Culture

«Wulu», vigoureux thriller africain porté par le silence de son héros

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 13.06.2017 à 16 h 22

Le premier long métrage de Daouda Coulibaly trouve dans les ressorts du film de gangster l'énergie d'un puissant portrait des réalités de son pays. L'Afrique est doublement à l'honneur cette semaine avec la sortie de «Bayiri».

Ibrahim Koma dans le rôle principal de  "Wulu"

Ibrahim Koma dans le rôle principal de "Wulu"

De la foule bruyante du marché émerge la figure de Ladji. Il travaille à bord d’un de ces innombrables minibus qui, à Bamako comme partout en Afrique sub-saharienne, font office de transports publics.

Ladji est furieux. C’était son tour de devenir patron d’un véhicule, le volant lui revenait. Comme trop souvent, magouille, corruption, tradition l’ont privé de son droit longtemps espéré.

Ladji est pressé. Pressé de gagner assez pour que sa sœur cesse de se prostituer. Pour gagner de l’argent, bien plus et bien plus vite, il y a la drogue, le trafic. Le jeune homme sait où s'adresser.

Ladji n’a pas peur. Avec ses deux copains, il se révèle bientôt efficace, rusé, ambitieux. Autour, le pouvoir, la violence, les réseaux d’influence, les inégalités.


Wulu, premier long métrage du réalisateur franco-malien Daouda Coulibaly, ressemble à Ladji, son héros. Le film a quelque chose d’à la fois sûr de lui et rageur, qui fraie son chemin dans un environnement hostile.

Film de genre et fable politique

Wulu est un film noir, une histoire de gangster, obéissant à un schéma narratif classique, mais dont le déroulement ne cesse de déjouer les poncifs.

Wulu pilote son récit de film de genre comme Ladji conduit le camion qui transporte la cocaïne entre Sénégal et Mali, Mali et Guinée, Sud et Nord du pays où montent en puissance les djihadistes d’Aqmi, qui ne sont pas les derniers à profiter du trafic.

Pas les derniers, tous comme les truands européens qui organisent ce négoce à grande échelle entre Colombie et Europe. Mais les premiers, il se pourrait que ce soit les militaires au plus niveau de l’État. Cet État qui s’effondrera bientôt sous les coups des djihadistes, miné par la corruption et l'incurie de ses dirigeants.

Car Wulu  roule sur les routes de l’histoire contemporaines avec la même habileté et la même vélocité que Ladji roule sur les pistes de brousse. Et le thriller se révèle efficace machine à raconter un état d’un pays, voire d’une région.

Dire beaucoup avec peu de mots

Cette réussite tient à la mise en scène de Coulibaly. Elle tient à sa manière de respecter assez ses personnages pour les regarder dans toute leur richesse et pas seulement les utiliser comme rouages d’une mécanique, de respecter assez ses spectateurs pour lui faire confiance sur sa capacité à investir les ellipses.

Elle tient peut-être surtout à l’étonnant personnage qu’est Ladji, incarné par Ibrahim Koma. Il y a chez lui une sorte de droiture qui impressionne, grâce à une qualité aux ressources très bien utilisées par le film : son laconisme.

Ladji parle le moins possible, fait ce qu’il a à faire. Et cette présence retenue, mesurée, tendue de l’intérieur donne à Wulu beaucoup de sa force, et de sa capacité, en suivant son chemin romanesque, d’en dire beaucoup.

Bayiri dénonce les horreurs de la crise ivoirienne

C’est loin d’aller de soi, comme en témoigne la comparaison à laquelle incite une curiosité de la distribution en cette semaine du 14 juin. Les écrans français accueillent peu de films d’Afrique, il est étrange qu’il en sort deux le même jour.


Avec Bayiri, le Burkinabé Pierre Yameogo évoque une autre crise contemporaine de l’Afrique de l’Ouest, celle qui a dévasté la Côte d’Ivoire à partir de 2002, avec comme victimes collatérales les Burkinabés installés dans ce pays, souvent depuis des décennies.

Massacres, viols systématiques, exodes massifs, brutalités des troupes de Gbagbo comme des rebelles des « Forces nouvelles », détresse infinie des camps de réfugiés, Yameogo décrit la succession d’horreurs qui a été le lot de la région durant des années.

Au cœur de son récit se trouve une figure, féminine cette fois, Biba, elle aussi figure d’autant plus forte qu’elle parle peu –et incarnée avec magnétisme par l’actrice Tina Ouedraogo.

Ce que le réalisateur veut dénoncer est terrifiant, et assez dérangeant politiquement et diplomatiquement pour que le Fespaco ait déprogrammé le film, pour que la chaîne Canal Horizon, qui l’avait acheté, ait refusé de le diffuser.

Mais la compréhensible colère du cinéaste contre cette situation l’empêche aussi de trouver la forme cinématographique qui la prendrait en charge.

Et si sa Biba parle peu, la succession de scènes à messages qui compose son film en fait un plaidoyer si explicite, si appuyé, à la fois frontal et haché, qu'il y perd, hélas, beaucoup de sa force et de ses possibles effets.   

Wulu

de Daouda Coulibaly,

avec Ibrahim Koma, Inna Modja, Quim Gutierrez, Marianne N'Diaye

Durée: 1h35.

Sortie le 14 juin

Séances

Bayiri, la patrie

de S. Pierre Yameogo,

avec Tina Ouedraogo, Bil Aka Kora, Blandine Yameogo, Aida Kabore, Abdoulaye Komboudri

Durée: 1h30.

Sortie le 14 juin

Séances

 

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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