HistoireMonde

Quand les Nazis arrivent en ville

Dahlia Lithwick, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 11.06.2017 à 12 h 08

Je n’ai jamais eu peur du Premier amendement qui garantit la liberté d'expression aux Etats-Unis. Et puis les suprémacistes blancs ont envahi ma ville.

3D Monument Avenue General Robert E. Lee  Par Eli Christman via Flickr, License CC

3D Monument Avenue General Robert E. Lee Par Eli Christman via Flickr, License CC

En tant qu’habitante de la ville de Charlottesville, en Virginie, j’ai été contrainte, ces derniers temps, à beaucoup m’intéresser aux Nazis. Au milieu du mois de mai dernier, une poignée de suprémacistes blancs, de négationnistes de l’holocauste, de xénophobes et de racistes du dimanche –et parmi eux le suprémaciste blanc Richard Spencer, à l'origine de l'expression «Alternative Right»— ont effectué une charmante petite retraite aux flambeaux dans l’allée d’un de nos parcs, pour protester contre le déboulonnage et la vente d’une statue de Robert E. Lee (le grand général sudiste) par le conseil municipal.

Cette manifestation a fait la une de journaux dans le monde entier, le déboulonnage de la statue a fait l’objet d’un appel suspensif de six mois accordé par un juge et le Ku Klux Klan cherche maintenant à obtenir la permission de marcher à nouveau en juillet prochain.

Quelques semaines après la première marche, le post Facebook d’un fermier du coin, noir, est devenu viral car il y suggérait que cette irruption de suprémacistes blanc relevait davantage du point culminant que de l’incident isolé et que cet affrontement autour de la statue de Robert E. Lee n’était qu’un symbole creux qui permettait d’éviter de se poser des questions plus pertinentes sur le racisme endémique qui continue de régner par ici. Et d’affirmer que le racisme à Charlottesvilles, «ça n’est pas Richard Spencer qui demande à ce qu’on m’envoie les flics parce que je suis noir et que je travaille la terre. Le racisme ce sont ces femmes blanches en legging avec leurs autocollants I’m with Her et Coexist sur leurs grosses bagnoles allemandes.» Les sites de l’alt-Right étaient ravis –et les femmes blanches en legging indignées.

Pour la première fois depuis 16 que j’habite dans cette ville que j’aime, j’avais peur

Ma petite ville de Virginie est devenue une sorte d’émission de télé réalité. La police locale, qui ne s’attendait pas à cette manifestation du Lee Park, est sur les dents. Et entre les menaces, les diverses imprécations et les agressions perpétrées à la fois par les sympathisants de l’alt-Right et les manifestants qui leur font face, son travail n’est plus d’observer le déroulement des évènements à distance, mais de se précipiter presque aussitôt que les premiers cris retentissent. Aujourd’hui, quand nous nous retrouvons sur la grande place, nous ne savons plus si nous nous rendons à des manifestations qui visent à célébrer la Constitution ou à des confrontations violentes pour lesquelles nous devons mentalement nous préparer à battre en retraite le plus vite possible. Le Lee park lui-même, où mes enfants ont appris à marcher, est devenu un possible lieu de débordements terribles.

Voilà donc dans quel état d’esprit je me trouvais en me rendant à une contre-manifestation locale le 31 mai dernier: pour la première fois depuis 16 que j’habite dans cette ville que j’aime, j’avais peur. J’avais peur que ce cycle des arrestations et des affrontements qui avait suivi la marche de Richard Spencer et de ses copains ne débouche sur plus d’arrestations et d’affrontements, je m’inquiétais même de l’endroit où nous avions garé la voiture parce que les suprémacistes blancs de cette ville ont parfois suivi des manifestants jusqu’à chez eux, j’avais peur pour la première fois dans cette petite ville où mes enfants marchent seuls dans les rues. Pour la première fois de toute ma carrière de journaliste, j’avais même peur de porter mon accréditation de journaliste, parce que désormais, dans cette ville où j’habite, elle peut me valoir une agression.

La lassitude face au Premier amendement

La semaine dernière, j’en était arrivée au point de penser – voire de dire tout haut – que le temps était peut-être venu, pour moi et pour le Premier amendement, de faire un petit break. Le problème, ce n’est évidemment pas moi, c'est le premier amendement, ou du moins ce qu'il est devenu. Je suis lasse des discours haineux, j’ai peur des menaces et je suis fatiguée du choix qui m’est offert, entre la violence et la résignation. Je n’en peux plus de ces nazis. Et pourtant ils sont là, quasiment dans ma rue.

Pour les Pères fondateurs de notre constitution, la liberté d'expression n’était rien d’autre que la liberté de faire connaître son opinion, rien de plus, et rien de moins. La meilleure façon de faire face aux orateurs tenant les propos les plus épouvantables qui soient étaient donc de les ignorer, afin qu’ils s’en aillent où qu’ils disparaissent d’eux-mêmes, sans être entendus. Qu’au sein d’une agora normalement constituée, ils ne pourraient pas prospérer. C'est globalement la raison pour laquelle nous avons essayé d'ignorer Donald Trump pendant si longtemps ou, du moins, nous ne l'avons pas pris au sérieux. C’est ce que je disais en 2015. Nous avons essayé d'ignorer Steve Bannon et Milo Yiannopoulos. Nous avons essayé d'ignorer Ann Coulter et Richard Spencer. Et nous les avons ignorés depuis si longtemps et si complètement qu’aujourd’hui, ce sont eux qui nous ignorent. Et ces derniers temps, les gens qui se sentaient autorisés à protester ou à menacer sont désormais encouragés à frapper, à brutaliser, à poignarder.

De nombreux progressistes sont écœurés de constater que leur volonté de protéger la liberté d’expression a débouché sur un monde qui n’est malheureusement pas celui de l’échange fructueux d’idées, mais qui mène tout droit à la menace d'une violence imminente, et à la peur quotidienne

Voilà ce qu’est devenu de la liberté d'expression dans ce pays. Voilà pourquoi je proposais que nous rompions avec cette tradition. Je ne pense pas être la seule. Beaucoup de gens aujourd’hui pensent qu'ils ont ignoré ces suprémacistes blancs racistes, xénophobes et sexistes à leur propre péril, pendant des mois et des années, alors qu’ils auraient dû répliquer. Et maintenant, de très nombreux habitants de ma ville ne savent plus très bien quoi faire. Certains libéraux ont applaudi lorsqu’une professeure d’université a traité Richard Spencer de néo-nazi devant témoins dans la salle de gym où il s’entraîne à Alexandria, en Virginie et a de nouveau applaudi quand Ann Coulter n’a pas pu prendre la parole dans ce havre de la liberté d’expression qu’est l’université de Berkeley, en Californie. Certains ont décidé de répondre à la violence de l’extrême droite: de plus en plus de groupes «antifascistes» font savoir qu’ils sont désormais prêts à utiliser «l'action directe» contre leurs ennemis, si nécessaire. De nombreux progressistes sont écœurés de constater que leur volonté de protéger la liberté d’expression a débouché sur un monde qui n’est malheureusement pas celui de l’échange fructueux d’idées, mais qui mène tout droit à la menace d'une violence imminente, et à la peur quotidienne qui accompagne le fait de vivre avec cette violence potentielle en permanence.

Des villes qui ne se sont jamais inquiété d’autre chose que de voir leurs parterres de fleurs piétinés lors des défilés du Memorial Day se préparent désormais avant chaque manifestation comme s’il s’agissait d’émeutes en puissance, et cela a un coût immense pour notre psyché collective. Imaginez quels choix s’offrent au maire de Portland, dans l’Oregon, depuis que deux hommes Taliesin Myrddin Namkai-Meche et Ricky John Best, ont été poignardés à mort par un suprémaciste blanc qui harcelait deux jeunes filles dans les transports en commun? Portland est une ville au cœur d’un État qui protège la liberté d’expression. Mais la ville a également été le théâtre de très nombreux incidents à caractère raciste ces derniers mois. Le suprémaciste blanc qui a tué ces deux hommes en mai s’était rendu à des rassemblement pour la «liberté d’expression.» Et maintenant, dans ce genre de rassemblements, un peu partout, y compris dans ma ville, les participants des deux camps sont prêts à en découdre. La violence, aujourd’hui, est presque attendue. La seule question qui semble se poser désormais est de savoir si les villes vont, ou pas, empêcher le bain de sang avant qu’il n’ait lieu. Voilà pourquoi, immédiatement après ce double assassinat dans sa ville, le maire de Portland, Ted Wheeler, a tenté de faire interdire toute future manifestation de l’alt-Right dans sa ville.

La haine libre

Certes, selon la Constitution des États-Unis, Wheeler ne pouvait pas révoquer ces autorisations et empêcher la tenue de ces rassemblements, malgré ses bonnes intentions. Et elles étaient bonnes: «Ma principale préoccupation, c’est qu'ils viennent diffuser un message de haine et de fanatisme», a-t-il déclaré aux journalistes. «Le Premier amendement leur donne la liberté d’expression, mais je pense que le discours de haine n'est pas protégé par le Premier amendement à la Constitution des États-Unis.»

Malheureusement pour lui et pour nous, il se trompe, dans les faits comme dans son interprétation du Premier amendement, car si des nazis peuvent défiler dans les rues de Skokie, dans l'Illinois, les racistes peuvent défiler à Portland. (L'ACLU de l'Oregon l'a rapidement rappelé sur Twitter, soulignant que «le gouvernement ne peut révoquer ou refuser une autorisation en fonction des revendications des manifestants. Point.») Rapidement, l’administration du maire de Portland faisait machine arrière et disait qu’il ne voulait en aucun cas révoquer la liberté d’expression mais qu’il souhaitait juste éviter toute violence physique. Comme un de mes amis, avocat à Portland, me le rappelait: c’est bien la raison pour laquelle tous les élus ont des avocats, pour pouvoir dire: «Moi, je voulais interdire ce rassemblement, mais mes avocats m’ont dit que ça n’était pas possible.»

Le Premier amendement ne nous permet-il pas de nous affronter de manière bien plus pernicieuse que si nous interdisions certains discours?

Le dilemme auquel Wheeler est confronté est un dilemme auquel nous sommes tous confrontés. Et c’est bien celui que je dois affronter: le Premier amendement ne nous permet-il pas de nous affronter de manière bien plus pernicieuse que si nous interdisions certains discours? Pourquoi ma ville, déjà blessée et affaiblie par les évènements de mai dernier, devrait-elle autoriser le KKK à défiler de nouveau dans ses rues?

Jusqu'à présent, à Charlottesville, nous avons toujours su éviter la violence. Mais cela peut-il vraiment durer éternellement? Mercredi dernier, des nationalistes blancs ont annoncé leur intention de se rassembler le jour même. La police s'est déplacée en force, tout comme les contre-manifestants, encadrés par des groupes locaux, religieux. Au final, on estime que le nombre de contre-manifestants était trente fois supérieur à celui des suprémacistes. Mais toutes les personnes avec qui j’ai parlé étaient anxieuses. C’était l’anxiété et pas la politique, qui flottait dans l'air. Les groupes qui encadraient les contre-manifestants essayaient de deviner qui allait sortir un couteau; le jeune homme qui avait été harcelé par les amis de Richard Spencer en mai parce qu’il portait une kippa était de retour, et il portait toujours sa kippa. Personne ne savait qui pourrait être celui qui ferait tout basculer –un gars avec un couteau? une arme de poing?

Pour une confrontation entre des suprématistes blancs et leurs adversaires, la scène n’était pourtant pas aussi clairement tranchée qu’on aurait pu l’imaginer. Un candidat local au conseil municipal, Kenneth Jackson, se tenait sur le côté essayant de nouer le dialogue. Il avait le soutien de Jason Kessler, l'un des quatre suprémacistes blancs présents. Tous deux voulaient que la statue de Robert E. Lee reste debout. Jackson est noir et gay. Kessler a fait la une des journaux la semaine dernière pour avoir «couvert» la retraite aux flambeaux pour le Daily Caller. Son article évitait soigneusement de mentionner qu’en plus d’y avoir assisté, il y avait pris la parole et s’était fait l’avocat des négationnistes de l’holocauste et de la supériorité blanche. Son article, véritable déclaration d’amour à la supériorité blanche, est toujours en ligne mais désormais accompagné d’une note du rédacteur en chef: «L'auteur a déclaré au Daily Caller après publication qu'il avait pris la parole lors d'un déjeuner 14 mai, au nom de la préservation du monument». Alors qu’au cours des semaines qui ont suivi, Kessler a été littéralement harcelé à chacun de ses déplacements, il était ce jour-là de retour dans le parc, avec un mégaphone, qu’il n’a pas utilisé.

Il est encore plus clair pour moi que la presse libre –qui n’existe, pour enfoncer une porte ouverte, que grâce au Premier amendement– est l'ennemie des suprémacistes blancs qui continuent à parler de la liberté d'expression. Kessler tient la presse pour responsable d’à peu près tout, y compris de la résiliation de son contrat avec le Daily Caller. Mais même Jackson a posté sur Facebook une déclaration à propos d’un article de presse sur la manifestation de mercredi dernier, dont il considérait qu’il rendait un compte biaisé de l’événement. Quand la révolution viendra, ce sera parce que quelqu'un qui pensait avoir des choses importantes à dire se sentira discrédité par les médias.

Tandis que les groupes religieux chantaient des chansons et priaient au pied du monument, Kessler évoquait donc le népotisme juif et la «culpabilité blanche» qui, selon lui, avaient contaminé les leaders religieux qui menaient la contre-manifestation. Jackson, qui s’est officiellement prononcé pour la conservation de la statue de Lee, a repris Kessler sur le sujet du racisme et de l'homophobie, puis a reproché aux contre-manifestants de moins s’occuper de la vie actuelle des citoyens noirs de Charlottesville que de symboles comme la statue de Lee. «Quand Martin Luther King est venu ici», a déclaré Jackson, selon le compte-rendu d'un journal local, «il a parlé de paix et d’unité. Il n'a pas essayé de faire culpabiliser les Blancs pour le passé.» Jackson a conseillé aux militants locaux des droits civiques de passer plus de temps à travailler sur des questions comme le logement abordable plutôt qu’à manifester. Puis un cercle de prière spontané s’est formé et les partisans de la conservation de la statue de Lee se sont donné la main. Kessler à refuser de participer.

La nécessité de la censure

C’est à ce moment-là que Veronica Fitzhugh, une activiste locale, s’est approchée de Kessler et Jackson avec une bible dans la main. Elle avait fait partie des gens qui hurlaient «casse-toi!» à Kessler alors que ce dernier mangeait dans un restaurant du centre-ville – et elle a d’ailleurs été arrêtée plus tard pour ces faits et accusée d’agression et de trouble à l’ordre public. Elle a pris Jackson dans ses bras, ainsi que d’autres partisans de la statue, et a déclaré vouloir obtenir leur pardon. Kessler a refusé tout contact avec elle.

Les manifestations se sont terminées, dans l'ombre de la statue toujours debout du général Robert E. Lee; Fitzhugh et Jackson s’étaient lancés dans un débat ontologique sur la portée constitutionnelle de la protection de la liberté d'expression. Jackson estimait ainsi qu’insulter les nazis en public était illégal, Fitzhugh pensait que le Premier amendement le permettait. Les policiers locaux ont refusé de s’en mêler, pour cette fois. Lorsque Jackson et Fitzhugh ont appelé leurs partisans à se disperser et que ces derniers ont quitté les lieux, la police s’en est retournée à sa sainte mission d’établissement de contraventions pour refus de priorité. Quand nous sommes partis du parc Lee, Kessler était assis sur un des bancs et regardait son téléphone.

À un moment de l’histoire américaine où les enjeux sont si élevés, vivre avec la liberté d’expression, c'est vivre avec la peur

Les caméras des télévisions, les téléphones portables et les enregistreurs ont tous permis de montrer que rien de violent ne s'est produit le soir de la retraite au flambeau qui divise désormais Charlottesville. C’est vrai. Mais mercredi soir dernier, la question qui se posait n’était pas vraiment celle de l’absence de sang versé. Un homme noir, candidat au conseil municipal sur une plateforme favorable à la conservation de la statue de Robert E. Lee, tentait d’expliquer à une femme noire qui, sous aucun prétexte, ne lâchera jamais un centimètre de terrain face aux nazis, que les symboles ne sont rien d’autre que des symboles au cœur d’une ville qui se déchire pour des questions de… symboles? Ce que les partisans et les adversaires de la tenue de ces marches ne voient pas –et j’en doutais également avant de le constater par moi même– c’est qu’une conversation sur la question de ce que l’on peut dire, sur les races, la colère, la douleur, a bien eu lieu dans un parc de la ville.

Et bizarrement, je trouve que nous nous en sommes très bien tirés mercredi dernier. Et nous n’aurons peut-être pas la même chance la prochaine fois.

Mais pour éviter les conflits, la violence, il faut une forme de censure. À un moment de l’histoire américaine où les enjeux sont si élevés, vivre avec la liberté d’expression, c'est vivre avec la peur. Et cela n’est pas quelque chose qu’il est facile d’accepter. Si tout le monde était resté à la maison mercredi dernier à Charlottesville, personne n’aurait eu peur. Mais il n'y aurait pas eu de dialogue.

Ce que j'ai vu mercredi a réaffirmé ma conviction que la conversation demeure encore notre meilleure chance de sortir de tout ce désordre. La liberté d'expression n'est que la liberté d'expression. Il faut que les vrais humains fassent l’effort de se parler mutuellement pour transformer la liberté d’expression en quelque chose de plus vital et plus précieux. Les conversations ne fonctionnent pas toujours. Elles peuvent parfois mal tourner – et parfois vraiment très mal. Mais je connais quelqu'un qui est reparti de ce parc avec le numéro de téléphone d’une personne du camp d’en face. J'ai vu des gens qui étaient peut-être un peu nerveux, mais qui étaient quand même là. Le Premier amendement ne pourra jamais nous protéger contre des mots horribles, ni contre des actes horribles. Mais au moins nous garantit-il que nous allons pouvoir continuer de nous parler.

Dahlia Lithwick
Dahlia Lithwick (13 articles)
Journaliste pour Slate.com
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