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Comment nos sociétés sont devenues autosatisfaites

Jean-Laurent Cassely et Jean-Marie Pottier, mis à jour le 26.06.2017 à 6 h 01

Dans son essai «The Complacent Class», l'économiste américain Tyler Cowen livre un tableau sévère de son pays cédant à l'immobilisme. Un constat qui vaut pour la France?

Happy crowd | Alexandre Delbos via Flickr CC License by

Happy crowd | Alexandre Delbos via Flickr CC License by

Nous nous pensons plus libres et ouverts que jamais. Libres de nous déplacer. Libres de rencontrer de nouvelles personnes. Ouverts sur le monde et ses opportunités nouvelles. Et pourtant, nous sommes plus bloqués que jamais, et volontairement: nous faisons partie d'une «classe autosatisfaite», titre que l'économiste Tyler Cowen a donné à son dernier ouvrage, The Complacent Class. The Self-Defeating Quest for the American Dream, qui vient de paraître aux États-Unis. Ou comment le matching nous a fait entrer dans le pire et le meilleur des mondes.

Pour l'économiste, si «la disruption a été le mot à la mode de la dernière décennie», la société américaine, fondée sur des valeurs de dynamisme et d'innovation permanente, est en réalité devenue «plus allergique au risque et davantage fixée sur ses façons de faire, plus soumise à la ségrégation» et privée de son esprit pionnier traditionnel.

«En fait, les Américains travaillent plus fort que jamais à retarder le changement, ou à l'éviter carrément, constat qui vaut que l'on parle de concurrence économique, de changement de domicile ou d'emploi ou de construction de projets. [...] Les technologies de l'information [...] nous permettent de nous organiser plus efficacement pour nous confronter à des choses nouvelles ou différentes d'une façon confortable ou gérable, ou parfois carrément pour les maintenir à l'écart.»

L'«autosatisfaction» qui donne son titre au livre, qu'on peut rapprocher de l'idée de «suffisance», est définie par l'auteur comme «un sentiment général d'acceptation vis-à-vis du statu quo», touchant trois populations très différentes: la classe privilégiée; la classe moyenne qui s’en sort mais s’inquiète pour sa retraite et sa santé; et enfin ceux qui sont «coincés» en bas de la hiérarchie sociale et qui, sans être satisfaits de leur sort, ne voient pas comment ils pourraient en changer.

Des thèmes qui rappellent forcément ceux du débat français autour de la «société bloquée», de l'opposition entre «insiders» et «outsiders» ou encore des nouveaux clivages comme celui entre «gagnants» et «perdants» de la globalisation économique. Nous avons demandé à l'auteur à succès comment il voyait la société française, notoirement réputée pour son immobilisme et sa vénération du rang social, en comparaison de quelques-uns des phénomènes qu'il pointe aux États-Unis.

Pour Tyler Cowen:

«L’autosatisfaction est une phénomène ouest-européen avant d’être américain. C’est la croyance selon laquelle une croissance faible peut devenir un état stable et durable, l’Union européenne ne disparaîtra jamais, les questions d’immigration et de terrorisme pourront être résolues, les dirigeants se comporteront de manière raisonnable et on pourra continuer à profiter de grandes vacances et d’une semaine de travail réduite.

 

Mais sous la surface, de nombreux Européens, notamment en France, craignent que “la fête ne soit finie”, si j’ose dire. À vrai dire, les Français sont même en avance sur mon pays de ce point de vue. Petit à petit, nous voyons se défaire les fondations du consensus européen. Un autre aspect que je trouve perturbant est que certaines des régions les plus riches de l’Europe de l’Est sont touchées par cette autosatisfaction de la partie occidentale, mais sans avoir auparavant atteint un niveau de vie élevé.»

1. Le grand repli des classes sociales

Comme nous l'explique Tyler Cowen:

«Le message principal de mon livre est en fait que les membres de chacun des groupes deviennent plus autosatisfaits. Les élites vivent dans leurs bulles côtières et éduquées où elles peuvent ne pas connaître un seul électeur de Trump. En dépit de tous leurs propos sur la justice sociale et l’égalitarisme, elles ne sont absolument pas disposées à renoncer à leurs privilèges ou même à estimer que réformer la société américaine soit une priorité.»

Pour Cowen, l'un des grands paradoxes de la nouvelle donne politique américaine est que sa classe aisée est de plus en plus ouverte sur le plan des valeurs et dans sa culture, mais pratique une forme d'entre-soi social et d'évitement des moins aisés et des minorités peut-être plus puissante encore que lors des années d'après-guerre.

«Il y a un double langage énorme qui progresse chez les membres de la gauche américaine et les classes supérieures, qu’elles soient supérieures en terme de revenu, d’éducation ou d’emploi. Aucun de leurs membres ne pense réellement qu’améliorer la société ou l’économie américaine relève de l’urgence. Leurs propos sur l’égalité sont devenus une sorte d’opium des intellectuels.»

Une analyse que rejoint l'auteur d'un autre essai récent, le chroniqueur américain du Financial Times Edward Luce, qui, dans The Retreat of Western Liberalism, écrit qu'«on pourrait difficilement réclamer des élites plus sympathiques, et pourtant les conséquences de la façon dont elles dépensent leur argent sont tout sauf progressistes».

Qu’en est-il des classes moyennes inférieures? Selon Cowen, ces dernières «protestent moins souvent, vivent chez leurs parents plus longtemps, souhaitent moins posséder une voiture ou déménager dans une autre région pour trouver un emploi, jouent plus aux jeux vidéos et passent plus de temps passif sur internet. Ces comportements sont aussi de nouvelles formes d’autosatisfaction.»

Cowen, qui évoque en sous-titre de son livre une «quête faussée du rêve américain», rejoint le constat d'autres auteurs comme Richard Reeves, du think tank américain de gauche Brookings Institution, qui considère dans un livre que les classes supérieures ont «confisqué le rêve américain». Ces Américains aisés, qui composent les 20% les plus riches, se comportent d'une manière en réalité plus néfaste pour la société que le 1% qui obsède généralement le mouvement de critique des inégalités:

«Nous protégeons nos voisinages, concentrons la richesse immobilière, nous monopolisons par ailleurs les diplômes sélectifs et distribuons les opportunités de stages et de travail sur la base du réseau social –composé de nos voisins et de ceux que nous rencontrons sur les cours de tennis», explique Reeves.

Un constat qui s'appliquerait très bien à la société française.

2.Des habitants qui bougent et se mélangent moins

L'une des premières manifestations de cette tendance au repli est donc géographique: une plus faible mobilité des populations aux États-Unis, phénomène qui touche à un point central du mode de vie américain. Cowen cite la moindre tendance des Américains à être prêts à quitter un État pour trouver un emploi, et même à quitter leur maison à mesure que les services numériques réinventent la domesticité et permettent d'être livré à domicile.

Il mentionne aussi, dans un pays mythique pour sa car culture, la chute du nombre d'adolescents qui passent leur permis de conduire, passé de 69% à l'âge de 18 ans en 1983 à environ 50% aujourd'hui: «Les réseaux sociaux et le smartphone sont plus importants, à la fois de manière pratique et symbolique.» Un phénomène qui existe d'ailleurs aussi en France, où la presse multiplie ces articles sur «cette jeunesse qui ne veut plus rouler».

Cette «glaciation» des territoires, cumulée à la gentrification ou à la rélégation croissante de certains d'entre eux, a pour corollaire un manque de brassage, et au final une polarisation politique croissante: entre 2000 et 2016, le pourcentage d'Américains vivant dans un comté où un des candidats à la présidentielle battait l'autre de vingt points ou plus est ainsi passé de 45% à 60%.

La France est un pays dont les habitants ont moins une réputation de bougeotte que les Américains. Depuis cinquante ans, les taux de mobilité, qu'il s'agisse des changements de commune, de département ou de région, y ont plutôt eu tendance à augmenter légèrement, mais nous sommes sur des échelles géographiques moins grandes: le pourcentage des Français qui change de département, a fortiori de région, tourne autour de 2% par an, soit le même pourcentage que celui des Américains qui changent d'État.

Mais sur le plan culturel, les Français ont également tendance à se regrouper entre semblables, phénomène de cloisonnement et de repli qu'il serait erroné de circonscrire à une minorité de très privilégiés vivant dans des quartiers sécurisés. Dans une note datant de 2012, le directeur de l’Observatoire des inégalités, Louis Maurin, évoque ainsi un processus de «ségrégation culturelle croissante du territoire, fondée sur le diplôme». Les plus diplômés se concentrent de plus en plus dans les mêmes villes et, à l'intérieur d'elles, dans les mêmes quartiers, alors que les territoires qui accueillent beaucoup de peu diplômés voient cette situation se maintenir, sinon se renforcer:

«Une concentration choisie des diplômés entre eux s’oppose à une concentration subie des plus défavorisés, le plus souvent dans le logement social.»

Ce phénomène s'accompagne, comme aux États-Unis, d'une polarisation politique croissante du territoire: entre 1995 et 2012, la proportion des électeurs vivant dans un canton où l'écart entre les deux finalistes de la présidentielle dépassait vingt points est passée de 24% à 33%. Lors de la dernière présidentielle, Marine Le Pen a réalisé dans les métropoles des scores nettement inférieurs à ceux de son père il y a vingt ans, notamment à Paris, alors même qu'elle battait nettement son score national. Et on retrouve les mêmes tendances dans d'autres démocraties comme la Grande-Bretagne, où sept des dix districts les plus favorables au «Remain» lors du référendum de juin 2016 se trouvaient à Londres.

 

3.Des couples de clones sociaux

Aux États-Unis, plus d’un tiers des mariages sont désormais le résultat d’une rencontre en ligne alors que dans les années 1930, écrit Cowen, un tiers des futurs mariés rencontraient leur conjoint sans aller au-delà des cinq «blocs» d’immeubles les plus proches du leur. Mais ce meilleur appariement signifie également «plus de ségrégation par le revenu et niveau de diplôme et, indirectement, plus de ségrégation raciale dans de nombreuses parties du pays, alors même que la tolérance raciale n’a jamais été aussi élevée».

«La part des start-up dans l’ensemble des entreprises décroît chaque décennie depuis les années 1980»

Tyler Cowen

En revanche, selon le sociologue Milan Bouchet-Valat, qui a consacré sa thèse à l'évolution de ce phénomène dans la France des années 1969 à 2011, «l’homogamie en termes de diplôme, de classe sociale et de classe sociale d’origine a clairement décliné en France au cours des quarante dernières années». En clair, les conjoints se choisissent dans les années 2000 moins systématiquement dans le même groupe social d’origine, d’appartenance ou parmi les diplômés de même niveau qu’ils ne le faisaient quarante ans plus tôt.

Mais, et cette exception va dans le sens d’une complacent class «par le haut» à la française, cette réduction de l’homogamie ne s’observe pas dans le groupe des diplômés des grandes écoles, qui ont suivi une tendance inverse au renforcement de l’endogamie. On peut lire dans un dossier de l’ENS Lyon consacré au phénomène que «les travaux de Milan Bouchet-Valat […] tendent à infirmer la thèse du “retour des classes sociales”, sauf peut-être pour les fractions économiquement dominantes de la structure sociale dont la tendance à l'entre-soi a pu être observée dans ses travaux à travers la hausse de l'endogamie des diplômés des grandes écoles». En clair: moins d’homogénéité au sein des couples, mais à l’inverse plus d’entre-soi au sommet.

4.La fin de l'innovation économique

C'est dans la vie économique que la tendance généralisée à l'autosatisfaction a l'effet le plus délétère aux États-Unis, nous explique Tyler Cowen.

«L’âge moyen des entreprises américaines augmente, ce qui reflète la situation française [l'âge moyen des entreprises du CAC 40 dépasse le siècle, ndlr]. Et la part des start-up dans l’ensemble des entreprises décroît chaque décennie depuis les années 1980. Même le marché du travail américain semble être moins dynamique, s’ajustant plus lentement à chaque récession, avec plus d’hommes qui quittent le marché du travail, plus d’imposition du travail, plus de personnes en incapacité de travailler (alors même que les emplois sont plus sûrs) et une croyance selon laquelle la génération suivante vivra mieux que celle de ses parents en baisse. Les Français sont déjà familiers de ces phénomènes, avec bien évidemment des nuances.»

Tyler Cowen renoue ici avec la thèse de son premier livre à succès, La Grande Stagnation, dans lequel il montrait que les grandes innovations techniques étaient derrière nous en dépit de la hype dont bénéficie le numérique, et que le monde entrait dans une longue période de croissance molle, où s'affrontent plusieurs immobilismes. Comme nous le confie l'économiste, Trump, qui se campe en homme fort, est ainsi un président «faible»:

«Le rejet actuel des élites se présente comme une volonté de changement, mais il est en train de devenir une nouvelle forme d’immobilisme. Je surnomme parfois Donald Trump le “président placebo”. Son discours qui consiste à revenir à une vision déformée de ce que les années 1950 étaient censées être très datée. Quand il parle par exemple d’infrastructures, la première chose qu’il mentionne est la réparation des routes, des tunnels et des ponts. Il n’y a rien de mal à cela, mais est-ce la grande vision qu’il nous faut? Ne faudrait-il pas plutôt changer fondamentalement la manière dont vivent les Américains pour bâtir un avenir meilleur? Personne ne porte vraiment cette vision, parce que personne ne sait comment faire ni comment convaincre les électeurs que c’est du sérieux.»

Cette mollesse se manifeste également dans la difficulté à opérer des choix budgétaires audacieux au niveau gouvernemental. Cowen pointe qu'«un pourcentage toujours plus élevé du budget fédéral est en pilotage automatique», car il est reconduit automatiquement. En France, plusieurs des plus gros postes budgétaires (les intérêts de la dette, les pensions des fonctionnaires...) sont de même peu modulables, et les dépenses d'investissement de l'État ont tendance à stagner sur le long terme en comparaison des dépenses de fonctionnement ou des prestations sociales.

L'économiste pointe également dans son propre pays un processus «insidieux» par lequel «un ensemble croissant de profession ont demandé et obtenu une protection du gouvernement contre les entrants», des coiffeurs aux décorateurs d'intérieur, des électriciens aux profs de yoga. Un pays de professions protégées, comme celles si souvent dénoncées en France. D'ailleurs, n'est-ce pas un Français, Alexis de Tocqueville, qui a le mieux dépeint, dès sa naissance, la société américaine? Dans De la démocratie en Amérique, que Tyler Cowen cite abondamment, on pouvait lire la crainte suivante:

«Dans les siècles d'incrédulité, il est donc toujours à craindre que les hommes ne se livrent sans cesse au hasard journalier de leurs désirs, et que, renonçant entièrement à obtenir ce qui ne peut s'acquérir sans de longs efforts, ils ne fondent rien de grand, de paisible et de durable.»

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (925 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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