Monde

En Grande-Bretagne, le Parlement est «suspendu», et le Brexit aussi

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 09.06.2017 à 11 h 25

La Première ministre conservatrice perd une grosse dizaine de sièges par rapport à 2015 et ne disposera pas d'une majorité absolue. La voilà a priori contrainte d'obtenir le soutien des unionistes nord-irlandais, opposés à un «Brexit dur». Et encore, si elle parvient à se maintenir à la tête de son parti...

Theresa May attend les résultats des élections générales britanniques, le 9 juin 2017 | GEOFF CADDICK / AFP

Theresa May attend les résultats des élections générales britanniques, le 9 juin 2017 | GEOFF CADDICK / AFP

Un an après avoir, par une courte majorité (52% contre 48%), approuvé la sortie de l'Union européenne, la Grande-Bretagne a placé en position plus que précaire le parti qui était supposé la gérer, lors d'élections générales qui rebattent les cartes du Brexit. Selon les dernières estimations disponibles, les conservateurs de Theresa May arrivent bien en tête mais avec seulement 316 sièges sur 650, quatorze de moins qu'en 2015 et dix de moins que la majorité absolue. Notamment dopé par le vote des jeunes, le Labour de Jeremy Corbyn connaît lui un rebond avec 265 sièges, 33 de plus qu'en 2015.

Aucun des deux grands partis n'obtenant la majorité absolue, on a donc affaire à un hung Parliament, un «Parlement suspendu», ce qui n'est arrivé que deux fois depuis la Seconde Guerre mondiale, en février 1974 et en mai 2010. Une situation qui se produit paradoxalement alors que les deux principaux partis obtiennent un score combiné inédit depuis les années 1970, les conservateurs étant donnés à plus de 42% des voix et les travaillistes à plus de 40%. En comparaison, il avait suffi à Tony Blair, lors de sa dernière victoire en 2005, de 35% des voix pour remporter une nette majorité absolue en sièges...

Les prévisions des sondeurs démenties

Ce résultat place en position charnière les indépendentistes écossais du SNP (34 sièges), les libéraux-démocrates, les «centristes» britanniques (13 sièges), et les Nord-Irlandais du Democratic Unionist Party (10 sièges). Autre paradoxe, les deux premiers nommés ne sortent pourtant pas très vigoureux du scrutin. Le SNP a perdu vingt élus par rapport à 2015 et son ancien leader Alex Salmond, le père du référendum perdu sur l'indépendance de 2014, est battu dans sa circonscription. Les libéraux-démocrates sont eux loin de leur apogée électorale de 2010 (57 sièges) et l'ancien vice-Premier ministre Nick Clegg s'est lui aussi incliné dans sa circonscription.

Ces partis ont pour point commun un électorat qui était très favorable, au moins aux deux tiers, au «Remain» lors du référendum de 2016. L'Irlande du nord avait elle aussi voté majoritairement, à 56%, pour le maintien dans l'Union. À l'autre bout du spectre politique, la formation d'extrême droite Ukip, la plus eurosceptique du royaume, n'obtient aucun siège, perd onze points en deux ans (2% des voix contre 13%) et est écrasée à Clacton, la seule circonscription qu'elle avait remportée à l'époque, dans le sud du pays.

Ce scénario dément les prévisions des sondeurs qui, à l'exception de l'institut YouGov, annonçaient tous une majorité conservatrice plus ou moins large (15 à 45 sièges de plus que la majorité absolue). Il constitue un terrible échec pour Theresa May, anti-Brexit devenue pro-Brexit après avoir pris le contrôle des Tories dans la foulée du référendum, qui avait convoqué des élections anticipées (procédure beaucoup moins rare en Grande-Bretagne qu'en France) pour renforcer sa majorité. Ces derniers jours, May avait pourtant surpris certains observateurs en visitant des circonscriptions plutôt bien implantées à gauche, tandis que les travaillistes prédisaient en privé un recul de leur parti.

Les couteaux sont tirés chez les conservateurs

Pour prétendre gouverner, le prochain Premier ministre aura théoriquement besoin de compter sur le soutien de 326 députés –dans les faits, sans doute plutôt 322, les sept députés républicains nord-irlandais du Sinn Féin refusant de siéger, ce qui diminue d'autant le seuil de la majorité absolue. La tradition veut que, en l'absence de majorité pour un seul parti, celui arrivé en tête soit appelé en premier à former une coalition gouvernementale: en 2010, les conservateurs s'étaient ainsi alliés aux libéraux-démocrates, qui avaient durement pâti électoralement de cette manœuvre. Leur leader Tim Farron a d'ores et déjà annoncé que son parti refuserait cette année de s'allier avec un autre. Les seuls partenaires possibles des conservateurs seraient donc les unionistes nord-irlandais, qui étaient en faveur du Brexit mais sont opposés à un «Brexit dur» qui remettrait en cause la participation de la Grande-Bretagne au marché commun ou à la libre circulation des personnes (notamment vis-à-vis de la République d'Irlande...).

Mais avec quel Premier ministre? Theresa May, qui avait estimé qu'elle «perdrait» si son parti n'avait pas la majorité absolue, paraît assez mal placée pour rester en poste après avoir fait reculer sa formation lors d'élections convoquées trois ans avant la date limite. Parmi les noms cités pour se disputer la tête des Tories, on trouve notamment l'ancien maire de Londres Boris Johnson, dont la cote chez les bookmakers a soudainement explosé, la ministre de l'Intérieur Amber Rudd ou le «Monsieur Brexit» du gouvernement, David Davis.

Une autre possibilité évoquée avant l'élection était la formation par Jeremy Corbyn de ce qu'on a appelé une «alliance progressiste» ou une «coalition arc-en-ciel», qui associerait le Labour aux nationalistes gallois et écossais et aux écologistes ainsi qu'aux LibDem si ceux-ci revenaient sur leur décision de ne pas former une alliance, comme ils l'avaient fait en 2010. Soit des partis qui ont tous pour point commun d'être favorables au maintien du Royaume-Uni dans le marché commune... Mais ce scénario paraît peu probable car tous ces partis combinés obtiennent à peine autant de sièges que les conservateurs seuls.

Troisième possibilité, enfin, l'impossibilité d'arriver à une coalition majoritaire, ce qui, selon toute probabilité, signifierait un gouvernement conservateur minoritaire et de nouvelles élections à plus ou moins brève échéance, comme cela avait été le cas en 1974: le Premier ministre travailliste Harold Wilson, à la tête d'un gouvernement minoritaire, avait convoqué un nouveau scrutin huit mois après le premier, ce qui lui avait permis d'accroître sa majorité de vingt sièges.

«Un exercice de déni national»

Ces résultats, à onze jours de la date théorique d'ouverture des négociations sur le Brexit, suspendent donc la procédure de sortie de l'Union européenne à des négociations de coalition. Ils ne constituent cependant pas totalement le scénario rêvé des «europhiles» britanniques, qui espéraient que le SNP ou les libéraux-démocrates se retrouveraient véritablement «faiseurs de roi».

L'un des slogans favoris de Theresa May ces derniers mois était «Brexit means Brexit» –sous-entendu, elle mettrait en œuvre la volonté (supposée) de la majorité de juin 2016 sans la trahir. Quand «l'impératrice du Brexit» avait convoqué les élections anticipées, elle avait estimé que les divisions constatées au Parlement «mettaient en danger la capacité [du Royaume-Uni] à faire du Brexit un succès et causeraient une incertitude dommageable et une instabilité pour le pays». Les résultats électoraux de ce 8 juin prouvent que ces divisions sont plus visibles que jamais et que la position de la Première ministre sur le Brexit a été jugée tout sauf claire par les Britanniques. De même que celle du Labour d'ailleurs, estime le Guardian, pour qui «“l'élection Brexit” s'est transformée en exercice de déni national de ce que contiendrait précisément ce Brexit».

En 1983, le programme à gauche toute des travaillistes, qui les avait conduit à un désastre électoral face à Margaret Thatcher, avait été qualifié par un observateur de «note de suicide la plus longue de l'histoire»: cette fois-ci, avant même le scrutin, le chroniqueur du Financial Times John Gapper avait estimé que si Theresa May perdait son pari personnel, le programme de son parti resterait «la note de suicide la plus vague de l'histoire».

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (918 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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