France

Macron veut rénover la presse

Roselyne Febvre , mis à jour le 07.06.2017 à 16 h 19

Depuis des semaines, les journalistes s'inquiètent du comportement du nouveau Président de la République à leur encontre. Que s'est-il passé?

Martin BUREAU / AFP

Martin BUREAU / AFP

Emmanuel Macron a du génie mais des paradoxes, des contradictions et des tentations. Il avait tout planifié dans son ascension politique, y compris son rapport à la presse.

Acte I

François Hollande n’a que très peu utilisé la presse people, il en a été surtout victime. Emmanuel Macron, lui, s’en est servi sans parcimonie et avec maîtrise. Combien de fois a t-il fait la Une de Paris Match? Cinq fois. Et ce n’était pas un homme qu’il mettait en scène mais un couple. Emmanuel et Brigitte au Touquet, Emmanuel et Brigitte au Parc, Emmanuel et Brigitte à la plage. Sa notoriété, au départ limitée aux petits cercles business parisiens, a crû par la peopolisation.

Puis, pendant la campagne, il a accepté à de nombreuses reprises que des caméras de télévision entrent jusque chez lui pour obtenir des confidences intimes. Construire son personnage. Le couple rencontre Mimi Marchand, la prêtresse des paparazzis, et suit ses conseils. Construire aussi le récit de la victoire en laissant accéder, de façon contrôlée, à son état major. Les documentaires devaient servir à raconter la conquête puisque l’histoire est toujours racontée par les vainqueurs.

Emmanuel et Brigitte sont un livre «ouvert», interviews, confessions, considérations sur la philosophie, la politique et la vie. Mais pas seulement. Il faut aussi montrer l’audace. Dans un documentaire, on verra la vidéo de la fête de leur mariage. Macron déterminé, séducteur et fier.

Bref, il a su utiliser la presse comme d’autres avant lui (Sarkozy). Il sait qu’il est un «bon client» pour les journalistes en mal de copie. Il est un terrain inexploré, une terre inviolée, un être nouveau et une belle gueule sur papier glacé. Il prend la lumière, tout çà se vend.

 Fin de l’épisode conquête.

Acte II

Puis après le premier tour de la présidentielle, l’affaire est dans le sac. Plus besoin de ronds de jambe. Apparaît un nouveau Macron. Pour ses amis, son équipe, ses soutiens il organise une soirée dans le restaurant parisien La Rotonde. Alpagué à la sortie par les journalistes qui lui rappellent qu’il n’a pas encore gagné et que sa petite fiesta fait écho au mémorable Fouquet’s de Nicolas Sarkozy, il laisse poindre un agacement qui dit tout: «je n’ai pas de leçons à recevoir du petit monde parisien». En clair, je vous emmerde. Fermez le ban.

Vient la suite, la victoire, le Louvre, la passation. Et la métamorphose eut lieu. Ganymède devient Jupiter. L’Olympe devient impraticable aux communs des mortels. Les grilles de l’Elysée ouvertes à tous les vents sous son prédécesseur, se referment.  

Le premier conseil des ministres fera date par la prise en main de l’outil médiatique. La cohorte de journalistes qui piétine habituellement dans la cour n’est pas invitée à se jeter sur les impétrants ministres qui pourraient lâcher des gaffes d’autant qu’ils sont inexpérimentés pour la plupart, ils viennent de la société civile. Personne ne peut les approcher. Ils s’engouffrent dans leurs nouvelles voitures de fonction avec comme seule arme un sourire parfois crispé, heureux ou timide. Jupiter protège ses demi-Dieux et la presse est déjà furieuse. «On va en baver», se disent entre eux les journalistes en  boucle. Mais c’est ainsi et c’est voulu. Le responsable de la presse Sylvain Fort ne répond jamais ou très rarement au téléphone. La presse est bel et bien tenue à distance. Emmanuel Macron, on l’a compris, sera l’absolu contraire de François Hollande qui répondait aux textos, multipliaient les rencontres et invitaient les journalistes à sa table quand ce n’était pas le contraire!

Mise au pas

Macron veut mettre les journalistes à leur place sinon au pas à l’heure des chaines d’infos. Pour l’un de ses premiers déplacements à l’étranger au Mali, l’Elysée annonce vouloir décider qui seront les journalistes qui l’accompagneront. Dans les rédactions, on regimbe, on râle, on s’inquiète. Plusieurs sociétés des rédacteurs pondent un communiqué pour s’insurger de ces nouvelles pratiques.

 Le calme reviendra mais l’inquiétude demeure. L’argument élyséen de la sécurité des personnes accompagnant le président ne vaut pas lourd. La vérité est qu’Emmanuel Macron veut des journalistes en fonction des thèmes de ses voyages. Au Mali, il veut des spécialistes de la politique étrangère et de la Défense. Idem pour un déplacement économique, il souhaite des journalistes économiques. Pour parler du fond et rompre avec les pratiques passées, quand la presse ne cherche plus que des petites phrases, des polémiques et des réponses aux polémiques, où l’actualité du jour se résume à de l’écume, adieu  l’argumentation, adieu le fond. Le nouveau président veut que la presse parle du Mali au Mali, d’Europe en Allemagne, de sécurité au G7, d’immigration en Italie. Que cesse les questions du petit théâtre parisien. Emmanuel Macron veut rénover la politique pas se perdre dans les marécages.

Pour son premier déplacement en région, le Président choisit les chantiers navals de Saint Nazaire. Son message: vanter un succès français et au passage revoir les conditions de l’accord de vente des chantiers à l’italien Fincantieri. Il ne veut pas s’exprimer sur autre chose et en particulier sur l’affaire Richard Ferrand qui excite les médias. Et il est vrai que les modalités de vente de STX, les journalistes s’en tapent et l’équipe Macron le sait parfaitement. Ils veulent du Ferrand, rien que du Ferrand. Un ministre suspect de défaut de moralité alors qu’une loi et en préparation pour mettre définitivement fin aux prévarications d’hier : Macron  soutient-il encore son premier apôtre? La question obsède les médias.

Pour semer les journalistes à St Nazaire, l’Elysée envoie un communiqué de sa visite aux chantiers tard la veille pour le lendemain, pour les journalistes l’accréditation devient un chemin de croix. Sur place le président ferme toutes les écoutilles. Il déclare: «je ne ferais pas de commentaires sur d’autres choses que celles pour lesquelles je suis venu» avant d’ajouter «le gouvernement doit gouverner, la presse doit faire son travail. Ensuite il y a une justice indépendante. Il ne faut confondre aucun de ces rôles».

Voilà le nouveau principe. La séparation des genres, base de la démocratie n’est plus respectée, Emmanuel Macron veut la rétablir. Son constat est justement un total mélange des genres entre la politique, les médias et la justice. La politique et la presse ont des rapports trop mêlés, s’appuyant l’une sur l’autre pour entretenir «le système», s’enfonçant conjointement l’une et l’autre dans l’opprobre de l’opinion. Pour Emmanuel Macron, ce mélange existe aussi entre la presse et la justice. Pour nettoyer les écuries d’Augias, en finir avec la corruption politique, nombre de juges utilisent les médias pour rendre publics leurs soupçons et faire pression sur les suspects. Ils brisent le secret de l’instruction parce que trop longtemps les affaires ont été étouffées par la hiérarchie judiciaire. Pour la presse ces scoops sont pains bénis, le bruit fait vendre et la cause est bonne.

La tentation du bonapartisme

Le jeune président veut ramener la presse à sa place et au fond. En finir avec la mousse le dérisoire et l’absence d’arguments. Séparation des genres et des journalistes pointus.

Faut-il s’inquiéter en réalité? Non. Le président a raison. La presse est la première à savoir qu’elle ne rétablira sa légitimité auprès de l’opinion que si elle fait en somme ce que Macron a fait avec la politique. Mais si le but est louable, la méthode était-elle la bonne? Limiter les prises de parole, fermer les portes, jouer à Mitterrand et Jupiter ne suffira pas. Pour deux raisons.

La première est économique. Si la presse française est affaiblie, si elle s’évertue à faire plus de bruit que de donner du sens, c’est qu’elle est financièrement exsangue et structurellement défaillante. Ce n’est pour le coup pas un scoop: le secteur est en chute. Fuite des lecteurs, déperdition publicitaire, révolution technologique, rien ne va plus. Et Google qui pique toutes les recettes. La télévision n’est plus épargnée, la course à l’audience dégrade la qualité, l’excès de concurrence des chaines va dans le même sens.

De meilleurs journalistes, ce sont des journalistes rassurés sur leur avenir et mieux payés. Emmanuel Macron devra, s’il veut une autre presse, améliorer les conditions de son existence économique. 

Mais l’inquiétude calmée, il reste un ton désagréable dans la musique macronnienne. Les journalistes même «faibles» ont une vertu par instinct et par fonction, chercher la petite bête. C’est agaçant, ce n’est pas «sérieux» mais c’est une imperfection qui doit demeurer intouchable. Même la «mousse» qu’ils font, même leur chasse en meute, même leurs questions jugées «déplacées» sur leur vie privée, ils ont  cette vertu de flairer, de deviner, de voir, la faille d’un ministre, la faiblesse d’un gouvernement et les risques d’une dérive du pouvoir. Parlons clair: la presse «sent» chez Macron la possibilité sinon la tentation du bonapartisme. Elle crie d’avance. Elle a, «en même temps», tort et raison.

Roselyne Febvre
Roselyne Febvre (9 articles)
Journaliste
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