France

Gauche, année 0

Gaël Brustier, mis à jour le 12.06.2017 à 6 h 01

La gauche française subit une défaite historique. Elle doit, dans une confusion extrême et malgré la division paroxystique de ses forces, se redéfinir. Vision du monde, projet, stratégie, la page est blanche ou presque…

François Hollande ramassant une rose sur une estrade du QG du PS, le 14 mai 2017 à Paris JOEL SAGET / AFP

François Hollande ramassant une rose sur une estrade du QG du PS, le 14 mai 2017 à Paris JOEL SAGET / AFP

Au premier tour de l’élection présidentielle, les candidatures de Jean-Luc Mélenchon et de Benoît Hamon avaient rassemblé un total de 9,3 millions d’électeurs et dépassé le quart des suffrages exprimés. Inversion du calendrier électoral oblige, les élections législatives se jouent sur l’ampleur de la mobilisation des électeurs du camp présidentiel et de la démobilisation des autres, les partis de gauche s’en allant divisés devant les électeurs. La chute de participation à ces élections législatives consécutives à un second tour d’élection présidentiel déjà marqué par une forte démobilisation des électeurs, favorise les candidats «officiels» de la majorité présidentielle (bandeau parfois apposé sur les panneaux électoraux) dont l’électorat est relativement plus mobilisé que les autres.

Depuis une décennie, notre vie politique prend une forme magmatique. Électorat plus volatile, repères politiques brouillés, effritement ou effondrement des familles politiques traditionnelles, «dégagisme» désormais endémique.

Cette campagne législative est emblématique d’une aggravation des conséquence la crise. La démobilisation électorale confirme que, nonobstant l’élection d’Emmanuel Macron à la Présidence de la République, les symptômes d’une crise de régime jusqu’à récemment rampante se confirment, s’accentuent et trahissent probablement le caractère provisoire du rapport de force actuel.

Le système partisan d’hier est mort. Celui de demain n’est pas né.

A gauche, l’état de confusion est réel.

Un Parti Socialiste exsangue

Le «front unique», cette tactique vieille de près d’un siècle, n’a pas été utilisé ni même envisagé au cours d’une campagne législative pourtant périlleuse (ne serait-ce que par les règles d’accession au second tour). Pas de candidatures communes. Des luttes fratricides et aphones; le PS n’a pu que subir les transferts électoraux en direction des candidatures Mélenchon et Macron. Ce dernier n’a pas bénéficié du seul apport des 6% d’électeurs sociaux-libéraux mais a su attirer nombre d’électeurs du PS qui n’adhèrent probablement pas intégralement à sa vision de l’économie. L’incapacité des gauches à se parler, à faire ce «pas en avant» qui vaut «mille programmes», est symptomatique d’une crise historique de la gauche française.

L’état du PS, exsangue à l’issue du quinquennat de François Hollande et après une série de scrutins cataclysmiques, l’a rendu impuissant à empêcher des dizaines de candidats, mus par un instinct de survie plus compréhensible qu’estimable, à se réclamer de la «majorité présidentielle». Il a surtout été incapable d’engager le combat politique sur des thèmes aussi diffusables que la hausse de la CSG ou la réforme du code du travail. Le résultat ne s’est pas fait attendre.

Les ondes du séisme européen de 2008

Le cas français est indissociable d’une évolution perceptible à l’échelle européenne. La crise de la social-démocratie s’est accélérée, tandis que la gauche radicale peine à se redéfinir. Au sein même des partis sociaux-démocrates un vent de radicalité souffle sur une famille politique pourtant ralliée depuis les années 1980 aux politiques économiques régies par le consensus européen.

Dans chaque société, à des degrés divers, la crise de 2008 couplée à une série de mutations de la sphère productive a produit des conséquences majeures. Si l’épicentre est financier, l’onde du séisme a frappé successivement l’économie (réelle), l’organisation sociale, l’idéologie dominante et le fonctionnement de chaque démocratie.

Les effets de la crise de 2008 se sont faits sentir aux seins de groupes sociaux diplômés, hier cœur de l’électorat PS, insinuant en leur sein des conséquences matériels et, également, un questionnement profond, sur le sens des politiques menées ou de notre système productif. C’est là que se situe le détonateur de la crise explosive qui oppose chaque jour davantage la base électorale de la social-démocratie à ses élites. En France, le vote Hamon à la primaire a été le réceptacle de cette contestation. Quelques mois auparavant, l’épisode Nuit Debout était une première manifestation d’un phénomène plus vaste encore. Conséquences matérielles de la crise et préoccupations post-matérialistes se mêlent et suscitent la défections de groupes sociaux qui, jusqu’à récemment, étaient des soutiens électoraux des partis de gouvernement.

Insatisfaction endémique

La fréquente dénonciation du «système» au cours de l’élection présidentielle reflétait la dimension démocratique de l’insatisfaction endémique à l’égard non seulement des institutions mais également des médias ou des partis politiques. La crise de régime se confirme, s’enracine, se diffuse…

Le cadre réellement contraignant de l’Union européenne est un des sujets de débat et de division. Sans doute le sujet majeur. La France de la Ve République a intégré à son ADN, son «esprit», le processus d’intégration européenne. Raweed Abdelal pointait le rôle des élites technocratiques proches du PS qui ont, à partir des années 1980, contribué de manière décisive à codifier et instaurer la globalisation et le triomphe des marchés. «L’intégration négative» (Fritz Scharph) a été entérinée par les gouvernements de gauche de l’Union européenne. L’Europe sociale n’a jamais vu le jour. Le blairisme fut le produit le plus accompli intellectuellement et politiquement de ce mariage entre social-démocratie et orthodoxie économique néolibérale. Le score du Labour dirigé par Jeremy Corbyn l’expédie aux oubliettes. En Espagne, Pedro Sanchez a conquis le PSOE en rompant avec l’influence de la génération de Felipe Gonzalez.

Les antiques familles politiques et idéologiques composant notre vie politique se sont, nous le savons, effondrées sur elle-même ou entrées en crise convulsionnaire. La gauche est morte, vive la gauche? Cela dépendra de la capacité de la gauche telle que nous la connaissons depuis le premier tour de la présidentielle à parler à «ceux qui n’était pas». Le calcul d’Emmanuel Macron est simple : entre la France Insoumise et lui, rien ne doit demeurer. Surtout, la France Insoumise doit, d’elle-même, remplir la fonction minoritaire qu’on envisager pour elle. Or, rien n’est écrit. Pour l’heure, la vocation minoritaire de la gauche ne correspond à aucune loi de l’histoire. La gauche dans son ensemble doit donc repenser son  projet et sa stratégie.

Les résultats de ce soir sont moins un épilogue qu’un commencement.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (93 articles)
Chercheur en science politique
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