France

Quelle étrangeté que ce renouvellement inspiré par le sommet

Claude Askolovitch, mis à jour le 12.06.2017 à 11 h 27

Le président de la République a bénéficié de la faiblesse de ses adversaires et rivaux. La campagne législative aura été un aboutissement. L’électorat a consenti à main forcée.

Emmanuel Macron à l'Elysée, le 2 juin 2017 |
CHRISTOPHE PETIT TESSON / AFP

Emmanuel Macron à l'Elysée, le 2 juin 2017 | CHRISTOPHE PETIT TESSON / AFP

Juste avant le triomphe d’Emmanuel Macron sur le vieux Parlement, il y eut ceci. Comme, l’électorat décida de ne pas en tenir compte, on pourrait considérer que ce qui suit n’est jamais arrivé. Et pourtant.

À quatre jours des élections parlementaires, le Garde des Sceaux, dont le mouvement politique était soupçonné de s’être financé aux dépens du Parlement européen, téléphonait pour l’intimider à un responsable de la radio publique, le menaçant d’un procès si ses journalistes continuaient de harceler des employés de son parti. Au même moment, la ministre du Travail, qui préparait une réforme du code du travail, portait plainte, au nom de son ministère, après la publication dans la presse de documents confirmant la radicalité de la réforme en gestation, que le pouvoir refusait d’admettre. Dans le même temps, le Premier ministre annonçait qu’une législation d’exception, baptisée «état d’urgence», allait être transposée dans le droit commun, restreignant ainsi, sans limite dans le temps, les libertés individuelles et la protection que la justice accorde. Dans un déplacement en Provence, le même Premier ministre, qui souhaitait chanter paisiblement les louanges d’un jeune spationaute devenu emblème du pays heureux, faisait repousser par la police une équipe de télévision qui prétendait l’interroger sur les ennuis judiciaires de son ministre de la Cohésion des territoires, soupçonné de conflits d’intérêts et autres arrangements dans ses vies antérieures. 

Un nouveau monde s'installait

Tout ceci arriva quand la campagne électorale battait son plein et la France était joliment décorée de ces affiches, où des candidats frais issus de la société civile, faisaient voisiner leur portrait de celui du président de la République. Un monde nouveau s’installait. La France avait à nouveau 39 ans, semblait épouser son temps et ne plus le subir, et Emmanuel Macron, quand il n’inventait pas le mot d’ordre de la grande bataille pour la Terre, #makeourplanetgreatagain, répondait lui-même au standard téléphonique de l’Elysée, dans une mise en scène fraîche et cool et facebookée derechef. Allait-on gâcher ce moment pour quelques embarras? 

L’électorat regarda les affiches et consentit au sourire. Et, pour partie en votant, pour partie en s’abstenant pour ne déranger personne, offrit aux candidats du président la dépouille du monde ancien. On commenta l’exploit sur les plateaux télés, et au-delà. On s’inquiétait, parfois, de l’excès de pouvoir que l’assemblée introuvable qui s’annonçait offrirait au régime. C’était une bonne remarque. Elle pouvait se compléter ainsi: par l’intelligence supérieure d’un nouveau chef d’État, s’installait un pouvoir ayant organisé son impunité, dont l’arrogance et la confiance en soi étaient déjà palpable, et le peuple français, jamais en retard d’une soumission en se croyant révolutionnaire, adorait sa nouvelle férule. Cela durerait?  

Comment dire ceci avec précaution?

En temps ordinaire, pour un pouvoir ordinaire, «Bayrou démission» eut été un slogan audible, tant le ministre de la Justice ne saurait ainsi oublier ses fonctions. En temps ordinaire, pour un pouvoir ordinaire, magistrats, avocats, journalistes, libéraux de fonction ou de conviction se seraient dressés contre les projets et les pratiques du pouvoir, et la protestation aurait touché le pays. En temps ordinaire… Mais le pays s’en moque, la preuve. Le pays est fatigué et ne fait pas la fine bouche. Le pays est ce qu’il est. Il a assez souffert de ne pas estimer ses dirigeants, et demande une pause dans la sévérité. Le pays, qui a le sens du réel et du compromis, a décidé que tout était pire que ce nouveau pouvoir, ou que ce nouveau pouvoir était ce que nous avions de mieux, dans le champ des possibles. Sans doute? Sans doute. On ne peut pas toujours désespérer.

Deux lectures d'Emmanuel Macron

Il y a deux manières de lire Emmanuel Macron. La première est celle que l’on privilégie encore: l’avènement d’un Président rare après des années de médiocrité institutionnelle. Le discours qu’il vient de prononcer à Oradour-sur-Glane montre un sens des mots et du passé dont on avait perdu le goût.

«Voyez ces ruines qui sont derrière vous. Déjà, la pluie et le soleil, après tant de décennies, ont effacé les traces noires de l’incendie dévastateur. L’herbe du Limousin a repoussé dans ce sanctuaire, l’impact des balles tirées ce jour-là sur les hommes, les femmes, les enfants s’est poli sur ces murs et se confond avec l’érosion de la pierre. Il en va de même avec la mémoire. Elle aussi, forcément, s’érode. Ce qui se transmet risque de s’affadir, sans cesse nous devons raviver la flamme et lui redonner sens.» 

Ce don de nous dire et la culture qu’il suppose protègent le chef de l’État des aigreurs communes, et même de ses facilités. Que l’on compare, un instant, l’offre du pouvoir, et ce qu’étaient ses adversaires, explique le premier tour des législatives tout autant que la fatalité institutionnelle, qui fait de l’élection parlementaire la confirmation de la présidentielle.

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Macron donc.

Il n'y avait pas d'autre solution

Cet homme, aux qualités indéniables, aura bénéficié, à chaque étape, de la médiocrité suicidaire de ses adversaires ou rivaux. La campagne législative aura été un aboutissement. L’électorat a consenti à main forcée. Macron n’en est pas indigne. Mais il n’y avait pas d’autre solution. C’est ici que vient le vertige et l’autre lecture. Car, ni l’intelligence de Macron, ni l’idiotie collective de ses adversaires, ne justifient l’installation d’un pouvoir sans autre frein que lui-même, sans autre «en même temps» que celui du Président lui-même. Nous y sommes, pourtant, subtilement, sans qu’on s’en alarme. 

Nous sommes en France, sous un régime politique installé jadis au profit d’un sauveur de la Nation, cadenassé et renforcé au fil des réformes au profit des pouvoirs exécutifs, où le Parlement a été vidé de sa puissance ou de son intérêt, non plus l’instance où se produit la loi et où les contradictions d’une société s’expriment et se transcendent, mais une chambre d’aboiements, de bruits, d’enregistrement tantôt, d’obstruction autrement, que l’opinion a appris à mésestimer. Ce n’est pas bien grave d’offrir à un nouveau Président la peau du parlementarisme, déjà essoré, ni la survie des vieux partis politiques. Ce n’est pas inédit de considérer comme superflue la fonction même de l’opposition politique, et d’exclure, par avance, toute dialectique possible dans une assemblée. La confrontation fructueuse de la droite et de la gauche, qui ne s’est jamais organisée au Palais Bourbon, se déroulera désormais, nous assure-t-on, à l’intérieur de la République en Marche, ou des débats intérieurs de son chef? C’est étrange? Le Général aussi, dans la grâce de son retour au pouvoir, en 1958, dépassait les clivages et prétendait intégrer tous les débats du pays, que le «régime des partis» avait avilis…

La Ve République est née d’un putsch militaire, celui du 13 mai 1958, dont Charles de Gaulle profita pour instaurer un régime vertical, monarchique d’essence, républicain de forme, dont Emmanuel Macron hérite et qu’il revendique, plus qu’aucun de ses prédécesseurs depuis Pompidou. Nécessité fait loi. Pour les gaullistes, le redressement de la France, redevenue grande puissance, libérée du fardeau algérien, a justifié la brutalité fondatrice et l’autoritarisme de la Ve. Pour ceux qui regardent vers Macron, la reconquête de notre estime, la fin du déclinisme, la libération de décennies d’impuissance verbeuse, le pari de rendre son époque et la mondialisation au pays, valent que l’on cède au mythe du Président salvateur, rassembleur des français, sans opposition légitime. 

Il faut relire, à l’aune de cette élection, ce qu’écrivait l’encore candidat Macron, dans son ouvrage Révolution

Nostalgie des épopées glorieuses.

«Lorsque les responsables politiques et les hauts fonctionnaires de ce pays avaient pris le maquis pendant la Seconde Guerre mondiale, ou passé plusieurs mois à la tête d’unités de blindés, ils ne se comportaient pas de la même manière. Mais il est évident que la morale publique, le sens de l’Histoire, la qualité humaine des dirigeants ne sont plus les mêmes qu’autrefois, et nos concitoyens le ressentent.» 

Référence au Général.

«Dans sa conférence de presse du 31 janvier 1964, le général de Gaulle disait, dans une formule restée célèbre, qu’une Constitution, “c’est un esprit, des institutions, une pratique”. L’esprit des institutions de la Ve République ajoutait-il, procédait de la nécessité “d’assurer aux pouvoirs publics l’efficacité, la stabilité et la responsabilité”. Ce sont des objectifs que je souhaite reprendre à mon compte  (...) Ma conviction est que les Français sont lassés des promesses qu’on leur fait régulièrement de réviser les institutions.» 

Soumission de la politique à l’efficacité: «prendre des dispositions permettant de lutter efficacement contre le bavardage législatif et l’instabilité des règles, voilà le type de mesures qui permettra à la politique de se décentrer d’elle-même, et de servir un peu plus, un peu mieux, la France et les Français. L’enjeu est de savoir comment notre pays peut se doter de dirigeants publics qui puissent le représenter davantage, et qui soient à la hauteur du moment. (...) je crois profondément que les Français se soucient moins de représentation que d’action. Ils demandent aux hommes politiques d’être efficaces, voilà tout.»

Obsolescence des partis et nécessité d’un nouveau peuple politique: «De nos jours, les partis ont renoncé à leurs missions d’intérêt général. Ils se sont concentrés sur leur intérêt particulier, qui est de subsister coûte que coûte. Cette dérive n’est pas de gauche ou de droite, car elle est aussi bien à gauche qu’à droite (...) Elle nourrit la cooptation, les petits arrangements, et transforme des gens qui s’engagent en apparatchiks. Si les partis ne se transforment pas, la représentativité au Parlement ne servira à rien: nous ne ferons que remplacer des apparatchiks par d’autres apparatchiks. Or la clef, c’est justement de faire en sorte que la société s’empare de la politique!»

Ceci n'est pas une société libre

Nous y sommes donc. La société, par «La République en marche», est en train d’expulser les partis de l’Assemblée. S’empare-t-elle pour autant de la politique? Formellement, le programme de Macron s’est appliqué à la lettre. Mais cette société qui s’installe n’est pas une société libre, et librement organisée. Elle procède d’un homme, devenu Président, se rassemble sous bannière, se fait élire sur son nom, s’organise pour lui permettre d’agir, et accepte par avance que la réforme majeure du quinquennat ne soit pas discutée et co-produite au Parlement. En Marche est moins «la société qui s’empare de la politique», que la société du Président, ses corsaires, sous lettres de course, qui ont ravagé les galions du vieux monde. 

Nous sommes en France, pays du haut en bas. Quand Macron écrivait le besoin de renouvellement et dénonçait, toujours dans son livre, «une caste repliée sur elle et qui impose ses propres règles», quand il imaginait que les partis devraient former des «académies» pour initier la jeunesse à l’art politique, on ne pouvait qu’entendre son idéalisme. Mais quelle étrangeté que ce renouvellement initié par le sommet; et quelle curiosité de voir le pouvoir, persuadé de son fait et de sa politique, organiser sa tranquillité avant toute chose, rusant, intimidant, pour que sa réforme avance et qu’on ne l’interroge pas! Tout ce que prône le Président, sur la libération des énergies, la remise en mouvement de la société, l’encouragement aux entrepreneurs, l’accompagnement des individualités, s’arrête quand on vient à la politique. En ce domaine, la sécurité prime, et Emmanuel Macron, dans une semaine, sera fort d’une assemblée de reconnaissants, qui seront à la fois tout-puissants et inutiles, puisqu’élus sur la promesse d’une fidélité sans ombrage. Sauf à se parjurer.  

On attend avec curiosité ces parlementaires du Président. Ils ne seront pas moins honnêtes et estimables que les anciens députés, victimes du temps qui passe et de quelques mauvais chefs. Ils seront même compétents, sans aucun doute, en fonction de leurs vies antérieures; d’une compétence réelle –technique mais réelle, dans des domaines donnés. Ils en seront sympathique. On préférera toujours un ancien policier, pétri de bravoure et ayant connu le feu, à un braillard sécuritaire jadis dispensé de service militaire… Mais la compétence ou l’estime qu’on inspire ne remplit pas toute la fonction du politique, et le parlement n’est pas qu’une machine efficace où l’on fabriquerait de la loi, comme on assemble ailleurs des voitures. Il reste l’idéologie, le refus possible, la compréhension de ce que l’on fait ou que l’on vous demande, le contrôle du pouvoir, ce qu’on lui oppose, il reste les contradictions d’une société à laquelle il ne suffit pas «d’expliquer les réformes»…

Il reste la politique. Celle-ci était absente des législatures précédentes, engoncées de prétextes et de postures, de poses, de verbiages et d’agitation incultes. Mais elle ne reviendra pas dans le ballet réglé des ordonnances, la découverte de la bonne vie de l’élu, l’idée saugrenue que l’on serait le renouveau avant de l’avoir prouvé. Il n’y a rien à regretter de ce qui fut, mais tout à redouter de l’abandon, irrésistible qu’inspirent les hommes nouveaux, les conquérants joyeux, les retrouvailles avec l’époque. François Bayrou, à l’abri de cette joie, a téléphoné à Radio France, et l’on préfère s’extasier des fluidités présidentielles que protester contre l’égarement d’un grand ministre. On admet. Cela passe. Emmanuel Macron a la paix, le charme et l’intelligence. Il va pouvoir prouver qu’il peut redonner des emplois et de la protection, sans grincement venu du vieux monde; les syndicats oseront-ils combattre le nouveau monde? On ignore si ses députés, un jour rétifs, ou le peuple lui-même, averti, feront de la France une démocratie. 

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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