Culture

La science-fiction sauve notre monde

Etienne Augé, mis à jour le 20.12.2009 à 17 h 22

Par sa capacité à traiter des peurs d'une époque, la science-fiction permet de décrypter notre société.

Le réalisateur Roland Emmerich, habitué à détruire les plus grands symboles de l'humanité dans ses films, a choisi de ne pas faire exploser La Mecque dans 2012, son dernier opus catastrophe, par peur d'offenser les fidèles de l'Islam. Le fait d'épargner l'un des lieux saints de la religion musulmane montre que le rapport entre fiction et réalité n'est pas si éloigné. Considérée souvent comme une sous-culture pour geeks, la science-fiction est pourtant le genre le plus rentable à Hollywood: à l'exception de Titanic, les 25 plus grands succès du box office mondial sont tous issus de la science fiction ou du fantastique. Mais au-delà d'une rentabilité certaine, la science-fiction permet surtout, de par sa capacité à traiter des peurs d'une époque, de décrypter notre société et son besoin actuel de sauveur providentiel.

Le cinéma de science fiction a toujours intéressé les cinéastes, à commencer par Georges Méliès, l'un de ses pionniers. En 1902, le magicien du cinéma filme Le Voyage dans la Lune et continuera par la suite d'adapter les œuvres de Jules Verne. Le cinéma n'est alors considéré que comme un aimable amusement, et n'a pas encore reçu les lettres de noblesse qui feront de lui un art. C'est peut-être avec le film soviétique Aelita (1924) puis le somptueux Metropolis (1927) de Fritz Lang que le cinéma de science fiction devient sinon «sérieux», en tout cas politique et permet de représenter une métaphore du présent. Le cinéma hollywoodien s'empare rapidement du genre pour exploiter les peurs de l'époque et offrir une catharsis bienvenue, en particulier durant la Guerre froide. Le futur fait peur, car le présent inquiète. L'histoire du XXe siècle pourrait être racontée à travers l'évolution du film de science fiction dans ses grands thèmes, que ce soit les rencontres avec d'autres formes d'intelligence, la perception de l'intelligence artificielle ou les fins du monde. Ainsi, dans le légendaire Blade Runner (1982), Ridley Scott reprenait avec maestria un roman de Philip K. Dick montrant une humanité dévastée par l'apocalypse nucléaire. En pleine Guerre froide, l'avenir de l'humanité semblait passer nécessairement par un conflit atomique entre grandes puissances ; Blade Runner donnait à méditer le résultat désastreux de la folie des hommes obligés de vivre dans un monde sans soleil.

Aujourd'hui, on constate la prééminence de Hollywood, industrie principalement américaine, dans le genre coûteux de la science fiction au cinéma. Le pays le plus puissant du monde façonne le futur notamment grâce à ses films, et on connaît peu de cinématographies nationales capables de lui opposer d'autres visions de l'avenir. Avec la chute du mur, les films hollywoodiens de science fiction ont dû proposer une nouvelle menace crédible pour l'humanité, tout comme les films d'action ont dû trouver un ennemi alternatif à combattre. Le terrorisme n'est pas devenu un adversaire du calibre de l'Empire soviétique, malgré les efforts de l'administration Bush, et Hollywood doit donc fréquemment faire appel à une menace surnaturelle pour provoquer les peurs des spectateurs. Le futur sert donc d'écran de projection pour le présent qui, en 2009, se mobilise contre le dérèglement climatique.

Dans le cas de 2012, le spectateur en apprend donc davantage sur les tabous du cinéma hollywoodien que sur une éventuelle fin du monde programmée pour le 21 décembre 2012. Emmerich s'est permis de faire détruire la Maison blanche par des extra-terrestres dans Independence Day (1996), New York par Godzilla (1998), ou encore le monde entier à cause du changement climatique dans The Day after Tomorrow (2004). Toutefois, il ne touchera pas à La Mecque dans 2012 par crainte d'une fatwa. Evidemment, les religions détruites dans le film s'en offusquent et s'indignent de la discrimination, notamment les catholiques dont le principal lieu de pouvoir, le Vatican, est réduit en poussière avec minutie. Est-il juste de détruire la chapelle Sixtine mais pas la Kaaba, même s'il ne s'agit que d'un film ? Emmerich, adversaire déclaré des religions organisées, a pourtant reculé au plaisir de faire voler en éclats une mosquée. Il sait que l'époque où des catholiques en colère brûlaient des cinémas pour protester contre Last Temptation of Christ de Scorsese semble passée, alors que le temps où Salman Rushdie fuyait des musulmans échaudés par ses Satanic Verses semble bien proche. Pourtant, le film sur la vie de Jésus considéré comme blasphématoire et l'ouvrage de l'écrivain britannique qui aurait porté atteinte au prophète Mohamed sont sortis la même année, en 1988. Soit le grand cataclysme de 2012 ne touchera pas tous les fidèles de la même façon, soit on peut caricaturer les Arabes au cinéma comme Hollywood le fait depuis des décennies, mais on n'a pas encore le droit de toucher à l'Islam.

La science-fiction reflète le Zeitgeist et rend compte des peurs de l'humanité. Contre des peurs surhumaines, il faut parfois des sauveurs surhumains. On note le succès croissant du sous-genre en science-fiction consacré aux super héros. Spiderman, Batman, Iron Man, ou les X-Men, les super héros américains défendent le monde contre les menaces en tous genres et remplissent les salles de cinéma. Héritiers américains du mythe du Golem, créature magique d'argile et animée pour protéger la communauté juive, les super héros connaissent donc un succès croissant marqué notamment par le rachat de Marvel par Walt Disney. L'intégration des super héros dans le bestiaire aseptisé de Disney se fera sans heurts : les super héros combattent le mal, promeuvent des valeurs positives, et restent dépourvus de sexualité bien que leurs combinaisons laissent en général peu de place à l'imagination en ce qui concerne la perfection de leurs corps. Les super héros sont en grande majorité américains, ce qui n'étonne personne devant leurs dimensions de protecteurs de l'humanité tout entière. Quelques super héros d'autres nationalités tentent d'émerger, notamment dans le monde arabo-musulman, où des protecteurs surnaturels tentent de proposer d'autres valeurs que celles des Américains, en général respectueuses de l'Islam.  Les super héros existent aussi en Europe, mais l'exemple de Captain Euro peine à convaincre, et se trouve même ridiculisé par les activistes comiques des Yes Men. Les vrais sauveurs de l'humanité restent pour le moment américains, et ne viennent ni d'un autre continent, ni d'une autre planète.

L'époque se prête aux grandes peurs, et donc aux grands bienfaiteurs. Le fait que le président Obama ait eu droit à de nombreux hommages le présentant comme un super héros montre ce besoin d'un homme providentiel capable de défendre le monde contre des maux qui menacent son existence. L'humanité demande un super héros en chair et en os bien-pensant, tout puissant et omniprésent pour le protéger des catastrophes qu'elle a souvent provoqué elle-même. Etrangement, ce besoin rappelle une théorie datant de plus de 2000 ans et largement contestée dans une science fiction généralement athée et remettant en cause les religions organisées. Est-ce par dépit que Roland Emmerich détruit les symboles religieux dans 2012 ? Ce serait alors plus par espoir que par peur qu'il épargne l'Islam.

Etienne Augé

Lire également: Le voyage dans le temps pour les nuls, Star Trek version JJ Abrams vaut le voyage et Blade Runner, Rollerball, Akira... le futur dans le dernier tiers temps.

Image de Une: L'affiche du film 2012

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