Culture

«Le Jour d’après» de Hong Sang-soo, l'épopée du quotidien

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 06.06.2017 à 17 h 02

Le nouveau film du prolifique réalisateur, un des rares joyaux de la récente compétition du Festival de Cannes, poursuit dans une tonalité sombre la puissante et paradoxale invention d'un marivaudage à la coréenne qui porte toute l'œuvre de ce cinéaste.

Kim Min-hee et Kwon Hae-hyo dans "Le Jour d'après"

Kim Min-hee et Kwon Hae-hyo dans "Le Jour d'après"

Le monde se divise en deux.

Il y a ceux qui suivent, sans aucune obligation d’assiduité d’ailleurs, mais avec bonheur, la succession de films/variations que le cinéaste coréen parvient faire advenir sur grand écran depuis vingt ans, et avec une prolixité qui ne se dément pas –21 films, dont pour cette seule année 2017 un à Berlin (Seule sur la plage) et deux à Cannes, La Caméra de Claire et celui-ci.

Et il y a ceux qui n’ont jamais vu de film de Hong Sang-soo.

À tous, Le Jour d’après offre des plaisirs singuliers, paradoxaux. Mais pas tout à fait les mêmes.


Le film raconte un enchevêtrement de crises. Celles-ci se nouent autour d’un homme, Kim, avec trois femmes –son épouse, son ancienne collaboratrice et maîtresse, sa nouvelle assistante.

Ce qui est souple et ce qui est rigide

À propos de l’œuvre de HSS, quelqu’un d’érudit écrira peut-être un jour une étude sur le marivaudage à la coréenne. Les ressorts –quiproquos, usages complexe du langage, exigence et duplicité des émotions, rapports de pouvoir– sont les mêmes. Et pourtant tout est différent. Affaire de gestuelle, de rapport aux mots, de distances. Peut-être deux civilisations se différencient-elles par ce qui y est souple et ce qui y est rigide.

Le Jour d’après reconfigure les usages du cinéma de Hong Sang-soo. Essentiellement nocturne, et d’une âpreté physique rare chez ce réalisateur, la circulation des séductions, trahisons, manipulations, affrontements et détresses y est également amplifiée par un usage dramatique du noir et blanc, qui élimine le naturalisme à l’œuvre dans la plupart des réalisations de Hong.

Ce noir et blanc nocturne et hivernal intensifie la chronique sensible des affects, repousse un peu plus dans les marges (sans du tout l’éliminer) l’humour qui infuse aussi ces histoires de couples, d’amour, de sexe et de solitudes.

Cet humour tient pour partie à l’inépuisable dimension comique de la bien nommée comédie humaine, pour partie au contraste entre l’apparence décousue des comportements de personnages qui semblent saisis au plus vif de leurs affects et la structure implacable du récit qui s’avère organiser cette parabole.

Une toile complexe et vibrante

C’est ainsi qu’en colorant de manière particulière une approche extraordinairement cohérente de film en film, Hong Sang-soo offre à ceux de ses spectateurs qui le suivent les joies singulières du suivi de ses variations, de ses réinventions, des jeux d’échos et de contrepoint qui s’esquissent inévitablement entre les films –sans qu’on puisse ni doive distinguer dans quelle mesure cela est délibéré de sa part, ou l’inévitable effet de cette accumulation sur des motifs comparables.

Il y a une dynamique interne de l’œuvre, dont ne doute pas que son auteur se réjouisse de n’en pas être entièrement maître.

Pour les autres, Le Jour d’après ouvre les portes d’un vertige amoureux, d’un jeu de miroirs où les longues conversations à deux ou à trois, les moments d’isolement, l’usage si caractéristique du zoom pour ponctuer ou souligner, celui non moins actif des plans longs, les va-et-vient de l’objectif accompagnant la circulation de la parole, ou dans un autre registre, les effets de l’alcool (et, ici, de la fatigue), contribuent à tisser cette toile complexe et vibrante.

Remarquables, et remarquablement filmés, les quatre interprètes contribuent eux aussi à faire de l’un des plus beaux films de Cannes 2017 un moment singulier à plus d’un titre.

Car là est une autre dimension majeure de l’art de Hong Sang-soo: ce que savent les habitués de son cinéma, ceux qui y accèdent pour la première fois le perçoivent dans le temps même de la découverte de ce qu’on nomme à tort son univers, et qu’il faudrait mieux appeler son regard.

Au-delà des péripéties particulières du scénario, cela concerne la tragédie du banal, l’abîme bouleversant, inépuisable, héroïque, fatal, de l’existence de chaque jour des gens ordinaires, des humains d’ici et de partout aussi bien que de Séoul. Filmant au bord d’un gouffre, Hong Sang-soo est le chantre de cette épopée.  

Le Jour d'après

de Hong Sang-soo,

avec Kim Bong-wan, Kim Min-hee, Cho Yun-hee, Lee Chang-sook.

Durée: 1h32.

Sortie le 7 juin 2017

Séances

      

Jean-Michel Frodon
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