Science & santé

Va-t-on nous faire avaler les moustiques génétiquement modifiés?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 11.06.2017 à 10 h 35

La manipulation des patrimoines héréditaires de ces insectes permettrait de lutter contre ces fléaux que sont le paludisme, la dengue, le chikungunya ou Zika. Est-ce là un argument suffisant pour prendre le risque de bouleverser les équilibres écologiques?

Mosquito | John Tann via Flickr CC

Mosquito | John Tann via Flickr CC

C’est l’une des grandes affaires biologique, écologique et sanitaires de notre époque. D’un côté, des milliards de myriades de moustiques porteurs des agents pathogènes responsables de grands fléaux infectieux, au premier rang desquels le paludisme. De l’autre, des progrès majeurs de la génétique et de la biologie moléculaire permettant de modifier à volonté quelques éléments du génome de ces insectes, de manière à réduire à néant leur pouvoir infectieux. Jusqu’ici confiné aux seuls experts scientifiques, le sujet commence seulement à émerger dans la sphère publique et soulève la question, politique, des mécanismes de décision.

Les principaux éléments du dossier sont résumés dans la position que vient de prendre, en France, le Haut Conseil des biotechnologies (HCB) dans son «avis sur les moustiques génétiquement modifiés». Il avait été saisi en octobre 2015 par Ségolène Royal, alors ministre en charge de l’environnement «d’une demande d’éclairage sur les avantages et inconvénients de l’utilisation de moustiques génétiquement modifiés pour lutter contre les moustiques vecteurs de maladies».

Personne ne discute le caractère hautement nuisible des moustiques vecteurs d'agents pathogènes (virus ou parasites) qu’ils transmettent à l’homme via leurs piqûres. Paludisme, dengue, chikungunya, Zika, fièvre jaune... Ces maladies, dites «à transmission vectorielle», sont responsables de plus de 17 % des maladies infectieuses et provoquent plus d’un million de décès prématurés chaque année dans le monde. «Dans les pays les plus affectés ces maladies peuvent affecter la sphère économique en réduisant de plus de 1,2 point la croissance», souligne le HCB. Tout (ou presque) a été tenté pour lutter contre ces maladies et leurs insectes vecteurs, y compris des programmes de très grande ampleur. Et tout ou presque s’est révélé insuffisant.

Une situation d’autant plus préoccupante que, pour la plupart des maladies concernées, on ne dispose d’aucune prévention vaccinale efficace. Il faut, en outre, compter avec une lutte antivectorielle (LAV) qui semble avoir atteint ses limites à cause des restrictions croissantes d’utilisation des insecticides de synthèse. Ces derniers sont accusés de nuire à l’environnement, et leur efficacité est réduite du fait de l’émergence de résistances chez les moustiques visés. C’est dans ce contexte que les pouvoirs publics doivent répondre à de nouvelles options de lutte fondées sur les nouveaux outils de la biotechnologie: des outils génétiques qui permettraient de réduire la résistance des populations de moustiques aux insecticides, de minimiser l’utilisation de molécules à impact environnemental, de contrôler l’aire de répartition des moustiques ou de protéger des territoires indemnes.

Après les moustiques

Il s’agit ici, pour l’essentiel, de «lâchers de moustiques modifiés», ces nouveaux insectes devant «contrôler les populations de moustiques vecteurs». Les nouveaux moustiques ainsi créés sont, soit génétiquement modifiés, soit rendus stériles par irradiation. Il s’agit de bloquer la reproduction des insectes vecteurs de virus et parasites ou de leur faire perdre leur capacité à les véhiculer. Différents essais grandeur nature ont été effectués, notamment à l’initiative de la firme britannique Oxitec (Oxford Insect Technologies) aux îles Caïmans, au Brésil, en Malaisie et au Panama. Des essais soutenus sans compter par la fondation Bill and Melinda Gates, dont l’une des priorités affichées est la lutte contre le paludisme. Des expériences sont aussi en cours à partir de la récente technique, aussi inquiétante que spectaculaire, du «forçage génétique», qui favorise l'héritage d'un gène particulier.

Faut-il donc carrément «en finir avec les moustiques ou les vacciner ?», s’interrogent Eric Orsenna et le Dr Isabelle de Saint Aubin dans leur tonique ouvrage Géopolitique du moustique. Reprenant l’histoire et les travaux controversés d’Oxitec, les auteurs exposent l’autre piste, celle qui consisterait à «réveiller le système immunitaire» du moustique de manière à ce qu’il ne tolère plus la présence de virus ou de parasite en son sein. Dans les deux cas, ils demeurent plus que dubitatifs:

«Quel que soit le choix retenu, éradiquer ou vacciner, demeure une difficulté majeure: la transmission des modifications du gène. Devra-t-on toujours déverser dans la nature des millions et des millions de mâles modifiés ? Technique sans doute dangereuse mais aussi coûteuse. Même si les tenants de cette méthode réfutent l’accusation de «mosquito genocide» («Notre ennemi c’est la dengue et le Zika, non le moustique»), cette extermination inquiète. Et comment ne pourrait-on pas s’interroger? La nature a horreur du vide. Qui va occuper la niche laissée vide par ces campagnes antimoustiques, quels insectes vont les remplacer? Ceux-là ne seront-ils pas plus malfaisants, porteurs de parasites plus meurtriers? Autre raison de s’angoisser: comment vont se nourrir les animaux qui font leur ordinaire des moustiques, larves et adultes? Quelles seront les conséquences des famines chez les batraciens, chez les poissons d’eau douce et chez les batracien ? Notre agriculture ne sera-t-elle pas atteinte?»

À toutes ces questions, le Haut Conseil des biotechnologies ne répond pas directement. Consensuel, il fait valoir que la lutte «exige de s’appuyer sur une palette de solutions variées combinant différentes approches complémentaires». À ce titre, «le recours à des moustiques modifiés apparaît être une stratégie à ne pas négliger, qui ouvre des perspectives intéressantes en terme de contrôle de populations de moustiques vecteurs». Il ne faudrait donc pas avoir peur des «lâchers de moustiques modifiés» qui, en ne visant qu’une espèce donnée permet a priori d’éviter «les effets collatéraux communs aux produits toxiques et aux destructions d’habitats».

Des bouleversements selon les territoires

Dans le même temps, le Haut Conseil des biotechnologies reconnaît que les effets positifs en termes d’impacts sur les épidémies restent à déterminer. Les expérimentations menées jusqu’ici n’ont fait que vérifier la possibilité d’obtenir une réduction des populations de moustiques. Reste à évaluer scientifiquement la somme des impacts environnementaux et sanitaires potentiels des moustiques ainsi modifiés. Et un autre impératif de taille:

«La perception des populations, les bouleversements des manières de vivre et de penser la relation au milieu vivant nécessitent d’associer la société civile aux processus de décision et de suivi, en tenant compte des perceptions culturelles propres à chaque territoire. Dans les départements, régions et collectivités d’outre-mer exposés de manière récurrente aux maladies (paludisme, dengue, chikungunya, Zika, etc.), l’appréciation par les populations sera nécessairement différente de celle des territoires métropolitains où les conditions géographiques, le mode de vie et l’exposition ne sont pas identiques.»

Et, en écho, Claude Gilbert, président du Comité éthique, économique et social du HCB ajoute que «les citoyens et la société civile doivent par ailleurs être informés et consultés». Or, c’est là un impératif démocratique dont les modalités demeurent à inventer. Qu’il s’agisse d’organismes végétaux ou animaux, aucune des grandes entreprises commerciales de modifications des génomes des organismes vivants n’a jusqu’ici fait l’objet d’informations ou de consultations citoyennes. Pourquoi en irait-il différemment avec les insectes[1] ? Et ce d’autant que le cadre réglementaire applicable aux OGM en Europe semble d’ores et déjà adapté. Faut-il, en dépit de la complexité technique du sujet, envisager des référendums –et si oui à quelle échelle? Avoir recours à des «conférences de consensus» dont les résultats sont, d'un point de vue démocratique, rarement satisfaisants? Et, où situer le niveau politique de décision pour un sujet qui, à l’évidence, dépasse les frontières nationales?

Demandé par Ségolène Royal, l’avis du Haut Conseil des biotechnologies est aujourd’hui sur la table ministérielle de Nicolas Hulot. On attend avec intérêt la lecture qu’en fera le ministre d'État, ministre de la Transition écologique et solidaire. Pendant ce temps-là, à quelques jours de l'été, les moustiques non génétiquement modifiés continuent à piquer.

1 — Sur ce sujet on peut se reporter à l’avis que vient de rendre le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé: «Biodiversité et santé : nouvelles relations entre l’humanité et le vivant» Retourner à l'article

 

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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