qu'on fait autour de vous n'a aucune utilité», explique-t-il avant de rappeler l'urgence de la situation pour les homosexuels dans le monde et d'évoquer sa rencontre avec le présentateur, lors d'une soirée en faveur du mariage pour tous. «Le seul qui est venu, qui nous a salué, qui est venu nous parler, qui a été touché par ce qu'on avait fait, c'était vous.» Les deux hommes se prennent dans les bras, et Cyril Hanouna lance: «Merci mon chéri, t'es un amour.» 

Quelques jours après, le Panamboyz United, club de foot destiné à promouvoir la diversité, répond à un appel de Canal+ et de C8 qui, après la polémique, souhaitaient donner plus de visibilité aux associations luttant contre l'homophobie et diffuse ce clip pendant l'émission. 

La lutte contre l'homophobie n'est évidemment pas le seul combat affiché par «TPMP» qui a souvent voulu mettre en avant sa générosité auprès d'associations et organisations. Ces dernières années, l'émission a relayé le combats des Enfants de Makala (en 2013), d'ELA (la même année), d'une jonquille pour Curie (2015), de Cékedubonheur (2016) ou encore des Anges de la rue (depuis 2016). Cyril Hanouna est également une figure récurrente de SOS Racisme depuis plusieurs années et a offert en décembre dernier une maison individuelle à une spectatrice et sa famille.

Renversement des valeurs

 

Ce positionnement a bien sûr continué après la polémique. Mais au regard de ce qu'il s'est passé lors de «Radio Baba», difficile de ne pas y voir un moyen supplémentaire de laver l'image d'Hanouna. Dès le 22 mai, il annonce à ses chroniqueurs qu'il va accepter de faire un tweet sponsorisé (chose qu'il n'avait jamais fait auparavant) par une marque et reverser la somme à l'association Les Anges de la rue, avec qui il a déjà travaillé et qui s'occupe d'aider des sans-abri.

Des représentants de l'association sont invités en plateau le 23 mai pour chanter ses louanges et le fameux post sponsorisé arrive le lendemain grâce à une marque de bonbons et l'association reçoit 25.000 euros.

L'invité le plus marquant restera pourtant Ludivine Valandro, femme trans et transformiste, au cœur d'une polémique après une séquence transphobe des «Grosses Têtes» de RTL le 29 mai. Lors de l'émission, Laurent Ruquier explique avoir cru que sa chroniqueuse Cristina Cordula faisait des animations en province: en réalité, il s'agissait de Ludivine, qui est régulièrement engagée pour faire des animations.

Les blagues et propos transphobes s'enchaînent, ce qui a poussé Ludivine Valandro à s'indigner et à réagir dans une vidéo publiée sur YouTube pour demander des excuses. Le 6 juin, Cyril Hanouna invite donc la transformiste et, la défend, laisse ses chroniqueurs critiquer Cristina Cordula, et lui propose de revenir faire une démonstration de ses talents. Ludivine hésite un instant, mais fini par accepter, laissant Cyril Hanouna lui faire «un gros bisou». Ce moment était frappant car, en septembre 2015, l'équipe de «TPMP» défendait au grand complet Florent Peyre, qui venait de publier un clip moquant Conchita Wurst, artiste drag queen vainqueur de l'Eurovision en 2014, et intitulé... «Travelo».

L'empire Hanouna contre-attaque

Fin mai, Cyril Hanouna jurait en plateau avoir mis cette «petite bêtise» derrière et que désormais, il n'était là que pour divertir ses «chéris». Pourtant, sur les réseaux sociaux, le combat pour la défense de Cyril Hanouna a continué. On ne parle pas ici seulement des «fanzouzes», qui ont longuement mené la bataille à coups de hashtags et de retweets (une habitude depuis plusieurs années, avec ses ratés), mais bien des comptes de l'émission sur les réseaux sociaux.

Dès le 31 mai, le community manager de l'émission lance le hashtag #CyrilHanounaNestPasHomophobe, laissant aux fans le loisir de lui donner de l'importance, et l'accompagne du témoignage d'Émilie Lopez dont nous parlions plus haut. Peu après, le hashtag est transformé en #TPMPNesPasUneEmissionHomophobe par la production, et plusieurs tweets suivent, avec toujours la même volonté de redorer le blason de l'animateur. Une collection «Moments», qui rassemble toutes les preuves de sa bonne foi, a même été mise en place et épinglée tout en haut du compte Twitter de l'émission. Un bon moyen de convaincre les convaincus, à savoir les fans de l'émission. 

L'autre phase de contre-attaque est survenue assez tôt, dès lors que les médias se sont emparés de l'affaire. Le 22 mai, un montage vidéo résume de manière stupéfiante l'affaire. «Pourquoi, depuis jeudi, Baba est-il devenu l'homme à abattre? Dans la presse, et sur les réseaux sociaux, jusqu'à le menacer de mort», lance la voix off sur un ton qui se veut journalistique avant de rappeler les différentes actions de l'animateur en faveur de la communauté LGBT, notamment son aide vis-à-vis du Refuge et une séquence en plateau où deux jeunes hommes se déclaraient leur amour. 

Hanouna, victime d'un complot

 

Suit alors une question posée sur Twitter, à la formulation toute aussi surréaliste: «La séquence Baba Hotline mérite-t-elle un tel acharnement médiatique?» La réponse est dans la question si l'on en croit la rédaction de «TPMP», mais malheureusement pour elle, des internautes critiques d'Hanouna font basculer le vote, et répondent «Oui» à 52%. La stratégie de faire oublier la polémique initiale en la déplaçant vers d'autres cibles –que ce soit Le Refuge, accusé de mensonges, ou le Conseil supérieur de l'audiovisuel– est enclenchée. On appelle ça un contrefeu. 

En plateau, Hanouna évoque une «rivalité entre les radios et les chaînes» et affirme que «d'autres chaînes poussent le CSA à nous attaquer». Géraldine Maillet estime que «l'acharnement est complètement dingue, là c'est de la folie. […] On veut votre peau, on veut vous faire taire, on veut vous tuer médiatiquement, on veut que vous n'existiez plus.» «J'ai toujours fait de la télé pour le public, et les professionnels je m'en balec», reprend Hanouna, qui explique être «ami avec le public» plutôt qu'avec ses confrères. 

La chroniqueuse dénonce ensuite «le mépris de classe absolu, avec d'un côté les beaufs et les débiles et les incultes qui ont pas le droit de se moquer, et les autres qui ont le droit de se moquer.» À plusieurs reprises ces dernières semaines, on a entendu l'équipe explique que «TPMP» «n'avait pas la carte», c'est-à-dire qu'elle ne faisait pas partie de ces émissions qui bénéficiaient de l'indulgence de la critique et des institutions, comme le CSA par exemple. 


«Laisse-moi kiffer la vibe avec Schrameck»

Logique donc de retrouver plusieurs piques envoyées au Conseil supérieur de l'audiovisuel. Alors que Damien Canivez, également journaliste au Figaro, évoque la position du CSA dès le lendemain de la diffusion du sketch, Cyril Hanouna le coupe et lance:

«Le CSA a incité à nous dénoncer. Ils veulent faire parler d'eux et ça c'est nul. J'ai rien contre le CSA, mais là c'est nul, sur le dos d'une cause, de faire parler d'eux. Inciter les gens à dénoncer et les journalistes à faire des papiers, ça c'est nul.» 

Lorsque le CSA a annoncé le 7 juin trois semaines sans publicités pour «TPMP» –non pas pour le canular dont les sanctions restent à ce jour à définir mais pour avoir posé la main d'une chroniqueuse sur son sexe et avoir fait croire à Mathieu Delormeau qu'il avait assisté à un meurtre par accident–, Cyril Hanouna ne manque pas de moquer la décision dès le lendemain, et ce tout au long de l'émission. Il va même jusqu'à expliquer qu'il pourrait reverser l'argent dû au manque à gagner à des associations si le Conseil revenait sur sa décision. Ce, avant de proposer un quiz spécial «Schrameck», du nom du président du CSA, et de chanter et danser sur «Laisse-moi kiffer la vibe avec Schrameck», parodiant la chanson de Diam's. 

La saison touche à sa fin. On pourrait croire que cela sera bénéfique pour «Touche pas à mon poste», que la polémique va finir de se tasser qu'Hanouna pourra revenir chargé à bloc pour de nouvelle darkas à la rentrée. Sauf qu'il reviendra moins fort. Plusieurs chroniqueurs ont décidé de partir (notamment les deux piliers Enora Malagré et Thierry Moreau) et d'autres pourraient suivre (on suit de très près les absences de Matthieu Delormeau).

Plus grave encore, le CSA doit encore statuer sur la séquence de «Radio Baba»,  et les sanctions pourraient être importantes étant donné les antécédents de l'émission. Il y a fort à parier que la danse entre Hanouna et le Conseil se transformera vite en corps-à-corps. En attendant, le kif de l'animateur à l'antenne, lui, continue. En apparence du moins. 

 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (351 articles)
Journaliste
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