Monde

L'affaire Pie XII

Henri Tincq, mis à jour le 21.12.2009 à 8 h 48

La communauté juive s'alarme de la décision de Benoît XVI d'accélérer le processus de béatification de Pie XII, le pape des «silences» face à la shoah. Retour sur l'une des plus grandes intrigues historiques du XXe siècle.

Attention, une béatification peut en cacher une autre. Alors que Benoît XVI proclamait, samedi 19 décembre à Rome, les «vertus héroïques» de son prédécesseur Jean Paul II (1920-2005), qui font de lui un «vénérable» - dernière étape avant la béatification attendue du pape polonais, il a créé la surprise en proclamant également comme «vénérable» son prédécesseur plus lointain, Pie XII, pape de 1939 à 1958. La béatification du pape très contesté de la deuxième guerre mondiale n'est donc plus qu'une question de mois. Or, depuis longtemps, la communauté juive presse Benoît XVI et le Vatican de surseoir à cette béatification de Pie XII, dont le pontificat fut entâché, selon elle, par la passivité et les silences du Vatican face à la Shoah.

Le grand rabbin de France, Gilles Bernheim, espère encore que l'Eglise renoncera à ce projet: «Depuis plus de 40 ans, a t-il dit dimanche 20 décembre, le projet de béatifier Pie XII n'a cessé de susciter controverses et déceptions sur ce qu'il représente symboliquement. Aujourd'hui, la réalisation ou non de ce projet est devenue le symbole de ce que Benoît XVI fera de sa papauté». Le secrétaire général du Conseil central des juifs d'Allemagne, Stephan Kramer, se dit aussi «furieux» et «triste» que le pape ait proclamé «vénérable» Pie XII: «Benoît XVI réécrit l'Histoire sans avoir permis une discussion scientifique sérieuse sur l'attitude de ce pape face au nazisme». La promotion de Pie XII suscite des remous jusqu'en Israël. Dimanche 20, l'Etat hébreu a demandé à consulter les archives historiques du Vatican concernant celui qui dirigea l'Eglise durant la seconde Guerre mondiale.

Salué comme un géant à sa mort

De toutes les grandes «affaires» du vingtième siècle, l'attitude de Pie XII et de l'Eglise catholique pendant la guerre est de celles qui ont soulevé le plus d'interprétations polémiques autant qu'apologétiques, de réquisitoires autant que d'hagiographies. A tort ou raison, le nom de Pie XII, élu pape le 2 mars 1939, ancien nonce à Münich et Berlin (1917-1929), ancien secrétaire d'Etat de Pie XI (1922-1939), est devenu emblématique d'une politique vaticane aveuglée par la menace bolchevique, sous-estimant le péril de l'Allemagne hitlérienne, muette face à l'extermination des juifs, crispée sur ses privilèges et ses intérêts de puissance catholique.

Si des critiques avaient surgi dès son vivant, la polémique est postérieure à la mort de Pie XII le 9 octobre 1958. Ce jour là, aucune voix ne manque pour saluer «le pape de la paix et de l'Europe», comme titre l'éditorial du Monde. Partout il est salué comme un géant, comme «le rempart de la civilisation chrétienne» dans une Europe sortie exsangue de la guerre, en pleine reconstruction politique, économique, morale. «Le monde est maintenant plus pauvre», commente le président Eisenhower à la mort de Pie XII, ami des Américains. Quant à Golda Meïr, ministre des affaires étrangères d'Israël, elle le pleure comme «un grand serviteur de la paix, une voix qui a enrichi notre temps parce qu'elle rappelait des vérités morales au dessus du tumulte des conflits quotidiens».

Légende noire

Il a suffi d'une pièce de théâtre, jouée en 1963 sur une scène de Berlin, appelée Le Vicaire (Der Stellvertreter), écrite par un jeune dramaturge allemand, Rolf Hochhuth, d'origine protestante, pour que commence la légende noire de Pie XII. Cette pièce met en scène les silences du «Vicaire» du Christ sur la politique nazie d'extermination du peuple juif.

Deux ans plus tôt, avait eu lieu en Israël le procès Eichmann. Longtemps terrifiés et muets, les langues des survivants de l'holocauste commençaient à se délier. La génération des enfants de ceux qui étaient rentrés des camps ou ne sont pas revenus, de ceux qui avaient collaboré ou résisté commençait à réclamer des comptes. Le monde prenait conscience de la singularité absolue de la Shoah. En faisant le procès du «silence» de l'Eglise, Rolf Hochhuth mettait aussi les Allemands face à leur propre responsabilité: complicité, résistance ou indifférence.

En 1964, Saül Friedlander, historien israélien dont les parents ont été exterminés à Auschwitz, dans un livre Pie XII et le IIIème Reich, fondé sur les archives allemandes de la guerre, développe aussi la thèse d'un pape obsédé par la menace communiste, jetant son dévolu sur l'Allemagne hitlérienne comme rempart de la civilisation chrétienne.

D'autres historiens comme Gunther Levi, Jacques Nobécourt, avec plus ou moins de nuances, achèveront de camper le scénario d'une polémique qui n'en finira plus, éclata à nouveau avec la sortie, en 1999, d'un pamphlet du britannique John Cornwell, intitulé Le pape d'Hitler. L'histoire secrète de Pie XII, qui fait du pape Pacelli un antisémite, complice de la politique nazie, et, la sortie en 2002, du film Amen de Costa Gavras accablant pour la hiérarchie catholique, incriminant Pie XII pour sa lâcheté face à la montée du fascisme et aux crimes nazis.

Trois interventions

De quelles certitudes historiques disposons-nous aujourd'hui? Pie XII a rompu le silence à trois reprises. A Noël 1940, il se félicite d'avoir pu «consoler, par l'aide morale et spirituelle ou par l'obole de nos subsides, un nombre immense de réfugiés, d'expatriés, d'émigrants, spécialement parmi les non-aryens». Puis, dans son radio-message de Noël 1942, il évoque «les centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, pour le seul fait de leur nationalité ou de leur origine ethnique, ont été voués à la mort ou à une progressive extinction».

C'est le début d'un malentendu qui perdure. Aujourd'hui encore, Pie XII se voit reprocher l'absence de référence directe à la responsabilité des nazis dans la déportation de ces centaines de milliers de juifs. Mais ce jour-là, Pie XII croit avoir dit l'essentiel, avoir été compris des chancelleries, des responsables allemands et des juifs. Il estime ne pas pouvoir en dire plus.

La troisième intervention de Pie XII a lieu devant le collège des cardinaux en juin 1943. Le pape évoque les «supplications anxieuses de tous ceux qui, à cause de leur nationalité ou de leur race, sont parfois livrés, même sans faute de leur part, à des mesures d'extermination». Mais le même ajoute aussitôt. «Toute parole de notre part, toute allusion publique devrait être sérieusement pesée et mesurée, dans l'intérêt même de ceux qui souffrent, pour ne pas rendre leur situation encore plus grave et insupportable».

Trois interventions, c'est peu, et c'est tout. Le pape s'en tient à des formulations générales, à des appels incantatoires à la justice et à la paix. Il est face à un cas de conscience dramatique: sa protestation publique contre l'Allemagne nazie risque d'entraîner des représailles plus grandes, en particulier dans les Eglises catholiques d'Allemagne et de Pologne. En juillet 1942, après la publication d'une lettre de protestation de l'épiscopat des Pays-Bas, des rafles sèment l'effroi dans les couvents, comme celui d'Echt où est arrêtée la philosophe allemande, juive convertie, Edith Stein, qui sera gazée à Auschwitz et que le pape Jean Paul II a canonisée en l'an 2000.

Un diplomate plus qu'un prophète

Pie XII n'ignore rien de l'ampleur du génocide. Il multiplie les interventions, en vain, auprès des Etats satellites de l'Allemagne pour limiter les effets de la législation antisémite en Hongrie, en Slovaquie, dans la France de Vichy. Doit-il de nouveau parler, être plus direct? A chaque démarche des puissances alliées qui le pressent d'agir, il répond invariablement que les condamnations portées sur les procédés nazis désignent suffisamment leurs auteurs.

Le 16 octobre 1943, la rafle des juifs de Rome a lieu «sous sa fenêtre», comme l'écrira Ernst von Weiszäcker, l'ambassadeur allemand, qui ajoute que «le pape ne s'est pas laissé pousser à une déclaration démonstrative contre la déportation des juifs de Rome et a tout fait pour ne pas rendre difficiles les relations avec les autorités allemandes». De ce texte, seront tirées des conclusions sur l'insensibilité de Pie XII à la souffrance juive. Faux, répond l'historien Jacques Nobécourt. Le pape n'avait convoqué l'ambassadeur allemand que pour éviter de devoir protester publiquement et son secrétaire d'Etat, Mgr Maglione, l'avait même prié de ne pas transmettre de télégramme de protestation à Berlin. Deux heures plus tard, la rafle est suspendue et 4.000 juifs de Rome trouvent asile dans des couvents et collèges catholiques.

Stratégie d'interventions secrètes et individuelles

Cette affaire démontre la méthode du pape Pacelli. Jusqu'à la fin de la guerre, ses interventions seront nombreuses, mais elles passent toutes par le canal des chancelleries et des Eglises locales. En protestant publiquement, il se serait privé de la possibilité d'intervenir discrètement et efficacement. Les démarches diplomatiques sont le plus souvent ordonnées par le secrétaire d'Etat, Luigi Maglione. A Budapest, le nonce Angelo Rotta essaie de sauver des milliers de juifs hongrois en leur distribuant des documents de protection. Le nonce Giuseppe Burzio fait de même à Bratislava en Tchécoslovaquie. Evêques, religieux, religieuses participent à des actions de sauvetage.

Après la guerre, des témoignages de reconnaissance vont démontrer, y compris en Israël (l'historien Pinchas Lapide, Golda Meïr, etc...), que cette stratégie d'interventions individuelles et secrètes, ainsi que la mise en oeuvre de réseaux catholiques d'assistance et d'éducation, ont permis de sauver des milliers de juifs. Mais, sans s'illusionner sur le crédit international de la parole du pape, on est très loin du registre prophétique que la dimension d'un tel événement aurait dû exiger: pourquoi Pie XII, à peine élu, n'a-t-il pas dénoncé les crimes de guerre de Hitler? Pourquoi est-il resté muet sur la mise en oeuvre de la «solution finale», alors même qu'il était informé par les organisations juives, par les milieux diplomatiques, par les aumôneries militaires, par ses propres attachés de nonciature en Slovaquie, en Hongrie ou à Berlin?

Transparence

On ne peut ignorer les centaines d'allocutions de Pie XII dénonçant le nationalisme, le totalitarisme, le mépris des engagements internationaux par le régime nazi. Ni les actions menées à l'initiative du Vatican et de ses représentations dans les pays occupés en vue de sauver des juifs. Personne ne peut non plus rester insensible aux risques de représailles qu'une protestation publique de sa part n'aurait pas manqué de provoquer.

Mais, tant que les archives sur ce pontificat — dont l'ouverture est réclamée par toutes les organisations juives dans le monde et en Israël — ne seront pas librement accessibles, autrement dit tant que la transparence ne sera pas complète, il restera des doutes et des procès d'intention. Ceux-ci ne ruineront sans doute pas le rapprochement à l'oeuvre entre juifs et chrétiens depuis la guerre, ni la crédibilité des actes de «repentance» de Jean Paul II et de Benoît XVI à l'égard de la communauté juive. Mais ils ne servent pas la connaissance de cette période et n'en finissent pas de maintenir des ambiguïtés inutiles.

Henri Tincq

Image de Une: Image d'archive du Vatican  Pie XII sur son trône

Henri Tincq
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