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L'histoire de Meryem Croft, un mème français

Vincent Manilève, mis à jour le 09.06.2017 à 11 h 53

«Meryem Croft» est venue un jour sur un plateau télé pour parler de sa phobie des cafards. Une phrase incontrôlée plus tard, elle était devenue un mème, un phénomène du web détournée à l'infini. Mais pour une fois, internet n'a pas été cruel avec sa dernière idole.

Extrait de l'émission «C'est mon choix», diffusé le 6 mars 2017.

Extrait de l'émission «C'est mon choix», diffusé le 6 mars 2017.

Quand les internautes décident d'attribuer le rang de mème à quelqu'un ou quelque chose –une image, une vidéo ou une phrase que l'on reproduit et détourne à l'infini sur internet–, ils oscillent entre deux comportements: la bienveillance et la malveillance. Souvent, le mème proclamé perçoit son statut comme une malédiction dont il est difficile de s'extirper. Mais il arrive parfois qu'un mème devienne une bénédiction; c'est ce qui est arrivé à Meryem «Croft», désormais célèbre pour son «Je suis pas venue ici pour souffrir, ok?».


C'est l'histoire d'un commentaire Facebook qui ne devait rester qu'une blague. En début d'année, Meryem tombe sur une annonce: l'émission «C'est mon choix», diffusée sur Chérie 25 et présentée par Evelyne Thomas, recherche des invités possédant une phobie particulière. Pour plaisanter, Meryem mentionne l'une de ses amies, qui a peur des personnes de petite taille, sachant qu'elle ne participera jamais à une émission télé. Sauf qu'une autre amie dévoile à son tour dans les commentaires la phobie de Meryem: les cafards, hantise qu'elle traîne avec elle depuis son enfance et des vacances au Maroc, où un garçon lui en a jeté un qu'il venait d'écrabouiller.

«Ce n'est pas un problème pour vivre, nous a-t-elle raconté au téléphone, mais il suffit que j'en rencontre un pour que ça devienne assez vite effrayant. Je deviens alors quelqu'un de très bizarre.»

Pas de chance, le casteur de «C'est mon choix» la contacte et lui demander de venir parler de sa phobie.

On ne naît pas mème, on le devient

 

La jeune femme a toujours rêvé de jouer la comédie: elle suit des cours de théâtre depuis son enfance et fait des représentations avec une troupe de stand-up lyonnaise. Mais la télé? «Je lui ai dit que c'était pas mon truc de passer à la télé. Puis mes amis proches, et même ma mère, m'ont dit de participer, et que ce serait drôle.» Ce que Meryem ne savait pas, c'est que la production lui avait organisé un rendez-vous avec son pire cauchemar sur le plateau: un homme déguisé en cafard et plusieurs petites bestioles bien vivantes.

C'est ici qu'on réalise qu'un mème est le produit de deux variables. D'abord, le hasard, qui peut être provoqué: si ce genre de séquence à fort potentiel est rarement prévu à l'avance (rappelez-vous de l'homme en slip et de sa pelle), elle peut être encouragée (en allant filmer des fans de Tokio Hotel par exemple). Puis, la multi-diffusion: cette séquence doit être captée par une caméra, un appareil photo ou via capture d'écran et diffusée le plus largement possible (en 2008, «Le Petit Journal», encore lui, passe en boucle les images d'une fan de Pamela Anderson qui la trouve très distinguée et lui assure une postérité numérique).

Dans le cas de Meryem, le mème est survenu dans des conditions favorables, mais n'a en aucun cas été prévu par la production. Après une course effrénée en talon haut pour fuir un homme déguisé en cafard, la jeune femme reprend difficilement son souffle, pensant que son supplice a pris fin. Que nenni. Evelyne Thomas lui propose de voir de vrais cafards.

«Non, s'il vous plaît, je vous jure que je ne peux pas», lance la jeune femme, apeurée, avant de changer de ton et de lancer la fameuse phrase qui va changer sa vie: «Hé, je suis pas venu ici pour souffrir, ok?» Le public rigole, mais sans plus. Puis Thierry Samitier, invité du jour et acteur dans la série Nos chers voisins, après plusieurs tentatives de drague, souvent gênantes, lance: «Elle a un vrai truc de comédienne. Vous avez une expressivité, il faut qu'on en parle en tête-à-tête.» C'est mon choix reprend paisiblement son cours, Meryem réussit à refuser de vrais cafards et Evelyne Thomas salue son public en promettant une suite à ce thème «incroyable».

Le silence, en attendant la vague

 

Puis, plus rien. Silence radio sur internet, personne ou presque ne mentionne la jeune femme. C'est ce qui arrive bien souvent: si un média ne s'en charge pas lui-même, il faut laisser le temps aux internautes de s'approprier son potentiel (l'extrait de 2009 «Coucou, tu veux voir ma bite» de l'émission «Complément d'enquête» n'a explosé qu'un mois après sa diffusion télé, grâce à sa mise en ligne sur YouTube). «C'est mon choix» réunit entre 100.000 et 200.000 spectateurs en journée, rien d'étonnant donc de ne pas retrouver la séquence immédiatement sur internet. De plus, l'extrait choisi pour promouvoir l'émission du jour sur Facebook la montrait plutôt en train de fuir l'homme-cafard. Personne ou presque ne soupçonnait la puissance de la phrase.

Tout bascule quand l'émission est mise en ligne sur YouTube le 13 mars, soit une semaine après la diffusion télé. La plateforme fournit à l'émission une seconde vie et lui permet d'atteindre un autre public, qui consomme souvent ces vidéos comme un plaisir coupable. Sur Twitter, des internautes commencent alors à mentionner la fameuse phrase et à isoler l'extrait en l'accompagnant d'un commentaire amusant.

Quand plusieurs comptes influents reprennent la vidéo de @wtomyh et y ajoutent leur propre commentaire (ici ou ), le compteur explose. Internet impose alors sa loi: on redécoupe la séquence, on la remixe, on la légende, on rigole, et surtout on la diffuse en masse.

«Je n'ai toujours pas compris ce qui arrive dans ma vie»

C'est à ce moment-là que ce mème embryonnaire atteint Meryem. «J'ai découvert le buzz tout simplement en me réveillant un matin. J'avais une mention d'une copine sur une page Facebook qui partageait le passage. Mais j'ai pas forcément tilté sur le coup: elle m'a mentionné, j'ai rigolé tout en me demandant pourquoi ils diffusaient ce passage qui ne m'a pas vraiment fait rire moi. Trois jours plus tard, les gens me reconnaissaient dans la rue. Le buzz est venu d'un coup, je n'ai pas compris ce qu'il s'est passé et je n'ai toujours pas compris ce qui arrive dans ma vie.» Le 22 mars, Buzzfeed rend la chose officielle: Meryem et sa phrase sont devenus un mème made in France.

Bien souvent, le seul qui ne rit pas d'un mème est le mème en personne, surtout si celui-ci s'est fait connaître pour un comportement jugé ridicule ou répréhensible. Le jeune homme à l'origine du «Snoop Doggy Dogg, qu'est-ce qu'on attend?» (que «Le Petit Journal» adorait montrer encore et encore en novembre 2009) a longtemps subi les moqueries de ses camarades de classe. «Amandine du 38» a mis plusieurs années à se remettre des moqueries formulées à son encontre après la mise en ligne d'une chanson en janvier 2009. L'homme au slip et à la pelle avait porté plainte (sans qu'il y ait de suite) pour violation de propriété privée et atteinte à l'image, ce qui avait entraîné encore plus de moqueries. Devenir un mème c'est mettre les pieds dans des sables mouvants: plus on se démène et plus on s'enfonce. 

Internet a ri avec Meryem, pas contre elle

Par chance, Meryem a échappé à cette humiliation nationale et virtuelle. Il y a bien évidemment eu des moqueries, mais la jeune femme n'a pas été victime de son mème, car elle n'y joue rien de honteux, mais surtout parce qu'elle a décidé d'en rire avec les rieurs.

«Je me sentais plutôt bien, explique-t-elle aujourd'hui. Voir mon visage sur internet ou à la télé, ça ne m'a pas atteint car les gens prenaient plutôt ça à la rigolade, je n'avais pas l'impression qu'ils se moquaient de moi. Certaines personnes pensaient que j'allais mal le prendre, il y avait des commentaires qui disaient que j'allais me suicider. Même quand je regardais les remix et les montages photos, j'étais prise de fou rire.»

Mieux encore, les internautes embrassaient sa phrase pour en faire un credo de vie. «Me rappeler que je suis pas venue ici pour souffrir, c’est la première étape d’une démarche de bienveillance envers moi-même»a récemment écrit Clémence Bodoc du site Madmoizelle.


Néanmoins, elle ne nie pas avoir traversé des moments plus moroses. «Il m'est arrivé de faire quelques crises d'angoisse, où je me demandais ce qu'il se passait dans ma vie. C'était trop, et trop d'un coup, surtout que ce n'était pas mon monde.» Un monde qui n'était pas le sien et pour lequel, malgré ses rêves de comédie, elle n'était pas préparée.

Survivre à son mème

La jeune femme a effectivement dû apprendre à gérer sa nouvelle vie. D'abord les incessantes sollicitations médiatiques: que ce soit le «Mad Mag», émission people de NRJ 12 qui la fait venir en plateau et tente de recréer l'état dans lequel on l'avait laissé sur Chérie 25, ou le Huffington Post qui s'est intéressée à son avenir.

«C'est surréaliste, avoue la jeune femme. Quand on m'appelle pour une interview, une émission ou un partenariat, je me dis que je ne peux rien apporter, car je suis personne. Qu'on vienne à moi et qu'on me demande d'être moi-même, c'est flatteur, mais je me remets en question. Est-ce que je peux apporter quelque chose? Est-ce que je suis si importante que ça? C'est très étrange.»


Elle a demandé à sa meilleure amie de devenir son agent, qui l'aide à faire le tri les dizaines d'e-mails qu'elle reçoit, parmi lesquels certains messages d'hommes désireux de partager leurs clichés intimes avec elle. «Je reçois des invitations pour des avant-premières, pour des galas...» Si elle a refusé des propositions de télé-réalité, elle a accepté «avec grand plaisir» de participer à une mobilisation de l'association Rêve d'ange dont le but était de soutenir un enfant atteint de Coffin-Lowry«Pour les partenariats, c'est souvent pour des trucs de beauté, des objets. Je reçois beaucoup de demandes où on sent que c'est de l'escroquerie destinée à nous soutirer de l'argent car les gens pensent que vous êtes millionnaire. Mais la plupart du temps c'est du sérieux.»

«Je ne me résume pas à une seule et même phrase»

 

Tellement sérieux qu'elle a même dû déposer sa phrase à l'INPI pour la protéger des marques qui lui proposaient des contrats douteux ou tentaient de la récupérer pour faire leur communication (comme l'avait fait Nabilla en 2013 avec son «Non mais allô quoi»).

«Le dépôt de la phrase s'est fait dans la panique car beaucoup de marques faisaient leur com' avec, précise la jeune femme. Certains commençaient à faire des T-shirts avec la phrase, Oasis l'a utilisé, Kit Kat et Sprite aussi. C'est vraiment parti très vite. C'était pour éviter qu'on se fasse de l'argent sur mon dos, pas parce que j'avais des projets avec ça. Étant ancienne commerciale, j'ai vite compris le truc.» 

Aujourd'hui, elle habite à Paris pour mieux répondre aux sollicitations et vit correctement grâce à sa notoriété inattendue. Très vite pourtant, Meryem a été rattrapée par un dilemme que seul les mèmes «positifs» subissent: comment Meryem peut-elle réussir à pousser cette porte qui s'entrouvre sur le monde du divertissement, qui l'a fait rêver depuis enfant, sans pour autant «surfer» pour toujours sur cette phrase qui l'a rendue célèbre? 

«Pour être honnête, la phrase m'a gonflée, explique Meryem, dans un rire. J'en ai ras le fion de cette phrase. On me la sort au moins cinquante fois par jour, on me demande de la faire. Je la fais avec grand plaisir, mais elle m'a soûlée. Je ne me résume pas à une seule et même phrase.»

Gloire éphémère

 

Son objectif est désormais clair: la scène. Mais peut-elle s'émanciper de la seule chose qui, pour l'instant, lui a permis d'en arriver là? Le public arrivera-t-il à oublier comment la star du web s'est fait connaître? D'autres célébrités éphémères, notamment dans des émissions comme «Les Anges de la télé-réalité», se sont cassées les dents quand ils ont tenté d'embrasser une carrière d'artiste. 

 

L'after piégé..  w/ @will_lemba 

Une publication partagée par MeryemCroft (@meryemcroft) le

 

«Je pense qu'il faut du temps, le buzz est éphémère et je vais travailler pour qu'on oublie la phrase mais pas qui je suis, c'est-à-dire Meryem. J'aimerais juste qu'on oublie cette phrase là et qu'on voit que j'ai un talent, une personnalité, que je peux offrir autre chose.»

Pour cela, elle alimente régulièrement ses réseaux sociaux, qu'elle voit comme un moyen de montrer de créer un lien et de se dévoiler pluset co-écrit un sketch qu'elle tentera de présenter bientôt sur scène. La plupart du temps, les internautes se lassent vite et choisissent une autre cible. Le mème tombe alors de lui-même dans l'oubli, qu'il tente ou non de s'accrocher aux parois du succès. Meryem, pourtant, est bien déterminée à vaincre ce monstre numérique qui la dépasse et à s'imposer dans ce monde qu'elle découvre peu à peu. Elle n'était pas venue pour souffrir, mais elle est restée pour réussir. 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (351 articles)
Journaliste
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