France

Jean-François Copé: 4 priorités contre la souffrance au travail

Jean-François Copé, mis à jour le 20.12.2009 à 13 h 38

J'avais annoncé le lancement des travaux de la Commission de réflexion sur la souffrance au travail en octobre dernier dans une chronique sur Slate. Comme promis, je vous tiens informés des principales avancées en vous livrant aujourd'hui nos premières conclusions.

Notre interrogation de base est partie de ce paradoxe bien français : comment se fait-il qu'en France, où on travaille moins qu'ailleurs (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Pays scandinaves, Allemagne, Canada...) et où les conditions de travail se sont globalement améliorées, les indicateurs de santé au travail se dégradent alors qu'ils s'améliorent depuis 15 ans environ dans ces autres pays?

Premier enseignement, sur la méthode: après la coproduction législative, la coproduction sociale est en marche! Les hommes politiques ne peuvent pas se saisir de questions aussi graves que la souffrance au travail sans consulter le plus largement possible la société civile. C'est pourquoi nous avons rassemblé, autour de députés UMP et du Nouveau Centre, des DRH, des professionnels de la santé, des chefs d'entreprises, des partenaires sociaux... Nous sommes aussi allés sur le terrain, rencontrer en particulier des employés d'un site commercial de France Télécom à Paris, et des députés ont organisé des réunions en circonscription sur le sujet. Enfin, nous avons recueilli d'abondants témoignages de citoyens via le site lasouffranceautravail.fr. J'ai la conviction que cette méthode de coproduction sociale est le meilleur moyen de ramener les citoyens au cœur de la décision politique.

Dans cette perspective, l'objectif de la Commission n'était pas de préparer une grande loi sur la souffrance au travail, d'autant que notre législation est déjà dense et en réalité pour l'essentiel complète, mais de contribuer à faire prendre conscience aux managers et aux dirigeants que certaines propositions très concrètes peuvent améliorer sensiblement le rapport au travail dans notre pays.

Second enseignement, sur le fond: dans un certain nombre de situations, c'est le travail lui-même qui est malade aujourd'hui, du fait des profondes mutations intervenues dans son organisation, dans son rapport aux nouvelles technologies, dans son management, dans la gestion des questions de santé.

Les nouvelles organisations du travail ont ainsi remis en cause les anciens repères sans les remplacer. Il ne s'agit évidemment pas de regretter un quelconque âge d'or. En réalité, les conditions de travail se sont sur de nombreux plans considérablement améliorées. Mais, d'une dimension collective forte, nous sommes passés à une individualisation du travail. Celle-ci a fragilisé non seulement les rapports hiérarchiques traditionnels, mais aussi les relations sociales, le sentiment d'appartenance à une structure collective et celui de reconnaissance dans son travail. Le travail s'est aussi intensifié, et les 35 heures n'ont rien arrangé : il faut faire toujours plus en toujours moins de temps. Enfin, il s'est complexifié, demandant une implication, notamment intellectuelle, beaucoup plus importante de la personne.

L'essor des nouvelles technologies a eu, quant à lui, des effets contrastés. Maîtrisées, elles permettent de gagner du temps, de faire circuler l'information plus facilement, de stocker aisément un grand nombre de documents. Mais de nombreuses personnes, trop peu formées, se sentent dépassées par l'usage des NTIC et leur renouvellement permanent. Les nouvelles technologies ont aussi fortement contribué à brouiller les frontières entre vie privée et vie professionnelle : on peut échanger avec ses amis au bureau, notamment par l'intermédiaire des réseaux sociaux, mais il n'est plus rare de répondre à un courrier électronique ou à un appel professionnel sur son portable le week-end!

Le management se retrouve, face à ces évolutions, bien souvent inadapté. La recherche de la «surperformance», qui s'accompagne généralement d'un management par le stress, est une course sans fin: la personne ne doit plus seulement faire «bien»; elle doit toujours faire «mieux». Qui plus est, en France, et alors même que la productivité horaire est en moyenne supérieure à celle observée dans d'autres pays européens, cet état d'esprit s'accompagne bien souvent, notamment chez les cadres, d'une tendance au « présentéisme » qui consiste à devoir justifier en permanence son implication en arrivant plus tôt, en restant plus tard, et en soulignant combien on est débordé.

Enfin, les services de santé au travail semblent eux-mêmes souvent inadaptés: leur organisation complexe et cloisonnée favorise une approche axée davantage sur la réparation que sur la prévention.

Pour changer la donne, la Commission a identifié quatre priorités d'action : rétablir le dialogue dans le monde du travail ; renforcer la formation de tous les acteurs ; promouvoir au quotidien les bonnes pratiques et les comportements vertueux ; revoir l'organisation des services de santé au travail. Ces priorités nous ont amenés à formuler 30 propositions concrètes que vous pouvez trouver intégralement sur lasouffranceautravail.fr. Je veux évoquer en particulier 4 d'entre elles.

1) Le CHSCT (Comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail) doit acquérir un rôle stratégique. Cela passe par l'élection directe de ses membres par les salariés pour lui assurer une nouvelle légitimité, par la présence effective des dirigeants de l'entreprise à ses réunions, et enfin par une capacité d'action renforcée via une meilleure formation de ses membres et des vrais budgets.

2) Nous pourrions créer une labellisation «santé et qualité de vie au travail» pour les formations, initiales ou continues, des managers. Ce label inciterait les écoles à intégrer dans leurs formations la promotion d'un management plus vertueux, plus participatif, et plus respectueux de la personne.

3) Nous devons diffuser largement des «boîtes à outils» auprès des acteurs du monde du travail. Il faut construire des outils simples, concrets, opérationnels, qui proposent une réponse ou un interlocuteur pour tout type de situation de prévention et d'action contre la souffrance au travail. Ils s'adresseraient en priorité aux managers des PME qui sont, faute de moyens humains et financiers, les «orphelines de la prévention». Dans le même temps, les démarches visant à l'établissement de «chartes des bonnes pratiques» dans les entreprises doivent être encouragées.

4) Enfin, nous proposons de créer des services régionaux de santé au travail. Il s'agit de mettre de la cohérence dans ce qui existe et de mutualiser les ressources. Ces services seraient pilotés par les agences régionales de santé (ARS), d'où une double tutelle du Ministère du Travail, mais aussi du Ministère de la Santé, qui est aujourd'hui trop absent de ces problématiques. Ces services permettraient, grâce à des diagnostics plus fins, de mieux cibler les actions et de travailler avec les acteurs locaux pour améliorer la prévention de proximité dans les entreprises. Chaque service regrouperait des équipes pluridisciplinaires composées de médecins du travail, spécialistes, inspecteurs, psychologues, infirmières, ergonomes, juristes, assistantes sociales... Cette organisation permettrait par ailleurs de garantir l'indépendance du médecin du travail : les entreprises pourraient cotiser à un seul fond commun, géré par l'ARS, qui affecterait dans chaque région les moyens à mettre en œuvre par les services de santé au travail.

Nous avons conscience que notre réflexion ne peut s'arrêter à la présentation de ces premières propositions. Nous avons donc décidé de transformer notre Commission en un véritable Comité de suivi qui aura vocation à promouvoir les recommandations du rapport, à les évaluer, et le cas échéant à les enrichir. Nous n'en avons pas fini avec ce thème essentiel pour l'avenir de notre pays. Je reste ouvert à toutes vos nouvelles contributions pour réconcilier les Français et le travail.

Jean-François Copé

Lire également sur le même sujet: Combattre la souffrance au travail, Suicides liés au travail: la pression des «évaluations» en question et Le stress au travail mal du siècle.

Image de Une: Lors d'une manifestation de salariés de France Télécom  Robert Pratta / Reuters

 

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