Monde

James Comey avait tout compris à Donald Trump

William Saletan, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 09.06.2017 à 16 h 07

L’ex-patron du FBI, qui avait cerné Trump dès leur première rencontre, s’est présenté devant le Sénat avec un dossier à charge en béton.

James Comey lors de son audition au Sénat, à Washington DC, le 8 juin 2017 | Brendan Smialowski / AFP

James Comey lors de son audition au Sénat, à Washington DC, le 8 juin 2017 | Brendan Smialowski / AFP

La révélation la plus frappante faite par James Comey lors de son audition devant la commission de renseignement du Sénat le jeudi 8 juin, c’est qu’il se préparait à cet événement depuis des mois. Dès l’instant où il a rencontré Donald Trump, le 6 janvier dernier, l'ex-directeur du FBI a vu à qui il avait affaire et il a commencé à s’armer en conséquence. Comey a accumulé un arsenal de preuves et, ces deux derniers jours, il l’a déployé sans aucune pitié.

Le 16 mai, lorsque le New York Times a dévoilé le contenu d’un mémo de Comey retranscrivant un entretien qu’il avait eu avec Trump, nous avons appris que l'ex-haut fonctionnaire avait constitué un dossier fait de «traces écrites» sur les tentatives de Trump de miner les enquêtes du FBI. Dans sa déclaration liminaire diffusée mercredi 7 juin, Comey révèle qu’il collecte des traces écrites depuis le 6 janvier. Ce jour-là, après avoir briefé Trump, qui n’était pas encore entré en fonction, sur le rapport des renseignements américains au sujet de l’ingérence de la Russie dans les élections américaines, Comey a immédiatement pris des notes sur cette entrevue. Il a fait la même chose le 27 janvier, après que Trump lui a demandé de l’assurer de sa «loyauté» au cours d’un dîner privé.

Pendant la déposition du 8 juin, Comey a exposé, avec plus de détails et plus en profondeur, les raisons pour lesquelles il a décidé de créer cette trace écrite. Il a expliqué avoir retranscrit la conversation du 6 janvier en se fiant à un «instinct» sur «la nature de la personne» qu’il venait de rencontrer. «J’avais honnêtement peur qu’il soit capable de mentir au sujet de la nature de notre réunion» a expliqué l’ancien directeur du FBI. Alors il a tout consigné.

La constitution du dossier

Dans sa déposition écrite, Comey relate de longues discussions avec son équipe de direction du FBI après une rencontre avec Trump, le 14 février, au cours de laquelle le président américain, après avoir demandé à tous les autres hauts fonctionnaires de sortir, avait demandé à Comey de ficher la paix à Michael Flynn, ex-conseiller à la sécurité nationale de Trump qui venait juste d'être remercié. Comey avait rédigé un mémo sur cette entrevue et s’était assuré qu’il ne serait pas classé secret, afin de pouvoir être plus facilement diffusé le cas échéant. Pendant sa déposition devant le Sénat, Comey a raconté que lui et son équipe avaient «décidé que le mieux serait de conserver [le mémo], de le garder dans une boîte». Il a laissé entendre qu’il avait caché les demandes inappropriées de Trump aux autres fonctionnaires de la Maison-Blanche, en partie parce que Trump ou ses conseillers étaient susceptibles d’être visés par le FBI. «Je ne voulais pas en parler à la Maison-Blanche», a dit Comey, évoquant la demande Trump au sujet de Flynn, «tant que nous ne savions pas si nous allions l’utiliser pour une enquête ou pas.»

Comey ne s’est pas contenté de conserver les mémos au FBI. Il en a envoyé au moins une copie à Daniel Richman, un ami enseignant à la Columbia Law School. Le 12 mai, lorsque Trump a tweeté que «James Comey ferait bien d’espérer qu’il n’y ait pas “d’enregistrements” de nos conversations avant de commencer à les faire fuiter à la presse», Comey était prêt.

De son propre aveu, il a demandé à Richman «de faire part à un journaliste du contenu du mémo». Comey a témoigné ouvertement avoir fait cela pour déclencher une escalade: «Je lui ai demandé de le faire parce que je me suis dit que cela pourrait pousser à la nomination d’un procureur indépendant».

Un travail de procureur

Comey s’est présenté à l’audition de jeudi avec un dossier à charge contre le président qu’il connaissait sur le bout des doigts. Sa déclaration introductive était un vrai travail de procureur. Il a décrit en détail les «explications changeantes» avancées par Trump pour justifier son limogeage. Il a cité les déclarations les plus compromettantes de Trump: qu’il «m’avait renvoyé à cause de l’enquête sur la Russie» et qu’il avait dit que «mon renvoi avait grandement relâché la pression sur l’enquête russe.» Il a souligné que l’excuse de Trump, qui avait prétexté l’enquête sur les e-mails de Hillary Clinton pour renvoyer Comey, ne collait pas avec les déclarations que le président lui avait ensuite faites, à lui personnellement, ni à celles qu’il avait faites à d'autres à son sujet. En répondant aux questions des sénateurs, Comey n’a eu de cesse de revenir sur ces points: «Je crois le président sur parole, j’ai été renvoyé à cause de l’enquête russe», a-t-il affirmé. «Le président ressentait dans ma manière de la conduire quelque chose qui exerçait sur lui une pression qu’il voulait atténuer.»

Comey a également donné des arguments pour défendre sa propre crédibilité en tant que témoin, par opposition au manque de fiabilité de Trump, le témoin adverse. «Quand on examine un témoin, quel qu’il soit, on regarde sa cohérence, ses antécédents, son attitude», a expliqué l’ancien directeur du FBI. Il a évoqué des comportements de Trump dont d’autres que lui avaient été témoins: «Pourquoi a-t-il viré tout le monde du Bureau ovale? Pourquoi vouloir faire sortir le ministre de la Justice, le [vice]-président, le chef de cabinet, pour me parler, si c’était au sujet d’autre chose? … Ça, à mes yeux, en tant qu’enquêteur, c’est un fait très parlant.»

Certains républicains de la commission ont cédé à Comey sans opposer de résistance. D’autres ont remis en question quelques points, sans grand enthousiasme, ni grand succès. Au moment de conclure, le président de la commission, le sénateur Richard Burr, n’a pas vu la nécessité de feindre de douter de la véracité des dires de Comey. «Nous vous sommes reconnaissants pour les services que vous avez rendus à votre pays» a-t-il dit à Comey, «pas seulement en tant que directeur du FBI, mais également en tant que procureur et, surtout, parce que vous aimez suffisamment ce pays pour parler sans fard.»

L'erreur de Trump

Deux heures après la fin de l’audition de Comey, l’avocat de Trump, Marc Kasowitz, a donné une conférence de presse de six minutes visant à réfuter les dires de Comey. Kasowitz n’a pas répondu aux questions et n’a pas présenté de document, ni de l’époque ni actuels. Il n’a pas proposé de déposition de son client, ni orale ni écrite. La seule déclaration écrite de Trump reste la lettre du 9 mai dans laquelle il affirme que Comey lui a dit, «à trois occasions distinctes, que je ne faisais pas l'objet d'une enquête». Cette lettre, aussi mal planifiée que tout ce qu'entreprend Trump a, dans les faits, balayé le droit au silence du président américain que Kasowitz a tenté d’invoquer jeudi.

Selon l’avocat de Trump, les notes écrites et diffusées par Comey montrent que celui qui était alors directeur du FBI est un conspirateur partial. Mais la méfiance de Comey à l’égard de Trump lui vient de son expérience, et il n’a rien fait qui puisse porter préjudice au président. Il a même tu les tentatives déplacées de Trump de l’influencer. Tout ce que Comey a fait, c’est rassembler des preuves au cas où Trump commettrait un délit ou mentirait au sujet de leurs rencontres. En limogeant Comey parce qu’il était frustré par l’enquête russe, le président s’est déversé lui-même ce tombereau de preuves sur la tête.

Le 6 janvier, quand Trump et Comey se sont rencontrés, l’un des deux a tout de suite percé la personnalité de l’autre. Tout de suite après cette entrevue, Comey est allé dans sa voiture où il a commencé à écrire son premier mémo et à mettre en place les preuves qui lui seraient nécessaires dans l’éventualité d’une trahison nationale ou personnelle. En revanche, il a fallu des mois à Trump pour se rendre compte qu’il avait mal jugé Comey. Au cours de leur dernière conversation le 11 avril, Trump implorait encore la loyauté aveugle dont il croyait avoir obtenu la promesse de la part du patron du FBI. «Il y a eu ce truc entre nous, vous savez», lui a dit le président. Il ne s’attendait sûrement pas au truc que Comey s'apprêtait à placer entre eux.

William Saletan
William Saletan (79 articles)
Journaliste
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