Monde

En anglais, «Jacques Chirac» se dit «Theresa May»

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 09.06.2017 à 11 h 47

Comme le président français il y a vingt ans, la Première ministre britannique a bouleversé le calendrier électoral pour avoir les mains libres sur l'Europe et profiter de la faiblesse de la gauche. Sans pousser la ressemblance jusqu'à perdre, mais en échouant elle aussi dans sa manœuvre.

Jacques Chirac et Theresa May lors d'annonces d'élections législatives anticipées, respectivement le 21 avril 1997 et le 18 avril 2017. DSK / AFP et DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP

Jacques Chirac et Theresa May lors d'annonces d'élections législatives anticipées, respectivement le 21 avril 1997 et le 18 avril 2017. DSK / AFP et DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP

«Dans la politique française, “Theresa May” se traduit par “Jacques Chirac”.» Le pari raté de la Première ministre conservatrice britannique, qui voit son camp reculer d'une grosse dizaine de sièges à l'issue des élections législatives anticipées du 8 juin, a suscité de nombreuses comparaisons avec la dissolution-catastrophe décidée par le président français en 1997. «Theresa May vient juste de “faire une Chirac”», «Conclusion: convoquer des élections anticipées quand ce n'est pas nécessaire peut se retourner contre vous», peut-on ainsi lire sur Twitter, respectivement sous la plume des universitaires Philippe Marlière et Raul Gomez.

Politiquement, les deux dirigeants ne sont pas dans la même situation au lendemain du scrutin. Jacques Chirac avait transformé une majorité de droite écrasante –460 sièges sur 577– en minorité, et avait été contraint à la cohabitation (ce qui ne l'avait pas empêché d'être triomphalement réélu cinq ans après). Theresa May a vu sa majorité s'effriter mais pourrait demeurer au pouvoir, même si elle risque d'être de plus en plus contestée au sein du parti conservateur. Elle vient d'ailleurs de solliciter de la reine Elizabeth l'autorisation de former le gouvernement.

Une question de convenance?

 

Au-delà de l'ironie historique de la situation, la comparaison est instructive sur trois plans. D'abord, sur le timing de convocation des élections anticipées. En France, sous la Ve République, les dissolutions avaient pour but de trancher une crise politique majeure (le refus de l'élection du président au suffrage universel direct par les grands partis en 1962, les manifestations monstres de Mai 68) ou d'en éviter une en donnant une majorité au nouveau président, comme en 1981 et 1988. Au Royaume-Uni, en revanche, il est fréquent que le Premier ministre, une fois entré dans sa cinquième et dernière année de mandat, dissolve la Chambre des communes pour se présenter devant les électeurs si le moment lui semble propice: élue en 1979, Margaret Thatcher avait ainsi convoqué des élections anticipées en 1983 et 1987, et Tony Blair, arrivé au pouvoir en 1997, l'avait imitée en 2001 et 2005.

En France, la dissolution «à l'anglaise» décidée par Jacques Chirac en 1997, un an avant la date prévue, avait été vue comme une opération de convenance, sanctionnée par les électeurs. Celle effectuée par Theresa May deux ans seulement après les dernières élections n'a donc pas rencontré un franc succès non plus. Et ce alors qu'elle avait été pourtant approuvée par les autres partis, puisqu'une majorité des deux tiers des députés est nécessaire pour que la Chambre des communes se «suicide».

 

L'Europe en point de mire

Autre point commun entre les deux scénarios: l'Europe. En 1997, Jacques Chirac avait justifié la dissolution par la nécessité pour le gouvernement de bénéficier de l'«adhésion» et du «soutien» des électeurs afin d'aborder «en position de force» les échéances européennes (passage à la monnaie unique, réforme des institutions, élargissement aux jeunes démocraties d'Europe de l'Est...). Mais n'avait pas, en revanche, mentionné explicitement la nécessité pour la France de respecter les «critères de Maastricht» pour se qualifier pour la monnaie unique...

En 2017, Theresa May a, elle, affirmé la nécessité de bénéficier d'une majorité renforcée pour imposer sa stratégie de sortie sèche de l'Union européenne face à ceux qui s'y opposent chez les travaillistes, les libéraux-démocrates ou les indépendentistes écossais. Dans les deux cas, ces intentions n'ont pas résisté à une campagne électorale vue comme imprécise: malgré sa promesse d'un «nouvel élan», Jacques Chirac n'avait pas réussi à convaincre les Français qu'il proposait autre chose que la poursuite des politiques déjà engagées; Theresa May a elle livré une campagne jugée trop vague et où elle a parfois refusé la bataille, à l'image de son absence au grand débat du 30 mai.

Ultime point commun, l'opportunisme (démenti par les faits) de la démarche. En 1997, Jacques Chirac avait cru, en dissolvant l'Assemblée, prendre de court une gauche encore en reconstruction. En 2017, Theresa May a cru qu'elle pourrait laminer un Labour profondément divisé sur le Brexit: des projections lui donnaient jusqu'à 180 sièges d'avance sur ses adversaires, là où elle termine à moins de 50. Ce qui ne fait pas pour autant de Jeremy Corbyn, qui aura bien du mal à prendre la tête d'un gouvernement, le Lionel Jospin britannique. Ou alors, le Jospin de la présidentielle 1995, celui qui venait de prendre la tête d'une gauche blessée et qui était prêt à se satisfaire d'une défaite honorable en attendant mieux.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (940 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte