Monde

L'attaque en Iran le montre, les démocraties ne sont pas les seules cibles de l'Etat islamique

Camille Belsoeur, mis à jour le 08.06.2017 à 9 h 45

Une double attaque terroriste revendiquée par l'Etat islamique a fait au moins 12 morts à Téhéran, mercredi 7 juin.

Des militaires iraniens à Téhéran devant le parlement iranien, le 7 juin 2017, après l'attaque terroriste revendiquée par Daech | Hossein MERSADI / AFP

Des militaires iraniens à Téhéran devant le parlement iranien, le 7 juin 2017, après l'attaque terroriste revendiquée par Daech | Hossein MERSADI / AFP

On pensait, à tort, l'Iran protégé du terrorisme djihadiste. Puissance chiite, le pays des mollahs était depuis longtemps dans le viseur des groupes terroristes sunnites, dont l'État islamique, «mais avait jusqu'ici échappé à des attaques de grande ampleur dans ses principaux centres urbains», note le quotidien britannique The Guardian

Mercredi 7 juin, la capitale Téhéran a basculé dans la terreur. Deux attaques presque simultanées ont secoué la mégapole. Une fusillade a d'abord éclaté dans l'enceinte du Parlement, puis, quelques minutes plus tard, un attentat suicide a eu lieu au mausolée de l'ayatollah Khomeyni, dans le sud de la ville. Douze personnes ont été tuées, selon les médias locaux. Dans un communiqué, l'organisation terroriste de l'État islamique (EI) a revendiqué les deux attaques de Téhéran, comme le rapporte sur son compte Twitter le journaliste de France 24, Wassim Nasr. 

Une vidéo de menace

L'EI avait appelé à frapper l'Iran dans une vidéo en langue farci, diffusée le 28 mars 2017. Le groupe terroriste menaçait Téhéran et son guide suprême Ali Khamenei pour son engagement dans les conflits régionaux actuels, en Syrie et en Irak. Un combattant de l'EI décapitait plusieurs prisonniers chiites dans la vidéo et accusait également l'Iran de persécuter les sunnites depuis des siècles sur son sol. «Nous conquerrons l'Iran et y restaurerons la nation sunnite telle qu'elle était avant», avait prédit un autre homme face à la caméra. 

Le 10 février 2017, les autorités iraniennes avaient déjà annoncé le démantèlement près de Téhéran d'une cellule terroriste liée à l'État islamique qui cherchait à «saboter» les manifestations liées au 38e anniversaire de la Révolution de 1979.

L'Iran joue un rôle majeur dans la guerre civile syrienne depuis 2011. Téhéran, allié de longue date de Damas, apporte une aide militaire massive au régime de Bachar el-Assad, qui combat les différents groupes rebelles et l'EI. Plus de 5.000 pasdarans, «les gardiens de la révolution», sont présents en Syrie pour épauler les troupes gouvernementales, en plus des milliers de combattants du Hezbollah libanais, indéfectible allié chiite de l'Iran. Le régime de Téhéran est également impliqué dans la guerre contre l'État islamique en Irak où il aide le gouvernement chiite dans son combat contre l'EI. 

«Téhéran ne voit pas d’inconvénient à assumer et à reconnaître son implication militaire en Irak contre les forces sunnites de l’Etat islamique», écrivait le journal Le Monde en 2014

Les démocraties ne sont pas les seules cibles

Mais, si l'Iran est une cible évidente pour les terroristes sunnites, le pays avait jusqu'ici échappé au terrorisme de l'État islamique, contrairement à de nombreux pays occidentaux, comme le Royaume-Uni ou la France, eux aussi impliqués dans la lutte contre l'EI en Irak et en Syrie. Les États autocratiques –en Iran, la plus haute autorité est l'ayatollah, le guide suprême, qui sélectionne les candidats à l'élection présidentielle– sont-ils moins vulnérables que les démocraties? 

La carte des attaques terroristes dans le monde en 2017 prouve le contraire. Bien sûr, l'Europe de l'Ouest et les États-Unis ont été plusieurs fois visés par des attaques revendiquées par l'EI. Mais, la répétition des actes terroristes est plus importante en Egypte, en Turquie, aux Philippines ou au Pakistan, des pays où la liberté d'expression est moindre et les forces de police omniprésentes. 

«Les démocraties ne sont pas les seules cibles des groupes terroristes. Des attentats-suicides ont lieu régulièrement au Moyen-Orient ou ailleurs, souvent dans des sociétés qui sont loin de l'idée qu'on ce fait d'une démocratie, et tuent la majorité des victimes du terrorisme à travers le monde», analysait le journal américain The New York Times dans un article intitulé «Pourquoi les terroristes visent les démocraties?» en 2015. 

«Plus vous combattez la liberté d'expression d'opposants sous la bannière du "contre-terrorisme" et plus vous favoriserez la même menace terroriste.»

Jean-Pierre Filiu, universitaire spécialiste du djihadisme

De ce point de vue, notre prisme de l'actualité est déformé en France et en Europe par la couverture des attentats qui se déroulent sur notre sol, en comparaison des attaques qui peuvent avoir lieu en Asie, au Moyen-Orient ou en Afrique. Comme l'expliquait mon collègue Jean-Marie Pottier après les attaques de Lahore, «on parle parfois de manière crue de "loi du mort au kilomètre carré"»

Une correspondante du magazine américain Time dans plusieurs zones de conflit, Aryn Baker, avait elle expliqué comment elle avait défini une «arithmétique talibane»:

«Le premier attentat suicide –dans un marché, une capitale, une école– faisait l'actualité dans le monde entier. Pour que le suivant la fasse, le nombre de morts devait être bien plus élevé. J'ai essayé de définir un ratio: combien de morts pakistanais ou afghans faudrait-il pour générer le même degré d'actualité que la mort d'un Américain? À quel point, dans l'évolution de la couverture d'une guerre marquée par des attaques terroristes, arrêtons-nous de donner les noms et les détails qui font des morts les "nôtres" et commençons à simplement donner un bilan chiffré qui en fait un d'"eux"?»

Une répression contre-productive

Même des pays comme la Chine, épargnée pour le moment par le terrorisme islamiste, sont aujourd'hui ciblés par l'EI. Dans une vidéo publiée le 2 mars, un combattant djihadiste ouïghour lançait un avertissement à Pékin, avant de tuer un otage. «Selon les experts, il s'agit de la première menace dirigée par l'Etat islamique contre la Chine», notait le magazine américain Foreign Policy

«Plus vous combattez la liberté d'expression d'opposants sous la bannière de "l'antiterrorisme" et plus vous favoriserez la même menace terroriste», analyse l'universitaire Jean-Pierre Filiu, cité par le New York Times. Un schéma qui se répète à l'infini. De l'Egypte qui a vu l'émergence de groupes affiliés à l'EI dans le désert du Sinaï sous la coupe autoritaire du maréchal al-Sissi, à la Russie qu,i par sa politique d'oppression brutale en Tchétchénie, a poussé dans les bras de l'EI des milliers de jeunes tchétchènes. Désormais, c'est donc la Chine, qui réprime depuis des années la population musulmane ouïghoure dans la région du Xinjiang, qui est menacée par Daech. 

«Au premier abord, la Chine peut sembler être une cible bizarre pour le groupe Etat islamique. Le pays n'a pas de réel engagement militaire au Moyen-Orient, et si Pékin s'implique de plus en plus dans le business local, il n'est pas présent dans la coalition anti-Etat islamique menée par les Etats-Unis en Syrie et en Irak. Mais (...) la Chine est entrée dans la ligne de mire du groupe terroriste par son traitement de la minorité musulmane, les Ouïghours, qui sont concentrés dans la province du Xinjiang», analyse Foreign Policy. 

En Iran aussi, avant la double-attaque revendiquée par l'EI, des terroristes sunnites avaient commis des attentats dans la région du Sistan-et-Balouchistan, à la frontière avec le Pakistan, en expliquant combattre la répression de Téhéran dans cette province à forte minorité sunnite. 

«"Jaish-ul Adl", que Téhéran accuse d'avoir des liens avec al-Qaïda, a mené plusieurs attaques armées sur le territoire iranien ces dernières années», note le Guardian

Camille Belsoeur
Camille Belsoeur (128 articles)
Journaliste
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