Culture

Confession d'un homme au foyer qui lui aussi craque sous sa charge mentale

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 05.06.2017 à 13 h 43

On ne dira jamais assez la triste condition de l'homme au foyer, de l'écrivain désargenté, la charge mentale sous laquelle il croule, l'enfer d'un quotidien régi par la seule satisfaction des désirs de sa bien-aimée.

Flickr/Paul Stainthorp-Dirty housewife down a Spilsby alleyway

Flickr/Paul Stainthorp-Dirty housewife down a Spilsby alleyway

Sans même le savoir, je dois être le plus grand des féministes. Je le suis tellement que j'ai renoncé à tout travail afin de permettre à ma compagne de gagner seule l'argent du foyer. Par travail j'entends évidemment l'attribution d'un salaire régulier et substantiel capable de payer à lui tout seul le loyer, le majordome et la semaine de thalasso de ma belle-mère.

De temps à autre, il m'arrive de ramener un chèque dont le montant est tellement dérisoire qu'il parvient tout juste à assurer à mon chat le remplacement de sa précieuse litière. Et la pension alimentaire de mon autre chat dont notre ancienne commune maîtresse, appuyée en cela par son fieffé d'avocat, a tenu à récupérer la garde malgré la manifeste antipathie qu'il lui inspire – au chat j'entends ; l'avocat, lui - un sale juif sépharade dont le quotient intellectuel est proportionnellement inverse à celui de son compte en banque - elle a fini par l'épouser.

En grandes pompes. Et à Marrakech, c'est vous dire.

Bref, tout ceci pour dire que je suis pauvre comme Job et l'Abbé Pierre réunis.

Je n'ai même pas le droit au chômage vu qu'aussi loin il me souvienne, je n'ai jamais exercé une quelconque profession hormis celle de secrétaire particulier d'une capitaine d'infanterie quand l'armée me convoqua pour faire de moi un soldat accompli.

Il m'arrive bien d'écrire des romans mais comme ils ne sont lus que par les amies de ma mère qui, soit dit en passant, sont toutes illettrées, les royalties versées par mon éditeur sont si rachitiques que je les reverse directement à l'amicale des écrivains petits, chauves et circoncis dont je suis le président honoraire.

Notez bien que ma fiancée ne me reproche jamais d'être pauvre. Tout au contraire : je crois que secrètement elle s'en réjouit. Comment expliquer autrement son total désintérêt des tâches ménagères dont pas une n'échappe à mes attributions ?

Comment ne pas voir dans mon asservissement la revanche de ma bien-aimée, qui, tout en m'assurant n'être point dérangée par ma situation financière particulièrement atone, ne cesse pourtant de m'accabler de commissions diverses et variées, de courses à effectuer, de vaisselle à nettoyer, de plats à préparer, de chemises à repasser, de chats à caresser, de tapis à épousseter, de draps à changer, de baignoires à récurer, de plantes à rempoter, de carreaux à laver, de sèche-cheveux à réparer, de chaussures à cirer, de belle-mère à appeler quand il ne s'agit pas tout bonnement de courir à la banque retirer quelque argent déposé sur notre compte commun dont, pour des raisons obscures, je ne suis pas le principal détenteur mais tout juste le sous-fifre à qui la responsable de compte consent après moult vérifications à verser du bout de ses ongles manucurés quelques pauvres billets - comme à regrets.

On ne dira jamais assez la triste condition de l'homme au foyer, de l'écrivain désargenté, du blogueur anonyme payé à coups de pots-de-vin, la charge mentale sous laquelle il croule, l'enfer de son quotidien régi par l'unique obsession de satisfaire aux moindres desiderata de Madame dont l'insolente fortune lui épargnerait, par un simple et scandaleux principe capitalistique, de s'abaisser ne serait-ce qu'à descendre les poubelles quand elle s'en va toute pimpante et infiniment reposée affronter une nouvelle journée de travail.

Certes, quand j'ai fini de cocher toutes les cases de mes tâches quotidiennes, j'ai le droit de prendre le chemin de mon bureau où, dans la demi-heure qui me reste avant l'arrivée de sa majesté, il me faut pondre une énième chronique, finir le chapitre de mon roman en cours sans oublier de rédiger les nombreux courriers administratifs – madame étant très procédurière et friande de contentieux à disputer - dont là aussi je suis bien évidemment le seul et unique responsable.

N'était-ce sa fortune personnelle, Flaubert dans ma position, eut écrit Madame Bovary sous la forme d'un simple sonnet. Quand à l'Education sentimentale, il aurait eu à peine le temps d'en esquisser le plan avant de mourir sous le poids de sa charge domestique.

Je songe désormais à me procurer de l'arsenic, encore faudrait-il que le prix en soit raisonnable : je ne me vois guère expliquer à ma tendre épouse la hausse subite de mes dépenses pour un achat dont, méfiante comme elle peut l'être, elle soupçonnerait sans tarder la réelle raison.

 

Évidemment tout ce qui précède n'est que pure fiction.

Ceci dit, si jamais mon sort vous a ému, vous pouvez toujours me verser, en toute discrétion si possible, quelque obole. Via paypal ou alors en adhérant à mon amicale (cf plus haut). Merci d'avance.

 

Je compte sur vous.

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