Culture

L'erreur de jugement que Norman Mailer ne s'est jamais pardonné

Elise Costa, mis à jour le 08.06.2017 à 15 h 10

Quand Norman Mailer aide un homme au casier judiciaire bien rempli à sortir de prison, il s’en félicite: Jack Abbott a des qualités littéraires remarquables à offrir au monde. Jusqu’au jour où…

Norman Mailer en 1987 I STF / AFP

Norman Mailer en 1987 I STF / AFP

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Au commencement de chaque histoire, il y a un préjugé. Une idée reçue qui nous amène à gratter la surface pour découvrir ce qui s’y cache. «C’est l’histoire d’un prof lambda qui vit dans une résidence pavillonnaire» (Breaking Bad), «C’est l’histoire d’un garçon condamné à vivre une enfance misérable» (Harry Potter), «On va tous crever» (Independence Day). Avons-nous raison et si tel n’est pas le cas, quelle est la vérité? La vérité, même si elle ne semble être qu’un aphorisme, la voici: les préjugés tuent. Parfois au sens littéral.

Le préjugé de cette histoire est qu’un homme possédant des capacités artistiques hors du commun ne peut pas être entièrement mauvais. L’art est vecteur d’émotions. C’est sa seule raison d’être. Qu’elle soit catharsis ou morale, une œuvre existe parce qu’elle nous fait ressentir des choses et nous permet d’en exprimer d’autres. Ainsi, en l’absence d’empathie ou de peur, est-il envisageable qu’une âme humaine puisse se connecter à l’ensemble de l’humanité?

Autrement dit, un sociopathe peut-il être écrivain?

Une lettre pas comme les autres

 

Norman Mailer ne s’est peut-être pas posé la question en ces termes. Sa réflexion est inverse: un écrivain ne peut pas être sociopathe. Quand il découvre Jack H. Abbott, l’auteur du Chant du bourreau n’a plus vraiment l’occasion de lire des bons romans (quand cela lui arrive, cela le renvoie à sa propre médiocrité) et n’aime pas à entretenir des correspondances avec des gens qu’il ne connaît pas (il a autre chose à faire). Et pourtant, dès les premières lignes de la lettre d’Abbott, Mailer sait qu’il va répondre.

Jack Henry Abbott a 33 ans. Il est le fils d’un ancien soldat et d’une serveuse chinoise. Abandonné à l’âge de 9 ans par ses parents, il vadrouille de foyer en foyer où on le traite comme un moins que rien, arrête l’école à 12 ans, est envoyé en maison de correction à 16 et ainsi de suite jusqu’à la prison. Au départ condamné pour vol de chèques, il finira par écoper d’une peine de vingt-trois ans pour avoir poignardé et tué un autre détenu. En 1977, lorsqu’il lit une interview de Norman Mailer racontant au New York Times  son projet de livre sur le condamné à mort Gary Gilmore, Jack H. Abbott a déjà passé quinze ans derrière les barreaux. La vie carcérale, il en connaît un rayon. Sûrement plus que Gary Gilmore qui a été son compagnon de cellule dans un centre de détention de l’Utah. D’où sa lettre à Norman Mailer.

Un passé violent

 

Norman Mailer n’est pas le dernier à avoir des coups de sang. En 1960 il a été arrêté pour avoir poignardé sa femme, Adele. Un jour où trois marins l’ont accosté dans la rue pour traiter son caniche nain de «gay», il s’est violemment battu avec eux. Pendant le tournage de son film, Maidstone, Mailer a tabassé et mordu l’oreille de l’acteur Rip Torn qui, trop pris dans son personnage, voulait lui filer un coup de marteau sur le crâne. Sans oublier la fois où il a envoyé son poing sur la face de Gore Vidal pour avoir critiqué son livre (Vidal qui déclara pour la postérité: «Une fois encore, les mots manquent à Norman Mailer»).

L’écrivain pardonne la violence parce qu’il la comprend. Elle ne l’impressionne pas, et de la même façon que le vécu d’un auteur devient universel une fois couché sur le papier, Mailer se dit que la rage d’Abbott est circonstanciée comme la sienne. N’a-t-il pas écrit Les Nus et les Morts à l’âge de 25 ans, roman qui raconte son expérience de soldat durant la Seconde Guerre mondiale? Ne s’est-il pas opposé à la guerre du Vietnam jusqu’à se faire arrêter et enfermer?

Une libération

 

Donc Mailer fait une erreur: il fait confiance à Jack Abbott. Parce qu’un écrivain doit être aussi lecteur, il dévore les confidences épistolaires du prisonnier. Abbott lui fait part de son expérience au sein de son établissement pénitentiaire. Certaines de ses lettres sont publiées au New York Review of Books avant d’être rassemblées dans un ouvrage intitulé Dans le ventre de la bête en 1980 (disponible en français aux éditions Ring). Le style littéraire de Jack Abbott est de plus en plus vanté dans les hautes sphères du show business. Un témoignage âpre, dur et «vrai» qui satisfait les velléités de sensations fortes. Et puis un jour, il dépose une demande de libération conditionnelle.

Norman Mailer ne le laisse pas tomber. Parce qu’Abbott l’a aidé dans son travail de fond pour Le Chant du bourreau, il soutient sa demande et s’engage à lui offrir un job d’assistant de recherches à sa sortie. Sa voix est entendue. En juin 1981, Abbott est libéré.

Le 17 juillet 1981, il poignarde à mort Richard Adan, un jeune serveur dans un restaurant de New York. Parce que ce dernier lui avait expliqué que pour des raisons d’assurance, les toilettes du restaurant ne pouvaient être utilisées par les clients et qu’il fallait emprunter celles en face du bâtiment, Abbott lui a planté une lame de couteau dans le cœur.

Le temps des regrets

 

Durant une cavale qui dura quelques mois (il sera finalement arrêté en septembre 1981 en Louisiane), des journalistes fouillent les dossiers médicaux et interviewent des connaissances d’Abbott. Il apparaît que le criminel est plus violent que le système qu’il dénonçait à Mailer: il a déjà enfoncé un stylo-bille dans le nez d’un docteur de la prison, attrapé un juré à la gorge pendant un procès, est en proie à des accès de paranoïa, explose de colère sans raison, n’a que peu de relations sociales avec les autres détenus et a été détecté avec un QI de 136.

Mailer regrettera toute sa vie son geste. Il n’éludera jamais la question, répétant à chaque fois combien il était désolé. Henry Howard, le beau-père de Richard Adan, déclarera:

«Je n’en veux pas à Mailer ou à [sa maison d’édition] Random House. C’est leur boulot que de reconnaître le talent littéraire, et c’est ce qu’ils ont reconnu chez Jack Abbott. J’en veux aux autorités judiciaires […] C’est leur boulot de décider de qui sort de prison ou pas, indépendamment des pressions des écrivains ou des éditeurs.»

Un écrivain, parce qu’il est connecté à ses émotions –même violentes– ne virera probablement pas sociopathe du jour au lendemain. Cela peut même le canaliser. Un sociopathe, en revanche, surtout s’il a les capacités intellectuelles pour le faire, saura mimer l’écrivain. L’être humain est complexe, après tout. D’ailleurs, saviez-vous que Norman Mailer adorait les combats de pouce au point de s’autoproclamer champion des États-Unis?

Elise Costa
Elise Costa (96 articles)
Journaliste
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