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Marcel Proust, à la recherche de l'argent perdu

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 26.06.2017 à 14 h 42

Un ouvrage consacré aux finances de l'auteur de la Recherche nous rappelle que s'il a été un romancier aussi génial, c'est aussi parce qu'il a été un grand dépensier.

Marcel Proust en 1895 (Otto Wegener).

Marcel Proust en 1895 (Otto Wegener).

Pour comprendre un écrivain, on doit lire ses livres, mais on peut aussi lire ses livres de comptes. C'est du moins l'hypothèse qu'explore un universitaire américain amoureux de Proust, Gian Balsamo, dans un ouvrage publié ce printemps, Proust & His Banker. In Search of Time Squandered. Un essai où il s'intéresse à la «symbiose entre la fantaisie créatrice de Proust et sa situation financière» à travers ses échanges avec Lionel Hauser, qui fut son conseiller financier durant les quinze dernières années de sa vie.

Les deux hommes se sont croisés à l'adolescence dans la maison d'Auteuil du grand-oncle de Proust, Louis Weil, mais Hauser entre vraiment dans la vie de l'écrivain en 1907. Une année charnière pour ce dernier, celle où il s'installe dans son célèbre appartement du boulevard Haussmann; celle surtout où, après avoir arrêté d'écrire pendant un an à la mort de sa mère, il ébauche les fondations de ce qui deviendra À la recherche du temps perdu[1].

L'héritage de son père, professeur de médecine réputé, et de sa mère, née dans une riche famille, a laissé à Proust une fortune évaluée à 1,5 million de francs de l'époque (l'équivalent de plus de 6 millions d'euros d'aujourd'hui). Léon Neuberger, cousin par alliance de sa mère et administrateur de la banque Rothschild, surveille son patrimoine et décide d'en confier la gestion à son neveu, Lionel Hauser –une manière de rendre service à deux membres de sa famille d'un seul mouvement. Hauser va nouer avec Proust une relation de «grand frère», presque exclusivement épistolaire, souvent affectueuse (au lendemain de l'armistice de 1918, Proust le qualifie de «prodigieux alchimiste»: «Lorsque on croit te devoir dix-huit francs, on en reçoit quatre cent soixante-dix»), parfois acrimonieuse. En 1919, le conseiller finira d'ailleurs par démissionner provisoirement de sa fonction après un échange de missives acerbes.

Enfant gâté et panier percé

Dans Monsieur Proust, ses souvenirs parus en 1973, la fidèle domestique de l'écrivain, Céleste Albaret, écrit que «l'argent [...] ne l'intéressait pas» car «il estimait et savait en avoir assez pour ce qu'il voulait faire», mais que «cela ne l'empêchait pas d'être d'une méticulosité financière extrême dans la gestion de sa fortune», notamment à travers sa lecture régulière des pages financières des journaux. Longtemps, cette fortune a produit l'essentiel de ses revenus: il faudra attendre 1920, et le prix Goncourt attribué l'année précédente à À l'ombre des jeunes filles en fleurs, pour voir les revenus de son «travail» bondir, avec 75.000 francs de royalties perçues cette année-là de son éditeur Gallimard.

Dans ce roman, Odette Swann lance au Narrateur, qui a vendu une «magnifique argenterie ancienne» léguée par sa tante pour lui livrer des brassées d'orchidées: «Si j’étais Monsieur votre père, je vous ferais donner un conseil judiciaire.» Plus loin dans les mêmes pages, il obtient dix mille francs pour «une grande potiche de vieux Chine» du même héritage, qu'il contemple «avec ravissement» en pensant à Gilberte, la fille d'Odette, dont il est amoureux: «Pendant toute une année, je pourrais combler chaque jour Gilberte de roses et de lilas.»

Proust aussi est panier percé. Il laisse traîner des milliers de francs d'arriérés de loyer, ne dîne jamais chez lui, se ruine en médicaments et gaspille son argent en gros pourboires aux tables de baccara de Cabourg. Quand il s'agit de son patrimoine, il est prêt à écouter n'importe quel tuyau boursier, multiplie les conseillers plus ou moins officieux, est fasciné par des titres exotiques ou aux noms poétiques, comme les tramways de Mexico, ou par les placements risqués, tel les contrats à terme par lesquels il s'engage à l'avance à acheter des actions à un prix donné dans le futur. Sans oublier une phobie administrative avant l'heure qui lui fait écrire à Hauser, en février 1916, à propos d'un mystérieux impôt créé juste après la déclaration de guerre: «J’ai souvent perçu dans les journaux le titre “Impôt sur le revenu” et j’ai eu le tort de ne pas aller plus loin. J’ai pourtant un vague souvenir qu’il y a une déclaration et assez prochaine à faire.»

Dans ses lettres, Hauser, qui prend des commissions très modestes pour son travail, multiplie les critiques plus ou moins discrètes envers son cousin par alliance. Il lui reproche de croire que ce sont les choix de placements qui font une fortune, quand (il prêche pour sa paroisse!) c'est selon lui le choix de la personne qui les négocie. Il le tance pour son immaturité, financière comme médicale: «Permets-moi de te dire que bien que tu approches de la cinquantaine, tu es resté ce que tu étais quand je t'ai connu, c'est à dire un enfant gâté.» Parfois, Proust s'excuse, reconnaissant ainsi, dans une lettre d'octobre 1918, avoir défait «d'une main, en incorrigible Pénélope, ce que tu tissais savamment, pour mon bien, de l'autre». Mais il récidive ensuite, comme en un reproche voilé à son conseiller prudent, qui préfère les sûres obligations d'État.

Proust & His Banker regorge d'exemples de leurs conflits, par exemple quand Proust explique à Hauser, en février 1918, qu'il ne reçoit plus par courrier les dividendes de ses actions de la société Liebig, que lui apportait les années précédentes le concierge de son ancien immeuble. L'épisode lui vaut une réponse tendrement exaspérée, où Hauser lui explique qu'il devrait consacrer un chapitre de son nouveau roman au temps qu'il aurait gagné s'il avait directement transmis sa nouvelle adresse à Liebig. La même année, Proust évoque l'idée d'investir dans les pétroles mexicains alors qu'il a déjà connu des avanies financières dans ce pays, s'attirant cette réplique:

«Mon cher Marcel, te représentes-tu la tête que ferait un médecin qui, ayant pendant des semaines et des mois lutté comme un forcené pour arracher à la mort un malade atteint de fièvre typhoïde, surprendrait celui-ci le jour où il entre en convalescence en train de déguster un plat de choucroute?»

«Papa prétendait que je mourrais sur la paille»

Dans Le Côté de Guermantes, le Narrateur écrit d'un personnage:

«Il avait, dans sa poursuite imaginative de la richesse, invité à dîner un banquier. Chaque fois qu’un homme entre, dans ces conditions, en rapports avec un banquier, celui-ci lui fait perdre une centaine de mille francs, ce qui n’empêche pas l’homme du monde de recommencer avec un autre. On continue de brûler des cierges et de consulter les médecins.»

Entre 1907 et 1922, le banquier Hauser fait office de médecin de la fortune Proust, régulièrement écornée par les placements hasardeux et les bouleversements géopolitiques. En 1915, le patrimoine de l'écrivain a chuté de près de 60% en une décennie –et encore, la déclaration de guerre de l'été 1914, en gelant certains marchés, l'a sauvé d'une baisse plus ample. Il prétend souvent, à moitié pour plaisanter, être ruiné, lançant par exemple à Céleste Albaret, après un coup de Bourse raté: «Papa prétendait que je mourrais sur la paille; je crois qu'il avait raison.» Dans Albertine disparue, le Narrateur, depuis Venise, constate de même sa «ruine relative» face à la chute de ses placements, à une époque où «de grandes sagesses de l’époque précédente étaient démenties par celle-ci»: «[...] D’un coup de tête je me décidai à tout vendre et me trouvai ne plus posséder que le cinquième à peine de ce que j’avais du vivant d’Albertine.»

Grâce aux bons soins d'Hauser, la fortune de Proust, pourtant, se rétablit, sans s'accroître: à la veille de sa mort, elle est revenue au niveau de 1907. Mais les investissements de l'écrivain ont payé à un autre niveau, littéraire. Déjà au sens strict du terme puisque, quand Du côté de chez Swann, premier volume de la Recherche refusé par plusieurs maisons d'édition, paraît en 1913, c'est à compte d'auteur: Proust verse 1.750 francs à Bernard Grasset pour le faire éditer, puis opère un deuxième versement de 595 francs pour compenser les innombrables réécritures qu'il effectue sur le manuscrit. Une dépense dans laquelle un spécialiste de Proust, Nicolas L'Hermitte, a vu un symbole de ce livre dont le «héros» est un romancier en devenir:

«Si le narrateur de la Recherche est le parfait exemple de cet “écrivain qui s’apprête à écrire”, il n’en est pas pour autant le premier: au seuil d’une même expérience, Proust lui-même ne fait pas autre chose que de s’offrir, grâce à ces 595 francs, ce statut d’écrivain qui s’apprête à écrire, cette possibilité d’écrire le livre à venir avec les marges du premier livre.»

De la même façon, l'argent apparemment gaspillé par Proust durant toutes ces années a engendré des profits romanesques: dans une lettre à Hauser, le romancier écrit que «les valeurs sont comme des vieilles maîtresses, et [...] on les aime précisément en raison des embêtements qu'elles nous ont causé». En 1909, quand un petit escroc, Henri-Didot-Léon Lemoine, fait chuter l'action du diamantier De Beers en faisant croire qu'il connaît un procédé révolutionnaire pour la fabrication des diamants, Proust, qui détient des actions de la société, tire de l'affaire des pastiches pour Le Figaro, à la manière de Balzac ou Michelet. Quand un de ses courtiers, Gustave Guastalla, lui fait réaliser une mauvaise opération financière, il en tire le nom d'un personnage de la Recherche, le duc de Guastalla, qui usurpe un titre de noblesse auquel il n'a pas droit.

Le yacht d'Albertine

Mais de manière plus profonde, on trouve surtout trace dans son œuvre de la façon dont il a mélangé amours, masculines comme féminines, et argent tout au long de sa vie. Selon l'un de ses récents biographes, Jérôme Picon, «grâce à l'argent, [Proust] exerce un contrôle sur la réalité. Il ressent la nécessité de jouer de manière quasi obsessionnelle des sommes importantes pour capter l'attention d'autrui, comme une compensation à sa solitude». En 1908, quand un tuyau sur les actions de la Royal Dutch lui fait réussir une opération spéculative, Proust fait porter par son chauffeur 750 francs au chef d'orchestre Reynaldo Hahn, son ancien amant, qui refuse la somme. Dix ans plus tard, le romancier verse un copieux pot-de-vin au directeur du Ritz pour qu'il ferme les yeux sur une absence injustifiée d'un jeune serveur de l'hôtel qui va devenir son secrétaire, Henri Rochat, qu'il couvrira ensuite de cadeaux, quitte à retirer quelques dizaines de milliers de francs de ses comptes.

Rochat fait partie des inspirations du personnage d'Albertine Simonet, la jeune fille que le Narrateur abrite chez lui dans La Prisonnière, puis dont il pleure la fuite et la mort dans Albertine disparue. Avant lui, il y a eu, juste avant la guerre, Alfred Agostinelli, son secrétaire, enfui en décembre 1913. Proust envoie alors son chauffeur essayer de le ramener à Paris, même s'il faut pour cela corrompre son père chez qui il s'était réfugié. Le 30 mai 1914, alors que l'état de ses placements place le romancier dans une sombre passe financière, il passe commande d'un petit avion et d'une Rolls-Royce qu'il lui destine. Le même jour, dans une ironie funèbre, il apprend la mort d'Agostinelli, dans un accident d'avion au large d'Antibes. Dans Albertine disparue, avant la mort de la jeune fille, c'est un yacht que le narrateur songeait à lui acheter pour y faire graver, comme Proust voulait le faire pour l'avion d'Agostinelli, des vers de Mallarmé...

Ces amours déçues de Proust sont autant d'investissements dont on perçoit des dividendes dans la Recherche. Le thème de l'amour qu'on tente d'acheter, du couple malheureux (dés)uni par l'argent, traverse l'œuvre, de Swann et Odette au Narrateur et Albertine en passant par son meilleur ami Saint-Loup et l'actrice Rachel, ou le baron de Charlus et le violoniste Morel. Quand Swann hésite à soutenir financièrement Odette, il réalise que s'il ne le fait pas, il «ne renouvellerait pas en elle cette admiration qu’elle avait pour sa générosité, cette reconnaissance, qui le rendaient si heureux, et même il risquerait de lui faire croire que son amour pour elle, comme elle en verrait les manifestations devenir moins grandes, avait diminué». En dépensant de l'argent pour l'autre, je le possède, mais s'il ne m'aime pas, ou m'aime pour mon argent, est-ce que je le ou la possède vraiment? Quelques milliers de pages plus loin, le Narrateur apprend les secrets d'Albertine:

«À l’horreur de son mensonge, à la jalousie pour l’inconnu, s’ajoutait la douleur qu’elle se fût laissé ainsi faire des cadeaux. Je lui en faisais plus, il est vrai, mais une femme que nous entretenons ne nous semble pas une femme entretenue tant que nous ne savons pas qu’elle l’est par d’autres. Et pourtant, puisque je n’avais cessé de dépenser pour elle tant d’argent, je l’avais prise malgré cette bassesse morale; cette bassesse je l’avais maintenue en elle, je l’avais peut-être accrue, peut-être créée.»

«Que je dépensasse de l’argent pour des gens qu’elle n’aimait pas»

Pour Gian Balsamo, «les preuves comptables disponibles dans la correspondance de Proust offrent un degré de similitude bienvenu avec le style de vie du personnage de ses romans, qui est un dépensier connu et incorrigible». Le débat sur la façon dont la vie de Proust a nourri son œuvre est éternel; l'écrivain se méfiait de la biographie, mais ses biographes ont montré comment son milieu et ses expériences avaient nourri et infusé la Recherche, sans y être bêtement retranscrits ni utilisés en guise de «clefs». Il en est ainsi de ses dépenses, notamment amoureuses, quand bien même celles-ci rencontraient la désapprobation de son entourage –comme le résume le narrateur à propos de servante, d'un superbe imparfait du subjonctif glissé dans Sodome et Gomorrhe, «je savais que ce qui pouvait le plus ennuyer Françoise, c’est que je dépensasse de l’argent pour des gens qu’elle n’aimait pas».

À gauche, Du côté de chez Swann, publié à compte d'auteur par Proust chez Bernard Grasset en 1913; à droite, À l'ombre des jeunes filles en fleurs, prix Goncourt 1919, publié chez Gallimard.

En retraçant le roman épistolaire de Proust et Hauser, Gian Balsamo affirme avoir voulu nuancer la réputation d'investisseur désastreux de l'écrivain. Il voit dans le banquier, pas mondain pour un sou, quelqu'un pour qui le temps est une matière première rare et précieuse, comme l'or ou du pétrole, et le partage entre le temps bien investi et le temps «gâché» un «jeu à somme nulle». L'écrivain, lui, fait du «temps retrouvé» un «jeu à somme positive», où même ce temps gâché se retrouve producteur. Dans la Recherche, le Narrateur épingle «l’homme qui rédige des rapports, aligne des chiffres, répond à des lettres d’affaires, suit les cours de la bourse, éprouve, quand il vous dit en ricanant: “C’est bon pour vous qui n’avez rien à faire”, un agréable sentiment de sa supériorité», cet homme qui ne sait pas que c'est justement le temps gâché, ou dépensé en pure perte apparente par celui qui n'a rien à faire, qui se révélera créateur.

Une révélation que le héros finira par avoir, comme ses aînés avant lui. Dans La Prisonnière, le grand écrivain Bergotte, qui mourra bientôt frappé d'une crise devant un tableau de Vermeer, songe: «Je dépense plus que des multimillionnaires pour des fillettes, mais les plaisirs ou les déceptions qu’elles me donnent me font écrire un livre qui me rapporte de l’argent.» «Économiquement ce raisonnement était absurde, ajoute le Narrateur, mais sans doute trouvait-il quelque agrément à transmuter ainsi l’or en caresses et les caresses en or.» Quelques années plus tard, le même homme, voyant ses souvenirs ressurgir au contact d'un pavé de la cour de l'hôtel de Guermantes, comprend que toutes les années improductives, toutes les souffrances qu'il a vécues, vont nourrir une œuvre dont il s'apprête à poser la première phrase. «Une chose curieuse, pense-t-il, que cette circulation de l’argent que nous donnons à des femmes qui, à cause de cela, nous rendent malheureux, c’est-à-dire nous permettent d’écrire des livres.» Le temps et l'argent perdus ne le sont plus une fois sublimés.

1 — Qui se compose de sept romans, quatre parus du vivant de l'auteur (Du côté de chez Swann, 1913; À l'ombre des jeunes filles en fleurs, 1919; Le côté de Guermantes, 1920-1921; Sodome et Gomorrhe, 1921-1922) et trois après sa mort (La Prisonnière, 1923; Albertine disparue, 1925; Le Temps retrouvé, 1927). Retourner à l'article

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (938 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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