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Djihadisme: «À 6h du matin tout le commissariat du coin défonce ma porte: ils viennent chercher ma fille»

Slug News, mis à jour le 14.06.2017 à 8 h 45

Comment une mère voit-elle sombrer sa fille dans l'aspiration au djihad et les désirs d'attentats? La mère d'une jeune femme embrigadée raconte.

©SlugNews

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Le 19 Août 2014 au petit matin, le ciel lui tombe sur la tête lorsque des uniformes cagoulés défoncent la porte de son appartement et embarquent l'une de ses quatre filles. Nathalie* est issue d'une famille catholique, convertie à l'islam dans sa jeunesse. Elle est pieuse, douce et forte mais n'a rien décelé des intentions terroristes de sa cadette, Iman.

Deux ans et demi plus tard, passée la colère, elle se bat pour rendre à sa fille une vie normale, une nouvelle vie ou une seconde vie. Porter le fardeau d’être la mère de la «terroriste», comprendre la gravité des faits et être en mesure d'y faire face, ne jamais rien lâcher… Un processus long basé sur la fermeté, le dialogue et le soutien psychologique qu’elle est allée chercher partout où il se présentait.

Quand nous contactons Nathalie pour la première fois, c’est au téléphone, elle est méfiante. Sa fille est toujours fragile pense-t-elle. Nathalie craint que l'intrusion de journalistes dans leur intimité ne vienne casser ce long travail. Puis au fil de la discussion, sa voix s'adoucit: «Vous savez, ma fille, c'est la meilleure preuve que l'on peut s'en sortir». Et pour nous le prouver Nathalie accepte un premier rendez-vous.

Mère et fille se présentent à nous un bel après-midi d'été à la terrasse d'un restaurant, une adolescente pimpante dans sa robe estivale et sa maman voilée, aimable et souriante se racontent sans faire semblant, sans omettre les détails sombres de ces mois qui ont failli faire basculer la famille entière.

Puis les deux femmes nous accueillent dans l'appartement familial, celui-là même où tout s’est joué, où la porte fût fracassée. Nathalie a d'abord laissé Iman nous parler, seul à seul.

Un acte pour solenniser l’acceptation de cette «histoire», tout raconter avec leurs mots pour tourner une page. Iman est partie rejoindre ses amis –des vrais amis, pas des amis virtuels– Nathalie s'est isolée dans la cuisine, et s'est confiée à son tour. Un long tête à tête face à la plus difficile épreuve de sa vie de maman…

Quand vous-êtes vous rendu compte que votre fille avait basculé? 

Juste quand les policiers sont venus la chercher, en août 2014, le jour de son arrestation en fait. À 6h du matin, la DGSI, le Raid et tout le commissariat du coin défoncent ma porte, ils viennent chercher ma fille. Ils perquisitionnent et Iman parle avec eux, elle veut savoir ce qu’il va se passer ensuite.

Les policiers m'ont annoncé qu'Iman était en contact avec des gens en Syrie et en France aussi. Ils m’ont dit qu'elle projetait de commettre un attentat. À ce moment-là, oui, le ciel vous tombe sur la tête.

C’est une intervention antiterroriste?

Oui, je crois que c’est ça, ça a été très musclé, il y a eu beaucoup de bruit. Je suis arrivée vers la porte d’entrée de l’appartement, il n’y avait plus de porte. Ils étaient une vingtaine, tous cagoulés, ils se sont jetés sur moi et ils cherchaient ma fille. Ils voulaient à tout prix savoir où était Iman, ils sont allés dans sa chambre, elle dormait.

Vous compreniez ce qu’il se passait?

Non, non, c’était incompréhensible je ne pensais pas du tout que ma fille avait des contacts avec ces gens, avec la Syrie, avec tout ça…

Iman avait changé ces derniers mois?

Iman portait le foulard depuis peu de temps. Elle était un peu plus agressive les semaines précédant l'arrestation, mais moi je pensais que c’était de la frustration par rapport à son âge, 17 ans, et le fait qu'elle veuille quitter le foulard aussi, ça la perturbait.

Vous-même, vous portez le foulard, c'est quelque chose d'important?

Oui, mais c’était son choix à elle de le porter. Quand elle m'a dit qu'elle voulait le porter, je lui ai expliqué qu'en tant que lycéenne, il fallait qu'elle le quitte devant le lycée; au travail il fallait qu'elle le quitte aussi, mais ça a été son choix. Enfin je pensais que c’était son choix. Mais en fait, c’était sur Facebook, les personnes avec qui elle parlait lui disaient qu'elle était une mauvaise musulmane parce qu'elle ne se couvrait pas la tête.

Quelle est votre relation à l’islam?

Je suis convertie depuis 25 ans et ça fait une vingtaine d’années que je porte le foulard. L'islam à la maison ça a toujours été une religion simple. Je n’ai jamais forcé mes filles à porter le foulard ou à faire les prières. Elles me voyaient pratiquer, elles sont nées musulmanes de toute façon. Pour moi porter le foulard c'est une question personnelle, une suite d’événements dans l'islam. De toute façon si je l’avais forcée à le porter, elle ne l’aurait pas fait de bon cœur, ce serait une hypocrisie.

J'ai éduqué mes filles tout simplement, avec un droit à l'expression, le droit de s'habiller comme elles le voulaient. Elles sortaient, elles invitaient des amis à la maison. Il n’y avait pas d'interdits du moment où je savais avec qui elles étaient. Iman a eu une adolescence normale, une jeune fille de 17 ans qui va à l’école, qui écoute de la musique. Une fille qui s'amuse, qui profite de la vie, qui va au restaurant. On est partis au ski, à la plage, bref tous les loisirs d'une gamine de 17 ans.

Elle a eu ses diplômes sans problème. C'est une enfant ordinaire.

Je lui expliquais que l'Islam ce n’est pas ça mais je ne m’inquiétais pas plus parce que je ne pensais pas qu'elle était dans ce délire de vouloir partir

Vous n’avez rien su de son embrigadement?

Non absolument pas! Quelques mois avant, tout se passait bien. Elle allait au lycée. Elle faisait ses stages professionnels, elle était dans l'année ou elle allait passer son BEP et elle l'a eu! Tout se passait bien hormis Facebook. Mais ça je ne le savais pas à l’époque.

Iman était alors beaucoup sur internet?

Elle ne parlait pas de ses fréquentations sur Facebook. Je pouvais ne pas voir ce qui se passait parce que je n'avais pas de Facebook. Je pensais qu'elle parlait avec des copines de son lycée, mais début août, elle a commencé à parler vraiment des gamins qui partaient et qui mouraient en Syrie dans les combats ou pendant l’entraînement. Ils mouraient au djihad.

Je lui expliquais que l'Islam ce n’est pas ça mais je ne m’inquiétais pas plus que ça, parce que je ne pensais pas qu'elle était dans ce délire de vouloir partir.

J’ai compris qu'elle était mal dans sa peau à ce moment-là, mais absolument pas qu’elle voulait partir. Je n’ai rien vu venir du tout, mais vraiment rien! Trois jours avant l’arrestation, sa sœur m'avait montré le téléphone d’Iman, elle regardait l’itinéraire pour aller au Cham en Syrie. Moi je ne prenais pas ça au sérieux malheureusement, je n'ai pas été attentive sur ce coup là.

Je culpabilise un petit peu, parce que je me dis que j'aurais pu intervenir un peu plus tôt, mais en même temps si j’étais intervenue, elle serait partie. Elle ne serait pas là. Maintenant elle a été arrêtée, elle est sous contrôle judiciaire, elle n'est pas libre complètement, mais elle est quand même en liberté, elle est avec nous, elle a passé son bac. Dans le mal, il y a toujours un bien.

Ce sont ses contacts virtuels sur les réseaux sociaux qui l’ont convaincue?

Iman les appelait «ses sœurs Fillah», elles lui disaient que si elles ne se couvraient pas elle serait une mauvaise personne, une mauvaise musulmane. Si elle ne partait pas au Cham en Syrie, elle était une mauvaise musulmane. Iman se culpabilisait. Ça s'est fait tout doucement, et elle a porté le jilbeb.

C'est quoi des «sœurs Fillah»?

Des sœurs de religions, elles se conseillent, elles s'envoient des versets coraniques sur internet. Ces filles se considèrent plus sœurs qu'avec les liens de sang. Iman en parlait un tout petit peu au début, en disant «telle sœur Fillah m'a envoyé ça» mais moi je croyais que c’était une boutade rien de plus.

Pour moi il n’y avait rien d’inquiétant. Elle me demandait de lui acheter des livres sur la religion, je le faisais…

Vous étiez encore sa référente en islam à ce moment-là?

Oui mais apparemment elle a trouvé meilleure que moi. Iman pensait avoir trouvé meilleure référente à travers ces sœurs Fillah.

Les livres que vous lui conseillez à l'époque étaient différents des livres que les sœurs Fillah internet lui conseillaient?

Les filles d’internet n’envoyaient pas des lectures, c’était des vidéos et des gens qui lui disaient qu’il fallait qu'elle parte en terre musulmane pour aider les plus nécessiteux. 

C’est à ce moment des sœurs Fillah qu’Iman évoque son amie Camille, qui lui parle sur Facebook de rejoindre l’Etat Islamique et qui, elle, a déjà été arrêtée, est fichée et surveillée?

Non! Je n’ai entendu parler de Camille que le jour de l'interpellation d’Iman par mon autre fille et le lendemain au tribunal j’ai croisé la mère de Camille mais Camille je ne l’ai jamais rencontrée.

Iman dit avoir eu un rapport fusionnel avec Camille?

Iman est très attentive aux problèmes des gens. Camille lui a fait pitié, elle lui parlait de ses problèmes. Iman s'est faite endormir et là, la manipulation a commencé. Iman n'a pas été complètement manipulée non plus, elle est quand même responsable de ce qu'elle a fait et de ce qu'elle a écrit.

Mais c'est vrai, cette Camille est le fil conducteur de tout ça.

C’est une bonne chose que les policiers soient venus l’interpeller, autrement je ne sais pas où elle serait ma fille aujourd'hui

Ce projet de l'attentat c'était quelque chose de sérieux?

Je ne pense pas. Je pense que c’était juste de la surenchère, pour ne pas se dégonfler devant Camille. Je ne pense pas qu'elle aurait été jusqu'au bout de cet attentat. En tout cas c’est une bonne chose que les policiers soient venus l’interpeller, autrement je ne sais pas où elle serait ma fille aujourd'hui.

Il arrive un moment où j’arrête franchement de me poser ces questions parce que, la cocotte risque d’exploser! 

A la maison vous parliez de la Syrie?

La Syrie, j’en ai entendu parler lors des conflits en août 2014, c’était très lointain pour moi. Iman a commencé à en parler deux jours avant de se faire interpeller. J'ai su qu'il se passait des choses ignobles là-bas, je lui ai expliqué que le jihad ce n'est pas ça! Qu'il faut se battre contre ses propres démons, qu'elle pouvait être une bonne musulmane en France, qu'elle n’était pas obligée de partir en Syrie pour combattre ou pour se marier.

Vous l'imaginez parfois là-bas aujourd'hui?

Au début oui, j'ai regardé beaucoup de reportages et c'est vrai j'imaginais ma fille là-bas. Et c’était juste impossible! Ce n’est pas possible de la savoir là-bas dans la misère au milieu de tous ces bombardements.

Je pense que pour Iman tout se joue à quelques jours de plus avec ses contacts, ces vidéos, ces hadiths et on la perdait vite et définitivement. Elle aurait passé le cap. Elle était vraiment dans un engrenage, parce qu'ils ne lâchent pas le morceau, jusqu'à ce que la personne dise oui. C'est fait avec subtilité, ce n’est pas forcé, c'est proposé jusqu'à ce que la personne dise oui «je pars, j’arrive».

Iman a dit à ses copines qu'elles envisageaient avec Camille de faire une action ici, en France?

Avec le recul ça me fait sourire: Iman a peur des mouches! 

J’ai pensé que ma fille était dingue, qu'elle avait perdu toute sa tête parce que ce n’était pas possible en tant qu’être humain de vouloir faire ça. Aller sur les Champs Élysée et faire tout péter ou aller dans un quartier juif… Non ce n'est pas l'islam dont je lui parle.

Elle était mal à cette période, les personnes avec qui elle était en contact ont trouvé la faille et ils ont réussi à s’infiltrer. Ils ont réussi à lui mettre des idées en tête, même si c’était du virtuel ça a été violent.

On n’est pas dans le pays des Bisounours, l’interpellation aussi ça a été violent et la suite, tout ce qui a été écrit sur Iman sur internet. Tout a été caricaturé, on vient d’un quartier, on est musulmans donc tout a été violent.

En tant que maman je ne suis pas prête, parce qu’on n’imagine pas nos enfants dans un box en tant qu'accusé, surtout avec de telles accusations: elle n'a pas volé un collier à Carrefour

Votre réaction lorsque vous découvrez tout ce qu’Iman vous a caché?

J’étais très, très en colère! Même si elle était sous contrôle judiciaire –d'ailleurs elle l'est toujours– elle n'a plus eu le droit de sortir! Quand j’étais au travail et que ses sœurs n’étaient pas là, on la confiait à quelqu'un pour la surveiller. Elle avait un double contrôle judiciaire! Elle ne pouvait pas non plus sortir du lycée pendant les repas. Je ne voulais pas lui laisser l'occasion d’être seule ou de prendre un téléphone. Un téléphone avec internet: je ne voulais pas qu'elle le touche. Je ne voulais pas qu'elle puisse entrer en contact avec des gens qui étaient là-bas, ou même ici et qui auraient pu à nouveau continuer leur manipulation.

Pour sortir de cette emprise, c'est un énorme travail, elle a eu son suivi psychologique qui était très important.

Iman et vous faites face à vos responsabilités?

Oui, on n’est pas des victimes: pour pouvoir avancer il faut faire face à cette réalité. Iman a envoyé un texto, elle comptait faire des choses mal, ce n’est pas entièrement la faute de Camille; elle a certes lancé l'idée mais Iman l'a suivie, elle n'a pas dit non, stop, on arrête là.

Il faut qu'elle se responsabilise par rapport à ça! Je crois qu'elle l’a compris, très rapidement, qu'il fallait qu'elle l'admette.

Comment appréhendez-vous le procès à venir?

On l'attend avec impatience, parce que ça va fermer le livre complètement. On va tourner la page. Iman va être jugée, j’espère qu'elle aura un sursis. Mais en tant que maman je ne suis pas prête, parce qu’on n’imagine pas nos enfants dans un box en tant qu'accusé, surtout avec de telles accusations: elle n'a pas volé un collier à Carrefour. C'est grave, donc non je ne suis pas prête mais on est une famille, on ne va pas la laisser, c'est claire.

Ils sont récupérables, ils ne sont pas djihadistes pour toujours!

Pour vous, Iman a été djihadiste et elle ne l'est plus?

Oui elle a été djihadiste du moment où elle a été en contact avec ces gens, a échangé avec eux, a eu ces intentions-là.

Et non elle l'est plus! Elle va bien, elle est dans un autre état d'esprit.

Ils sont récupérables, ils ne sont pas djihadistes pour toujours! Il faut qu'ils coupent les liens avec ces gens. Il faut qu'ils soient bien entourés, qu'ils suivent leur contrôle judiciaire avec les assistantes sociales, les psychologues, ça les aide à avancer. Il faut que la famille joue le jeu. Sinon ça ne sert à rien.

Iman a eu son bac avec mention après avoir été interpellée, sous contrôle judiciaire; elle a eu son bac quand même. Elle fait tout pour s’en sortir. Elle rentre en fac de droit dans quelques jours. C'est quand même beau. 

Lorsque nous vous avons contacté la première fois, vous avez dit «ma fille est le plus bel espoir qu'on puisse donner aux familles» vous le pensez toujours?

Bien sûr oui, je le pense toujours.

Elle fait tout pour son sortir. C'est quand même beau. Elle a trouvé sa voie, elle passe son permis de conduire, elle va se marier. Elle vit comme une jeune fille; alors que deux ans en arrière on était perdus, on était dans la tourmente.

* — Les prénoms ont été changés Retourner à l'article

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