Culture

Après la polémique «Lost», le miracle de la fin de «The Leftovers»

Vincent Manilève, mis à jour le 08.06.2017 à 16 h 22

Très affecté par l'accueil réservé à la fin de «Lost» en 2010, le créateur Damon Lindelof a changé de regard lorsqu'il a fallu dire au revoir à sa dernière création, «The Leftovers».

Image extraite de la troisième et dernière saison de la série The Leftovers (HBO).

Image extraite de la troisième et dernière saison de la série The Leftovers (HBO).

AVERTISSEMENT: ce papier contient d'importants spoilers concernant le final de The Leftovers. Vous voilà prévenus. 
Cet article a été mis à jour pour préciser la fin de la série Lost

Ce dimanche 4 juin 2017, le cocréateur de The Leftovers Damon Lindelof a sûrement hésité à relancer son compte Twitter, abandonné il y a près de quatre ans de cela. Car contrairement à la fin de son autre grande série, Lost, qui avait été largement critiquée par les fans en 2010 et l'avait poussé à cesser ses gazouillis, l'ultime épisode de The Leftovers (série diffusée en France sur OCS) semble faire l'unanimité chez les fans comme chez les critiques, qui lentement se relèvent de leur position latérale de sécurité –un comportement normal à la fin de n'importe quel épisode de The Leftovers. Mais derrière cette rédemption critique et publique de Lindelof, il y a surtout eu chez lui, et chez nous, l'acceptation d'un concept: une grande question n'a pas forcément de réponse définitive.  

Lors de son passage au festival Séries Mania en avril dernier, où il était président du jury, Damon Lindelof n'a pas pu éviter les questions sur Lost, série gigantesque et mythologique dont l'héritage douloureux pèse encore sur ses épaules, sept ans après. En un sens, il l'avait un peu cherché: Lost était une série puzzle, où chaque épisode livrait son lot de questions, déchaînant les passions de fans qui avaient jusque-là, rarement autant débattu et théorisé autour d'une série.

L'épisode final était donc particulièrement attendu et se devait de répondre à toutes nos interrogations. À Séries Mania, le showrunner a expliqué le besoin qu'il a eu de livrer une scène explicative, le besoin de donner un sens aux images qu'il montre, aussi incompréhensibles soient-elles:

«Une scène où quelqu'un explique ce qu'est cet espace physique, ce que les auteurs et moi décrivions comme le bardo, cette idée basée sur le livre de la mort tibétain, qui dit que, quand on meurt, on va dans un espace où on ne sait pas que nous sommes morts.»

Ce n'est qu'une fois que l'on a compris que l'on est décédé que l'on peut quitter ce monde intermédiaire et embrasser la vie postmortem. Voilà comment les auteurs ont abordé l'explication finale de Lost (qui, rappelons-le, nous fait comprendre que Jack et ses camarades ont bien vécu Le crash d'avion et sur l'île, mais que la fin les présente dans une sorte de purgatoire où ils acceptent enfin leur funeste destin).


 

L'ours polaire et la quête de réponses

Cela n'a pas plu. Bien sûr, des millions de personnes ont adoré la fin et ont pleuré à chaudes larmes quand il a fallu faire le deuil de ces héros qui les accompagnaient depuis plusieurs années. Mais d'autres, y compris certains critiques séries, ont refusé d'accepter cette fin-là. La colère émotionnelle était si forte et si durable qu'en 2013 après le final jugé plutôt réussi de Breaking Bad, certains fans de Lost s'en prenaient encore à Damon Lindelof sur les réseaux sociaux.

Hasard du calendrier (mais pas vraiment), il a sonné la fin de son compte Twitter le jour où lui-même lançait avec ses auteurs l'écriture de sa nouvelle série, The Leftovers, adaptation d'un livre de Tom Perrotta où 2% de la population mondiale disparaissent sans explication, plongeant «ceux qui restent» dans le plus profond des désarrois. Qu'ils le veuillent ou non, la fin de cette nouvelle grande série, et le mystère biblique qui l'entoure, sera forcément une réponse à celle de Lost.

On pourrait dire que, par chance pour Lindelof, la pression avec la fin de The Leftovers était bien moins importante que pour son imposante aînée, qui a longuement imprégné la vie des fans à la fin des années 2000. Lost a été diffusée pendant sept ans sur le grand network ABC. Elle comptait 121 épisodes et plus de dix millions de téléspectateurs chaque soir de diffusion. The Leftovers, de son côté, a compté au total 28 épisodes étalés sur presque quatre ans. Diffusée sur le réseau câblé HBO, elle a fidélisé un peu plus d'un million d'Américains.

Autre différence importante avec Lost, The Leftovers a manqué de s'achever après la première saison (qui colle à la fin du livre de Tom Perrotta), ou même de la seconde (Lindelof n'a appris qu'après coup le renouvellement pour une ultime saison et avait prévu une fin définitive). Pour autant, il savait qu'il était attendu au tournant. Que ce soit par ces nouveaux fans qui, en plus d'avoir manifesté pour que HBO renouvelle la série fin 2015, ont eu le temps d'admirer Mad Men et Breaking Bad, deux sagas qui ont fait exploser les attentes artistiques. Ou même par de prestigieux critiques qui, comme Emily Nussbaum du New Yorker, ont salué sa prise de risque et hissé The Leftovers au rang des séries qui comptent au XXIe siècle.

«The Leftovers» et le fantôme de Jack Shephard

 

En janvier 2016, lorsqu'il est entré dans la «writer's room» pour discuter de la fin de The Leftovers, Damon Lindelof n'avait donc pas vraiment l'esprit plus léger que lorsqu'il a dû trouver une conclusion à Lost. Pire, un reportage passionnant de Vulture nous apprend même qu'il a, dès le début de la série, eu envie de donner une explication à la disparition de ces 2% de la population mondiale (chose que lui et son co-créateur ont pourtant régulièrement promis d'éviter).

Heureusement, Tom Perrotta, qui a toujours privilégié le réalisme à la pure science-fiction, a refusé de céder à cette facilité. «Cela a toujours été acquis pour moi qu'il y avait ce mystère, a-t-il expliqué à Vulture, le même mystère sur l'endroit où nous allons quand on meurt, et l'idée qu'il y ait une réponse autoritaire me semblait a priori ridicule.» Après de longs débats, Lindelof propose alors un compromis malin, pour ne pas dire brillant: donner une réponse aux fans, mais ne pas dire si cette réponse est vraie ou pas.

Ainsi, le co-créateur de Lost peut céder à son besoin de réponse tout en permettant à son complice romancier de préserver l'âme originelle de son livre. «Ce serait comme une sorte de Lost inversé, a récemment expliqué Lindelof au critique Alan Sepinwall, où vous obtenez une réponse que vous n'attendiez pas, alors qu'avant vous n'avez pas obtenu une réponse que vous attendiez.» C'est pour cela que, dans la scène finale, on «écoute» Nora raconter à Kevin son voyage dans ce fameux monde parallèle, ce mystérieux endroit où sont partis les 2%. Les showrunners et la réalisatrice Mimi Leder ne nous «montrent» pas ce périple; il n'y a pas de preuve réelle attestant le récit de Nora.

Même Lindelof et l'impressionnante Carrie Coon (qui interprète Nora) n'ont jamais discuté de la véracité de son histoire. «Je te crois», lui lance Kevin après avoir écouté son histoire, «Pourquoi je ne te croirais pas? Tu es ici». Après les derniers mots de Nora, «Je suis ici», la série se referme pour toujours et c'est au public de décider de la croire ou non.

Contrairement à Lost, où les fans n'avaient devant qu'une seule explication possible, ceux de The Leftovers peuvent choisir la vision du monde qui leur convient le plus. C'est ici que transparaît la force intrinsèque de cettre série: comme l'indique l'une des chansons phares de la série, Lindelof et Perrotta ont décidé de «laisser le mystère là où il est» et de placer leurs personnages au premier plan.


«J'étais un fantôme qui n'avait pas sa place là-bas.»

Il est toujours difficile de résumer The Leftovers à un néophyte. En général, par facilité, on se contente de dire: «2% de la planète disparaît mystérieusement de la surface de la planète». Après tout, c'est l'accroche, plutôt efficace, de la série. La vérité est tout autre. Ce contexte fantastico-mythologique n'est qu'un prétexte que Lindelof et Perrotta utilisent pour livrer une analyse intime du deuil et de notre façon de l'affronter. Un propos porté uniquement par les personnages, chose que n'arrivait pas toujours à faire Lost, encombré par les nombreux mystères de l'île. 

Chaque épisode suit les errances d'un personnage en particulier et dissèque le mal qui le ronge: Kevin, qui a peur de souffrir d'une maladie mentale et de perdre sa famille déjà disloquée. Matt, prêtre épiscopal obsédé par le Jugement Dernier depuis que sa femme est paralysée dans une chaise roulante. Laurie, psychothérapeute luttant contre le suicide après la disparation de l'enfant qu'elle portait le jour fatidique. À chaque fois, ces personnages font de leur mieux pour survivre. Certains se tournent vers Dieu, d'autres s'en éloignent. Certains sombrent dans le déni, d'autres s'obstinent à chercher une réponse.

C'est le cas de Nora qui, au final, est la véritable héroïne de cette série, a certainement le destin le plus important pour comprendre la puissance de The Leftovers. Quand on la découvre dans la série, elle raconte comment, d'une seconde à l'autre, son mari et ses enfants ont disparu, presque sous ses yeux. Dès lors, celle qui travaille comme enquêtrice chargée de vérifier que les disparus le sont réellement nous offre un visage aux nuances magnifiques et dévastatrices, l'un des plus beaux et des plus fascinants jamais vus à la télévision.

Incapable de retrouver un semblant de paix intérieure, elle s'en prend à un inconnu, qui a lui aussi perdu des proches: «Vous ne souffrez pas, lui lance-t-elle dans le sixième épisode de la première saison. Parce que si c'était le cas, vous sauriez que c'est impossible d'avancer, qu'il n'y a pas de bonheur. Ce qu'il y a après? Ce qu'il y a après? Rien ne vient après. Rien.» Son parcours est ensuite parsemé de drames et de lueurs d'espoirs, de séparations et de retrouvailles, sans qu'elle puisse pour autant comprendre ce qui est arrivé à sa famille.


C'est ce qui rend son récit final, évoqué plus haut, si important. Après des années d'errance et de solitude intérieure, elle explique à Kevin avoir enfin retrouvé sa famille dans l'autre monde et accepté leur départ. «J'ai compris que là-bas, dans ce monde, ils étaient chanceux. Dans un monde rempli d'orphelins, ils étaient l'un avec l'autre, et j'étais un fantôme. J'étais un fantôme qui n'avait pas sa place là-bas.» Qu'elle dise la vérité ou non, Nora a compris à cet instant que sa place n'est pas avec les disparus, mais bien avec ceux qui sont restés avec elle et qui font de leur mieux pour avancer dans leur propre monde.

Ce dimanche 4 juin, on a pleuré la fin de The Leftovers. Mais on a aussi appris que la vie de Nora, Kevin, Laurie et des autres continuent. Et c'est peut-être ici que réside la plus belle des réponses à nos questions.  

Vincent Manilève
Vincent Manilève (351 articles)
Journaliste
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