Monde

L’isolement diplomatique du Qatar pourrait-il mener à la guerre?

Simon Henderson, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 07.06.2017 à 7 h 01

Voilà des années que les puissances sunnites du Golfe cherchent une confrontation avec l’Iran. Ils tiennent peut-être leur prétexte.

Doha I Patrick BAZ / AFP

Doha I Patrick BAZ / AFP

Sarajevo 1914, Doha 2017? Peut-être sommes-nous rendus à un moment de l’histoire proche de celui de l’assassinat de l’héritier désigné de l’Empire austro-hongrois, qui a finalement provoqué ce que nous appelons la Grande Guerre. Cette fois-ci, l’affrontement pourrait se dérouler entre l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis d’un côté et l’Iran de l’autre. Et Washington serait avisé d’agir rapidement pour enrayer cette marche vers la guerre au lieu d’attendre que le carnage commence.

La cible affichée de l’Arabie saoudite et des Émirats Arabes Unis est le Qatar qui, depuis longtemps, ne fait plus front commun avec les autres monarchies sunnites de la région sur la question de l’Iran. Riyad et, depuis, un nombre croissant de capitales arabes, ont ainsi rompu leurs liens avec le riche émirat pétrolier du Qatar.

L’Arabie saoudite a même annoncé qu’elle interdisait désormais le survol de son territoire par des avions commerciaux qataris, a fermé sa frontière terrestre et interdit aux navires à destination du Qatar de traverser ses eaux territoriales. Si les Saoudiens ne cherchent pas le casus belli, c’est bien imité. Pour la petite histoire, la Guerre des Six Jours, qui a été déclenchée il y à cinquante ans presque jour pour jour, avait été provoquée par la fermeture égyptienne du détroit de Tiran qui bloquait l’accès d’Israël à la Mer rouge.

En réponse, l’Iran aurait annoncé qu’il allait permettre au Qatar d’utiliser trois de ses ports pour récupérer les importations de nourriture dont le pays est dépendant –une proposition que Riyad et Abou Dhabi risquent fort de voir comme une nouvelle preuve des liens douteux de Doha avec Téhéran.

Un acte de piratage?

 

On pourrait expliquer comment on en est arrivé là de deux manières. À en croire le gouvernement du Qatar, l’agence de presse officielle du pays aurait été piratée le 24 mai et une fausse nouvelle aurait ainsi été diffusée, qui citait des propos attribués à l’Emir Tamim bin Halad al-Thani [l’émir du Qatar, ndlr] selon lesquels «l’hostilité des pays arabes à l’égard de l’Iran est infondée». Ce communiqué, présenté comme un faux, réaffirmait le soutien du Qatar aux Frères Musulmans et à ses alliés du Hamas en Palestine, tout en déclarant que Doha entretenait de bonnes relations avec Israël.

En Arabie saoudite et aux Émirats Arabes Unis, les médias contrôlés par le pouvoir proposent une autre vision, considèrent que cette dépêche est authentique et y ont répondu avec irritation. Les commentaires de l’émir ont été répétés en boucle et, à la grande colère de Doha, l’accès internet aux médias qataris a été bloqué dans ces deux pays afin que le démenti officiel du Qatar ne puisse être lu.

Il est tout à fait possible que ce piratage ait été orchestré par Téhéran, particulièrement exaspéré par la posture anti-iranienne du sommet du 20 et 21 mai à Riyad, où le président Trump a rencontré le roi Salman bin Abdul-Aziz al Saoud et des représentants de dizaines d’États musulmans. Le 3 juin, le compte Twitter du cheikh Khalid bin Ahmed al-Khalifa, ministre des Affaires étrangères de Bahreïn, a été piraté plusieurs heures durant et cet incident a été attribué à des activistes de l’opposition chiite plutôt qu’à l’Iran. L’Iran pourrait par ce biais vouloir démontrer la désunion qui règne au sein des pays du Golfe – mais aussi son irritation devant l’acceptation par Trump de la posture des autres pays du Golfe face à Téhéran.

Deux décennies de soupçons

 

Pour sa part, le Qatar semble plutôt victime d’un complot ourdi par Riyad et Abou Dhabi, qui ont depuis toujours des relations conflictuelles avec Doha, bien qu’étant tous membres du Conseil de Coopération du Golfe. Riyad considère le Qatar qui, pourtant place comme lui le Wahhabisme au cœur de sa vision du monde, comme un fauteur de troubles régional. Car le Qatar, qui permet aux femmes de conduire et aux étrangers de boire de l’alcool sur son territoire, montre l’Arabie saoudite du doigt en lui reprochant de ternir le wahhabisme par son rigorisme. Simultanément, Abou Dhabi reproche à Doha de soutenir le mouvement des Frères musulmans, interdit aux Émirats Arabes Unis.

Malgré une rupture précédente des relations diplomatiques huit mois durant en 2014, les racines des difficultés actuelles remontent à l’année 1995, quand le père de l’Émir Tamim, Hamad, a chassé du pouvoir son père, aussi absent qu’incapable. L’Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis avaient considéré ce coup d’État familial comme un précédent dangereux, menaçant les autres dynasties du Golfe, et avaient alors comploté contre Hamad.

Selon un diplomate résidant à Doha à l’époque, les deux voisins avaient organisé un groupe de plusieurs centaines de combattants tribaux pour qu’ils mènent un raid au Qatar, tuent Hamad, deux de ses frères ainsi que le ministre des Affaires étrangère et de l’Énergie avant de remettre l’ancien émir sur le trône. Les Émirats Arabes Unis avaient même placé des hélicoptères de combat et des avions en alerte pour soutenir cette action commando qui n’eut jamais lieu car quelques heures avant le début de l’attaque, un de ses participants avait vendu la mèche.

Un enjeu économique

 

Avec un tel passif, toute crise de paranoïa de l’Émir Tamim peut paraître justifiée. Au cours du week-end, un journal des Émirats Arabes Unis a rapporté qu’une des membres de l’opposition à la famille al-Thani régnante, le cheikh Saoud bin Nasser, avait l’intention de se rendre à Doha pour «agir comme médiateur».

Avec une population d’à peine 200.000 habitants, il est parfois difficile de comprendre l’importance du Qatar. La nuit, la skyline de Doha est dominée par des gratte-ciels souvent vides et pourtant éclairés. L’un d’eux est surnommé, en raison de sa forme, «le préservatif rose». Et le pourtant le Qatar a le PNB par habitant le plus élevé au monde. Après l’Iran, l’Émirat dispose des plus vastes réserves de pétrole au monde et est un exportateur de premier rang vers des pays allant de la Grande-Bretagne au Japon. Il accueille également l’immense base aérienne militaire d’al-Udeid, depuis laquelle les avions américains ont décollé pour leurs missions en Afghanistan et en Irak et sert de centre de commandement pour la campagne que mènent les États-Unis contre Daech.

Pour l’Emir Tamim, 37 ans –qui règne dans l’ombre de son père qui a abdiqué en sa faveur en 2013–, la première des priorités est sans nul doute de demeurer un bon allié des États-Unis sans rien faire qui puisse contrarier l’Iran. Car l’essentiel de ses réserves pétrolières se trouve dans un gisement off-shore qu’il doit partager avec la République islamique. À l’heure actuelle, le Qatar a bien davantage pioché dans ses réserves d’hydrocarbures que l’Iran.

Un premier test pour Trump

 

Washington peut jouer un rôle important en désamorçant cette situation potentiellement explosive. Les représentants américains peuvent imaginer que le Qatar n’a pas vraiment joué franc jeu dans sa manœuvre entre l’Iran et les États-Unis –mais un conflit ouvert entre Riyad et Doha ou un affrontement qui viendrait jeter le Qatar dans les bras de Téhéran ne profiterait à personne. Le Secrétaire d’État Rex Tillerson est sans nul doute l’homme de la situation. ExxonMobil, dont il a été le PDG, avant de rejoindre le gouvernement américain, est  le premier acteur étranger dans le domaine de l’énergie au Qatar, et il connaît donc très bien les décideurs dans ce pays.  

Riyad et les Émirats Arabes Unis semblent également désireux de donner des gages afin de proposer des sites de déploiement alternatifs aux forces actuellement déployées à al-Udeid. Mais la situation n’est pas forcément aussi favorable pour eux qu’ils se l’imaginent. En 2003, l’Arabie saoudite a chassé les troupes américaines de sa base aérienne du Prince Sultan, quand Riyad tentait de calmer ses propres extrémistes islamistes après les attentats du 11-Septembre. Abou Dhabi accueille déjà les avions ravitailleurs et de reconnaissance américains, mais il faudra du temps pour installer un centre de commandement entièrement équipé comme celui d’al-Udeid.

Cette confrontation constitue donc un véritable test pour Trump, dont les déclarations anti-qatari ce mardi 6 juin semblaient aller à l'encontre de celles, plus apaisées, tenues par son adminstration la veille. Il y a quelques semaines seulement, le prince héritier émirati Mohammed bin Zayed al Nahyan se tenait aux côtés de l’Emir Tamim pour être à droite du président américain sur la photo. L’Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis tentent désormais de faire de même sur la scène internationale. De toutes les potentielles crises au Moyen-Orient, les conseillers du président Trump ne lui ont sans doute jamais parlé de celle-là…

Simon Henderson
Simon Henderson (3 articles)
Washington Institute for Near East Policy
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