Monde

Comment les universités américaines étouffent les affaires qui les gênent

France Ortelli et Stylist, mis à jour le 12.06.2017 à 16 h 16

Aux États-Unis, les élèves se substituent à la justice pour régler ce qui ne va pas sur le campus. Sans toujours avoir comme principal souci le sort des victimes.

GABRIELLE LURIE / AFP

GABRIELLE LURIE / AFP

Vous avez consciencieusement déroulé vos cassettes jusqu’à l’épisode 6 de la série 13 Reasons Why? Dans ce chapitre, Alex et Montgomery se retrouvent face à un conseil de discipline après s’être battus devant le lycée. Comme un écho à l’absence d’adultes qui structure ce drame adolescent, les deux garçons sont sommés de s’expliquer devant un jury intégralement composé d’élèves, la plupart d'ailleurs plus ou moins impliqués dans 
la brouille qu’ils doivent juger. La scène, qui semble sortie du livre Sa Majesté des mouches, est pourtant tout à fait commune dans les lycées et les universités américaines où des honor boards composés d’élèves et d’étudiants se prononcent sur les écarts de conduite de leurs camarades.

«Le honor board règle les disputes entre élèves pour éviter qu’elles se propagent dans les couloirs», résume Marcus, le président du conseil dans la série. Triche, plagiat, baston… Les boards jugent les petits délits qui émaillent la vie des campus. Par exemple, si la doublure de votre trousse sert d’antisèche vous risquez de vous retrouver face à quatre potes qui décideront quelle sentence vous appliquer. Et dans certaines facs, ils sont aussi habilités à se prononcer sur les affaires d’agression sexuelle et de viol. Pour autant, peut-on faire confiance à la ligue des justiciers universitaires? 

Démocratie étudiante

Le 6 mai 2014, après quatre ans d’intenses débats, l’université de Harvard adopte son premier code d’honneur en trois cent quatre-vingt ans. Une déclaration de principe, 
par laquelle les élèves s’engagent à respecter un corpus de règles académiques concernant la triche, les sources et les valeurs de la communauté. Jusque-là, rien de bien révolutionnaire. Sauf qu’en même temps est créé un College Honor Council, chargé de veiller au respect de ce code et d’en sanctionner les violations. Et que dans ce conseil de vingt-quatre membres, un tiers sont des élèves, qui vont désormais pouvoir prendre part aux décisions qui étaient jusqu’ici la chasse gardée de l’administration.

Lors de sa première année d’exercice, le Honor Council de Harvard a examiné cent quinze cas de violation du code d’honneur, majoritairement pour plagiat, dont 44% ont débouché sur une mise à l’épreuve ou une exclusion temporaire. Aujourd’hui, Yale est la dernière université de la Ivy league–le club des huit universités les plus prestigieuses du pays– à ne pas avoir de structure de ce type.

«Les années 1970, 1980 et 1990 ont vu une augmentation constante de l’implication des étudiants dans l’organisation disciplinaire des universités américaines, expliquait le président de l’Association for Student Conduct Administration au journal étudiant The Harvard Crimson en 2014. Il est même devenu commun de voir des conseils entièrement composés d’étudiants.»

Une implication favorisée par des travaux, comme ceux du spécialiste de l’éducation Alexander W. Astin, qui ont convaincu les administrations universitaires d’une chose : inclure les étudiants dans le système disciplinaire améliore l’implication, le respect des règles et le taux de satisfaction des élèves vis-à-vis de l’établissement.

«Nous ne sommes pas un tribunal, nous ne sommes pas là pour mettre les étudiants en difficulté. Notre but n’est pas de condamner comme dans une Cour de Justice, mais au contraire de permettre aux gens d’apprendre de leurs erreurs», expliquait en 2013 Jordan McWilliams, alors étudiant en criminologie et enthousiaste président du Conduct Board de l’université de Longwood en Virginie, exclusivement composé d’étudiants.

«Les judicial boards correspondent à l’esprit américain, décrypte Jean-Eric Branaa, avocat spécialiste en droit américain. Il s’agit de préparer à la citoyenneté les étudiants en leur donnant dès le lycée une responsabilité qu’ils co-construisent durant toute leur scolarité.» 

Culture du viol

Bon, vous vous en doutez, sous cette belle utopie, la réalité des faits est bien plus complexe, car en tant que garants du code d’honneur, les honor boards sont aussi amenés à juger des affaires plus graves que de simples copiés collés d’exposés. Dans la saison 2 d’American Crime, on voit un étudiant accuser deux membres de l’équipe de basket de son lycée de l’avoir drogué, agressé sexuellement et d’avoir posté des photos et vidéos de lui en ligne. Un crime pour lequel il pourrait sans problème porter plainte auprès de la police, sauf que le conseil disciplinaire va tout faire pour le convaincre (lui et ses parents) de régler l’affaire en interne.

La tentation est grande pour les universités, gangrenées par les affaires d’agressions sexuelles, de vouloir étouffer ces crimes qui nuisent à leur réputation et dont elles ont tendance à minimiser la gravité en les qualifiant de brouilles entre camarades. En 2013, Landen Gambill, étudiante à l’université de Chapel Hill en Caroline du Nord et agressée sexuellement par son ex-petit ami, a fait les frais de cette hypocrisie des honor boards :

«Pendant toute l’audience, a-t-elle raconté à la presse, ils me posaient des questions culpabilisantes. Pourquoi je ne l’avais pas quitté plus tôt ou pourquoi j’étais seule avec lui. Au lieu de lui demander à lui pourquoi il avait fait ce qu’il avait fait.»

Mais en plus de subir de la part des étudiants les mêmes insinuations déplacées que celles qu’elle aurait pu entendre au commissariat, elle a fini par se retrouver sur le banc des accusés: une fois innocenté, son agresseur a déposé une plainte au honor board, au motif qu’elle aurait parlé de l’affaire sur le campus, créant un «environnement intimidant» à son égard. «Le problème, c’est que l’université voit les victimes d’agression sexuelle comme des menaces qu’il faut réduire au silence», expliquait-elle, ajoutant que l’administration l’avait fortement dissuadée de porter plainte. 

Ce qu’elle a fini par faire, avec quatre autres étudiantes, mais contre l’université: pour ne pas avoir alerté les autorités, avoir tenté de minimiser le nombre d’agressions sur le campus et ne pas avoir formé son personnel à ce type de situation. Défense de l’université? Elle ne pouvait être tenue responsable puisque les étudiants du Honor board ne sont pas vraiment des membres de l’administration #facepalm.

Title IX

Face à la déferlante d’agressions sexuelles sur les campus (20% des femmes et 5 à 8% des hommes seraient victimes d’agression sexuelle pendant leurs quatre années de fac*), l’administration Obama a fait du sujet l’une de ses priorités. Le 24 avril 2011, elle envoie aux universités du pays une lettre de 19 pages, devenue célèbre sous le nom de «Dear colleague». Le document s’appuie sur une loi de 1972 sur la discrimination sexuelle dans l’éducation, le Title IX, pour imposer aux établissements de prendre des mesures immédiates et efficaces contre le harcèlement et les violences sexuelles, sous peine d’amendes et de réduction des subventions fédérales.

Dans le viseur, les boards et leur bienveillance laxiste à l’égard des agresseurs. En 2010, dans un article du site Investigate West, deux experts pointaient déjà les faiblesses de la justice des honor board: «Ce n’est pas un enquêteur professionnel qui examine les plaintes pour agression sexuelle, mais des étudiants qui sont chargés d’établir les faits et d’entendre les protagonistes, ce qu’ils font souvent en confrontant l’agresseur présumé et la victime dans la même pièce au cours d’une procédure largement opaque.» Vous voyez l’arnaque? C’est pourtant ainsi que les choses se passent dans la plupart des universités. Avec quand même quelques améliorations dues au travail de l’administration Obama et d’associations de victimes comme Know your IX.

Grâce à elles, les universités ont créé en leur sein des bureaux Title IX, chargés de veiller au bon déroulement de la justice, notamment grâce à des avocats spécialisés sur ces questions (et plus votre binôme de chimie moléculaire). Mais la route est encore longue: il y a quelques mois, l’université de Stanford a tout simplement licencié l’une de ces avocates, Crystal Riggins, qui s’était permis d’évoquer des dysfonctionnements dans les colonnes du New York Times. Elle y racontait comment le système de vote restait défavorable aux victimes, notamment l’obligation d’obtenir une décision à l’unanimité du jury pour établir les faits.

«C’est frustrant parce que les universités devraient vraiment améliorer les choses. Elles ne le font pas et l’idée qu’elles continuent à mettre tout ça sous le tapis n’améliore pas la sécurité sur les campus», expliquait alors Crystal Riggins, l’avocate en question.

Et elle n’est pas la seule à critiquer le système, l’organisation activiste RAINN (Rape Abuse and Incest National Network) alerte: «Le viol est un crime qui dépasse les capacités de ces conseils disciplinaires. Ils offrent souvent le pire des deux mondes: un manque de protection pour l’accusé, une torture pour la victime. Le processus de justice pénale a beau être imparfait, ça ne justifie pas de l’outrepasser en faveur d’un système interne qui ne sera jamais à la hauteur du défi.»

1 — Bureau of Justice Statistics Research and Development Series Retourner à l'article

 

France Ortelli
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