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Le «Parti turc» aux législatives: «Oui, l’islamophobie est notre moteur commun»

Ariane Bonzon, mis à jour le 09.06.2017 à 16 h 20

Le premier tour des élections législatives a lieu ce dimanche. Dans certaines circonscriptions, des candidats du Parti égalité justice (PEJ) se présentent, une formation que l'on qualifie de «parti turc». Que défendent-ils?

Un rassemblement de soutiens d'Erdogan à Strasbourg, le 4 octobre 2015 | FREDERICK FLORIN / AFP

Un rassemblement de soutiens d'Erdogan à Strasbourg, le 4 octobre 2015 | FREDERICK FLORIN / AFP

Le reportage s’annonçait plutôt bien. Deux jours auparavant, j’avais reçu une réponse positive sur Facebook de la part d’Habip Dagli, candidat dans la 12e conscription de Lyon du Parti égalité et justice (PEJ), souvent présenté comme «le parti turc».

«Pas de problème pour vous recevoir, m’écrivait-il, ce que je vous propose: nous réunissons tous les candidats du PEJ et on se voit sur Saint Priest [l’adresse était précisée ici] en fin de journée vers 18h si ça vous convient.»

Il s'agissait de comprendre comment le parti égalité et justice (PEJ) –souvent défini comme communautariste et une émanation du parti de la Justice et du développement (AKP) au pouvoir en Turquie– avec ses 52 binômes de candidats aux législatives en France, s’ouvrait ou pas aux musulmans, non plus d’origine seulement turque, mais aussi maghrébine.  

Mais, une heure à peine avant que je n'arrive à Lyon-Perrache, un second message tombe et annule le rendez-vous, avec des prétextes différents au fur et à mesure que j'insiste dans l’espoir de rencontrer au moins l’un des responsables du parti [1].

Pas de problème en revanche du côté des soutiens franco-maghrébins du PEJ pour me parler. Et d’abord du premier d’entre eux: le Français d’origine tunisienne, président de la Coordination contre le racisme et l’islamophobie (CRI), Abdelaziz Chaambi. Celui-ci a commencé à militer en 1976 avec le MRAP et Lutte Ouvrière. Il fut de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, dite «Marche des beurs» en 1983, puis cheville ouvrière du Forum social des quartiers populaires en 2003, et enfin co-fondateur du Parti des forces citoyennes populaires (FCP).

Sur le spectre politique, Adbelaziz Chaambi se positionne donc plutôt à gauche, «si ces deux partis n’étaient pas devenus islamophobes, je me dirais Lutte ouvrière et NPA». Figure nationale, il aspire à repenser l’islam dont la «finalité est politique et révolutionnaire» dans le cadre d’une théologie de la libération. C’est dire mon étonnement lorsque j’ai appris qu’il avait rejoint le PEJ. Sait-il le capitalisme sauvage de l’AKP depuis son arrivée au pouvoir en Turquie? Et l’instrumentalisation de l’islam qui y a cours sur fond de corruption et de mise à mal de l’état de droit?

Ce qui est sûr c’est qu’Abdelaziz et son groupe sont eux prêts à parler aux journalistes qui le leur demandent –ce qui est loin d’être le cas de tous au PEJ.

«Les Turcs»

«Les Turcs» comme il dit, ça fait un bout de temps qu’Abdelaziz Chaambi les connait. Dans les années 1980 et au début des années 1990, il a d’abord fréquenté les «kaplanistes» du nom du fondateur de ce parti islamiste auquel l’Allemagne avait donné l’asile:

«Fallait les voir les kaplanistes! Ils se voulaient le califat incarné, des barbus qui traitaient les imberbes de mécréants. J’étais allé écouter leur chef à Cologne qui critiquait Erbakan (mentor du Président Erdogan) parce qu’il jouait le jeu de la démocratie. Lors de ce congrès, je les ai vus dans un gymnase, habillés de noir style unités paramilitaires, défiler en jeep.»

Au début des années 1990, Abdelzaziz Chaambi est mobilisé par le projet de construire un islam de France. Dans le même temps, du côté turc, à l’instar des jeunes d’origine maghrébine qui s’écartent de l’UOIF (union des organisations islamiques de France) et suivent Tariq Ramadan, des Jeunes issus du mouvement islamiste Milli Gorus (la vision nationale), qui peut être vue comme la matrice de l’AKP en Turquie, forment en France un Conseil pour la justice, l’égalité et la paix (Cojep), délaissant les pratiques purement cultuelles et épousant plutôt le projet d’un islam identitaire tourné vers l’Europe.

Or, l’un des fondateurs du Cojep, Ali Gedikoglu, est impliqué dans la fondation du Mouvement citoyen de Strasbourg qui a présenté une liste aux municipales de 2014. Ainsi que dans celle du PEJ dont il est le président honoraire, tandis que Sakir Colak en est le Président actif.

Le Cojep a appelé à voter «oui» à l’hyperprésidentialisation du régime turc, lors du référendum du 16 avril. Le journaliste Olivier Claudon des DNA a trouvé que les mentions légales du site internet du Parti égalité et justice précisaient que «Cojep est propriétaire des droits de propriété intellectuelle ou détient les droits d’usage sur tous les éléments accessibles sur le site, notamment les textes, images, graphismes, logo, icônes, sons, logiciels». Mais la mention de Cojep a disparu des mentions légales depuis ce mardi 6 juin. C’est de ce côté-là qu’on pourrait suspecter un financement extérieur, comme me le suggérait sous couvert d’anonymat un ancien partenaire du PEJ.

Au nom de la lutte contre l'islamophobie

Ces dernières années, s’est développé un partenariat entre le Cojep et de nombreux acteurs des quartiers, dont Abdelaziz Chaambi. Celui-ci a pu juger la forte capacité de mobilisation de Milli Gorus et des représentants du ministère des affaires religieuses turques en France. Par exemple, lors de la manifestation organisée en 2010 à Lyon pour dénoncer l’interception du bateau turc, Mavi Marmara, venu forcer le blocus israélien de Gaza, par les unités spéciales de l’armée de l’état hébreu qui a causé la mort de dix militants turcs.

Ce partenariat entre associations franco-turques et françaises est nettement renforcé depuis que le gouvernement turc fait de la dénonciation et de la lutte contre l’islamophobie un axe principal de ses attaques anti-européennes et anti-occidentales. Ankara organise des voyages et des ateliers en Turquie où sont invités les militants français pour parler lutte «anti-islamophobe». Abdelaziz Chaambi, considère qu’il existe une islamophobie d’État en France et reconnait à la Turquie «de faire du bon boulot dans le cadre de l’Organisation de la coopération islamique et de l’Europe».

Après le massacre des journalistes de Charlie Hebdo, le CRI qu’Abdelaziz Chaambi préside prend la défense d’une jeune collégienne franco-turque de Strasbourg que son professeur a traitée de «terroriste» et obtient que le professeur s’excuse devant la classe. Le père de la collégienne est un membre du Cojep, lequel décerne un Prix de la société civile à Abdelaziz Chaambi en 2015.

Des militants découragés par les autres partis 

Tous ces petits signes de reconnaissance turcs sont autant de beaume sur le cœur d’Abdelaziz Chaambi qui, après «42 balais de militantisme» auprès de la population des quartiers de Lyon est découragé par le «peu de considération que les partis politiques, racisés socialement, ont pour nous».

Ainsi, lorsqu’au début de l’année, le PEJ l’invite à participer au séminaire de formation des futurs candidats aux législatives pour y parler de l’engagement politique des musulmans, il n’hésite pas deux secondes. Le président du CRI a joué un rôle clé pour convaincre sept personnes dont quatre d’origine maghrébine à présenter leur candidature sous les couleurs, bleu, du PEJ: à Marseille, Perpignan, Villefranche, Chambéry. Puisque les partis traditionnels ne font pas de place à ces hommes et femmes des quartiers populaires, «on va apporter aux Turcs une expertise militante des quartiers parce qu’ils en manquent un peu», justifie Abdelaziz Chaambi.

Ainsi Mourad Ben Mahdi qui se présente à Décines, dans la 13e circonscription du Rhône. À 37 ans, avec 6 enfants, cet ancien responsable d’un centre social de l’agglomération lyonnaise, a perdu son travail après un désaccord avec la directrice. Cette dernière aurait contesté, raconte-t-il, le fait qu’il a recruté une femme diplômée mais sans travail à cause de son voile, pour faire de l’accompagnement scolaire. De cette aventure, il est ressorti «dégouté et découragé».

 «Si je me présente, dit-il, c’est pour montrer l’exemple aux jeunes issus de la diversité que nous avons notre place sur le champ politique.» Pour cela, le PEJ lui offre une structure avec une logistique. Et puis, disent tous ces enfants de la troisième génération d’immigrés maghrébins en France, les Turcs n’éprouvent pas «notre complexe colonial». Dans la région lyonnaise, le dynamisme des entrepreneurs franco-turcs impressionne également tout comme la solidarité des Franco-Turcs (140.000 pour Auvergne-Rhône Alpes) souvent originaires des mêmes villes anatoliennes, Konya et Kayseri.  

Autre marque de fabrique turque, selon ces Franco-maghrébins: le sens de l’organisation. Celui-ci s’illustre parfaitement à la grande mosquée Eyup Sultan du Milli Gorus, à Vénissieux.

On y est accueilli par un drapeau français et un drapeau turc suspendus dans le hall de ce qui forme un grand ensemble avec salle de prières, épicerie, bibliothèque, coiffeur, salles de réunion et restaurant. Rien à voir avec la petite mosquée du Ve arrondissement de Lyon, trop étroite et bien modeste, fréquentée par les Franco-maghrébins. «Nous, on doit quémander au maire pour l’agrandir et ce faisant ne pas offusquer l’opinion publique comme si on n’était pas français et qu’on n’avait pas le droit de pratiquer notre culte!», raconte Abdelaziz Chaambi.

Cerise sur le gâteau turc: la mosquée Eyup Sultan comporte aussi une école maternelle et primaire, hors contrat, de 80 élèves. Une félicitée pour les jeunes enseignantes pieuses d’origine maghrébine, qui ne peuvent travailler dans l’éducation nationale avec leur voile, et trouvent un emploi à l’école de la mosquée turque. Elles sont encadrées par un jeune sheikh, franco-turc, qui s’inquiète de la perte de spiritualité des jeunes générations devenues très consuméristes. «Nos jeunes sont délavés. Comme laminoir des identités culturelles, la France est très forte. Ce qui n’est pas le cas des Turcs qui eux gardent leur identité!», résume Abdelaziz Chaambi.

Quand on parle programme

Sur la terrasse du McDonald's de Décines-Charpieu, discussion avec Mourad Ben Mahdi et son suppléant, Raphaël Millard, un Français converti à l’islam. «La communauté turque est très disciplinée par exemple si le chef dit qu’il faut porter un bonnet blanc le vendredi, le samedi ils porteront tous un bonnet blanc», explique Raphaël pour schématiser.

«Un Turc m’a dit qu’on était une force énorme et qu’on n’en avait pas conscience. Mais qu’on pourrait avoir autant de pouvoir que le lobby LGBT nous les Français d’origine maghrébine», rapporte Mourad. 

Quand il commence à énumérer le programme du PEJ, le voilà coupé net par Raphaël:

«Quand on parle programme, faut appeler les choses par leur nom, oui l’islamophobie est notre moteur commun et l’islamophobie ça se combat politiquement.»

«En gros, je suis de droite pour ce qui concerne la politique de la famille (adoption, mariage pour tous, NPA), au centre pour les questions sociales et avec Lutte ouvrière pour l’économique», résume Mourad Ben Mahdi auquel ni le programme, quelque peu raboté du PEJ, ni l’ombre du président Erdogan ne lui semblent contradictoires avec ses positions.

«Ce qui m’attire c’est le fait qu’on y parle de valeurs et qu’on met l’humain au centre de nos préoccupations, en pensant plus aux classes moyennes et populaires qu’aux privilégiés.»

La tentative du coup d’état du 15 juillet 2016, déjouée par les autorités turques, entre, pour beaucoup, dans cette admiration. D’autant que mes trois interlocuteurs, Abdelaziz, Mourad et Raphaël ont suivi de près l’échec des Frères musulmans égyptiens et la mise sous le boisseau de l’Ennahda en Tunisie. Le maintien au pouvoir d’Erdogan en Turquie est à leurs yeux une revanche. 

Sauf que… «sur Israël, ça a coincé», confesse Abdelaziz Chaambi, antisioniste militant. Parmi certains militants français, Erdogan est de moins en moins perçu comme le grand défenseur de la cause palestinienne. Ces militants appeleraient volontiers aux sanctions économiques contre l’État hébreu si ce n’était interdit en France. Or, ils voient que les échanges commerciaux entre Turquie et Israël ont augmenté. C’est pourquoi, certains militants de quartier ont fait savoir à Abdelaziz Chaambi qu’ils n’étaient pas d’accord.

«Pro-Erdogan à 100%»

Passé par le RPR et l’UMP, le conseiller municipal Mourad Ghazli, 43 ans, se définit comme «pro-Erdogan à 100%». En France, les auditeurs des «Grandes Gueules» sur RMC et Beurfm se souviennent des interventions tonitruantes de ce Français d’origine algérienne passé par la franc-maçonnerie.

«Ça fait plus de dix ans que j'ai dit qu'à force d'ostraciser une partie de la population française, vous allez faire du communautarisme», rappelle-t-il lorsque je l’appelle sur Skype. Car, Mourad Ghazli suit l’initiative du PEJ de loin, et plus précisément de Turquie. Il y a six mois, il est parti s'installer à Alanya, une cité balnéaire au sud de la Turquie, avec femme, enfants «et chat»... Il raconte son expérience turque sur Facebook, suivi, dit-il, par 30.500 personnes. Mourad Ghazli illustre la passion que peut éprouver un Français d'origine maghrébine pour Erdogan qui «nous a redonné la fierté d'être musulman et de conjuguer liberté et progrès».

Lui aussi a reçu un prix du Cojep, celui de l'homme politique de l'année, «pour ma défense de la Turquie», prend-il soin de préciser tout en ne mâchant pas ses mots à l’égard du PEJ:

«Avec 80% de franco-turcs dans le parti, ils ne sont pas inclusifs et font ce qu'ils reprochent, l'entre soi, aux autres partis. Je vais pas soutenir un parti parce que le candidat s'appelle Aziz ou Mohamed.»

Le PEJ compterait 18 non franco-turcs parmi ses candidats et suppléants, mais je n’ai pu obtenir confirmation de cette information par le Président Sakir Colak.

«Ankara n’est pas derrière le PEJ, ce serait insulter Erdogan de dire qu’il soutiendrait des amateurs», s’exclame Mourad Ghazli qui enfonce le clou et rappelle que, lors de son élection partielle à Strasbourg en 2016, le candidat du PEJ Murat Yozgat avait été invalidé pour non-respect de la loi électorale sur le financement des partis. «Ils n'ont pas de vrai programme; ils veulent lutter contre les discriminations, les inégalités et l'islamophobie, or ils ne respectent pas la parité dans le parti (10 femmes sur 52 candidats).»

Ne plus être la caution diversité

A côté du PEJ, existe un autre parti «musulman» lancé par Nizarr Bourchada. Rencontré à Paris le lendemain de mon voyage lyonnais, celui-ci a été conseiller national à l'Union des démocrates indépendants (UDI), version Borloo, mais ne se sentait «pas audible» après les attentats de janvier 2015 et la profusion d’actes islamophobes. 

«J’étais vu au sein de la sphère politique comme une “caution de la diversité”, dit cet homme qui se définit comme «un homme politique de combat et de terrain». Il préside donc désormais Français et Musulmans et ses réserves à l’égard du PEJ sont différentes de celles de Mourad Ghazli.

«Il y a quelques mois le PEJ nous a proposé une alliance unilatérale, c’est-à-dire de le rejoindre. Notre bureau a donc offert de conclure une alliance administrative qui consiste à présenter des candidats issus de la diversité sous une étiquette neutre tout en laissant la possibilité à chacun d’apposer le logo de son parti d’origine à sa communication de campagne. Le PEJ a refusé»; Abdelaziz Chaambi n’était pas au courant de cette tentative d’alliance et regrette qu’elle ne se soit pas concrétisée.

Mon interview sur la terrasse du McDo avec Abdelaziz, Mourad et Raphaël se termine. À la différence de Nizarr Bourchada, la proximité supposée du PEJ avec le pouvoir turc ne leur pose pas de problème: «Pourquoi le Maroc et l’Algérie pourraient-ils intervenir sur la scène politique française et pas la Turquie?», riposte Abdelaziz Chaambi. Quant au financement du PEJ, Mourad Ben Mahdi l’assure, il a tout payé lui –même avec son suppléant, et les «frais d’imprimerie [des bulletins de vote] ça coûte cher».

Avant de reprendre le TGV pour Paris, je tâche de résumer ce qui pousse cette poignée de militants franco-maghrébins, pourtant plutôt à gauche, à rejoindre le PEJ. Il y a d’abord la conviction que «la France a un regard impérialiste et que, quelque soient les efforts que les Turcs feront, on ne voudra pas d’eux». Il y a ensuite, et malgré la tournure dictatoriale que prennent le régime turc et son chef, une admiration incontestable pour Erdogan. Et puis, un moteur commun: la lutte contre l’islamophobie dont la Turquie veut devenir le parangon mondial.

Mais, surtout, en rejoignant le PEJ, ces Franco-maghrébins espèrent une «dynamique constructive et pragmatique pour bouleverser les pratiques dans le champ politique et offrir une alternative». Mais ont-ils vraiment choisi le bon parti, indépendant et souverain, pour cela?

1 — Malgré plusieurs tentatives, je n'ai pas rencontré de candidats franco-turcs à Lyon. Mais j'ai finalement pu m’entretenir, deux jours plus tard, avec le président du PEJ, Sakir Colak, par téléphone et par e-mail. Le blocage serait venu d'en haut, selon l’un de mes contacts internes, d’un article que j’ai écrit sur le Mouvement citoyen de Strasbourg soutenu par le Cojep lors des élections municipales en 2014 et qui n’avait pas plu. Information démentie par Sakir Colak. Retourner à l'article

 

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (211 articles)
Journaliste
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