France

Qui, aujourd’hui, aux Amériques, voudra ou pourra punir Macron?

Claude Askolovitch, mis à jour le 03.06.2017 à 11 h 32

Après l'annonce par le président américain de la sortie des accords de Paris, Macron le ridiculise, parodiant à la face de l’univers son slogan de campagne: «Make our planet great again»... C’est bien le tour de la France!

CHRISTOPHE PETIT TESSON / POOL / AFP

CHRISTOPHE PETIT TESSON / POOL / AFP

La France est une autre Amérique, qui lui rappelle ses devoirs quand elle oublie qui elle est. Emmanuel Macron ne manque pas à la tradition. Cela ne se fait pas sans gloire ni schadenfreude, cette joie amère qui accompagne nos postures. Il n’est pas désagréable de voir les yankees «tourner le dos au monde», comme l’a dit le Président, quand on se rappelle qu’ils nous l’ont enlevé? Des idées de notre Montesquieu, les américains fondèrent, avant nous, une république. Des ruines de nos empires et de nos guerres, suicidaires européens que nous fûmes, ils construisirent leur impérialisme, et leur langue expulsa le français du paradis des diplomates… Macron nous venge, ainsi, en broyant la main de Trump et le punissant verbalement, parodiant à la face de l’univers son slogan de campagne. «Make our planet great again», phrase culte des résistants à Donald, made in France! C’est bien notre tour. Après huit ans de cool Obama, dont le charme étouffait Hollande et exaspérait Sarkozy, on ne déteste pas retrouver de la lumière, et que l’ami américain soit soudain laid en comparaison. C’est inexprimé? Mais il faut toujours avoir cela en tête, quand l’occasion nous est donnée de reprendre le leadership moral. Disant le droit, nous faisons payer quelques avanies.

«Leur certitude de répondre à une sorte de vocation, l'aversion qu'ils portaient à l'égard de toute œuvre coloniale qui n'avait pas été la leur, enfin le désir naturel chez un peuple aussi puissant de s'assurer des positions nouvelles, déterminaient les Américains à prendre notre place en Indochine», philosophait le Général De Gaulle dans une conférence de presse en juillet 1964, osant ses premières critiques contre ceux qui avaient «pris notre place» de colonisateur déchu, et faisaient en Indochine leur guerre contre le communisme. Deux ans après, le 1er septembre 1966, dans un discours prononcé à Phnom Penh, capitale du Cambodge, De Gaulle adaptait dans sa langue le «US go home» des gauches, invitant l’Amérique à quitter ce Vietnam où elle bombardait et ensanglantait au nom de la liberté.

Phnom Penh est un acte fondateur. Macron, contre Trump, rejoue une scène originelle, et l’adapte. Ce n’était pas la première fois que la France se sentait supérieure à l’oncle Sam, mais De Gaulle avait forgé une école. Avant, on tâtonnait. Les souteneurs de Pigalle qui surinaient les soldats blancs racistes du corps expéditionnaire US à la fin de la première guerre mondiale, étaient des précurseurs; de même les foules qui manifestaient contre l’exécution de Sacco et Vanzetti, anarchistes italiens exécutés à Boston en 1926 dans une erreur judiciaire; ou d’autres qui se rassemblaient pour sauver les époux Rosenberg, espions soviétiques supposés, sacrifiés à la grande peur américaine des années 50; ou Louis Forton, dessinateur génial qui envoyait ses Pieds Nickelés ridiculiser l’Amérique de la prohibition.

Mais De Gaulle, c’était autre chose!

En 1966, le Président Lyndon Johnson veut contenir le communisme, et déverse ses troupes, ses avions, ses bombes, pour protéger son protectorat du Sud Vietnam contre le Nord de Ho Chi Minh. De Gaulle lui dit que c’est inutile, depuis un moment, et que la victoire est impossible, mais cette fois le clame dans un pays voisin du Vietnam, au Cambodge qui veut préserver sa neutralité.

«Eh bien! La France considère que les combats qui ravagent l'Indochine n'apportent aucune issue. S'il est invraisemblable que l'appareil guerrier américain vienne à être anéanti sur place, il n'y a, d'autre part, aucune chance pour que les peuples de l'Asie se soumettent à la loi de l'étranger venu de l'autre rive du Pacifique, quelles que puissent être ses intentions et si puissantes que soient ses armes.»

On a bien entendu: «La loi de l’étranger», la croisade US pour la liberté! Le Général est reçu au Cambodge en héros. Le prince Sihanouk, ce roitelet de tourmentes qui côtoyait le communisme pour se préserver du chaos, le compare à un saint médiéval, qui vaincra les dragons: «Notre monde actuel, où tant de peuples sont victimes d'injustices ou subissent des actes de guerre, a le plus grand besoin de modernes "saints Georges", qui osent défendre, même contre le gré de leurs alliés, la justice, le bon droit et la paix.» On récite des poèmes à sa gloire. La France, par son chef, ayant rompu les rangs de l’Occident, est la marraine des peuples contre l’Empire!

La France ingrate

L’Amérique le vit mal. La France est ingrate, qui oublie ceux qui l’avaient libérée! En mars, De Gaulle est sorti de l’OTAN, et le GIs quittent le sol français. Voilà bien ce pays insolent, qui poignarde le camp de la Liberté! Un Représentant de l’Etat de New York, Samuel Stratton, défend à la Chambre des représentants un isolement commercial de la France. Les touristes doivent désormais boycotter Paris, dit-il, et mieux encore: «Si nous évitions d'acheter des vins français, et achetions des vins de l'État de New-York, de Gaulle serait rapidement sur les genoux», lance Stratton.

Ces réactions seront un classique. Une génération plus tard, en 2003, quand un autre pouvoir français défie un autre pouvoir américain, des passionnés débaptisent les french fries pour les renommer freedom fries, les frites de la liberté! on moque en Amérique les défaites historiques des armées françaises, on dénonce l’antisémitisme qui ravagerait notre pays; on fustige l’épaisseur musquée de nos fromages. On fait payer, en somme, au Président Jacques Chirac et à son ministre des affaires étrangères Dominique de Villepin, interprète d’un discours à l’ONU qui l’accompagnera le reste de son âge, d’avoir voulu gêner les plans irakiens de l’administration Bush, défiés verbalement quand leur guerre était déjà prête. «L'usage de la force ne se justifie pas aujourd’hui a dit Villepin, applaudi dans l’enceinte de l’Assemblée générale. Une telle intervention pourrait avoir des conséquences incalculables pour la stabilité de cette région meurtrie et fragile. Elle renforcerait le sentiment d'injustice, aggraverait les tensions et risquerait d'ouvrir la voie à d'autres conflits.» Qui, aujourd’hui, aux Amériques, voudra ou pourra punir Macron?

De Gaulle, Villepin, Macron

En 51 ans, c’est la troisième fois que la France mène une fronde contre l’Amérique indigne. De Gaulle 1966, Villepin 2003, Macron 2017, participent d’une même histoire. Le pays rétif, le pays qui dit non, regarde le géant. Il proteste de son amitié, et n’en frappe que plus violemment. Macron, moquant Trump et ses slogans de mirliton, unifiant le monde contre lui, précise que l’Amérique est notre allié contre le terrorisme. Villepin entretenait une relation amicale avec le secrétaire d’Etat US Colin Powell et avait été ambassadeur à Washington, et Chirac, vendeur de glace et amoureux d’une young lady locale, Florence Herlihy, lors d’un périple de jeunesse. De Gaulle, en 1966, faisait vibrer «l'amitié exceptionnelle et deux fois séculaire» que la France portait à l’Amérique, mais le compliment intégrait la perversion: la France avait aimé l’Amérique, en raison de ses principes: «l’idée que, jusqu'à présent elle s'en était faite, savoir celle d'un pays champion de la conception suivant laquelle il faut laisser les peuples disposer à leur façon de leur propre destin.» Les principes bafoués, l’amitié n’était plus une excuse. C’était l’Amérique qui se trahissait en contraignant les Vietnamiens, fussent-ils rouges, et De Gaulle l’invitait à se reprendre: «En prenant une voie conforme au génie de l'Occident, quelle audience les États-Unis retrouveraient-ils d'un bout à l'autre du monde et quelle chance recouvrerait la paix sur place et partout ailleurs!»

Nous vous aimons, américains, et ne vous pardonnons pas de déchoir, car vos manques blessent toute l’humanité. «Aucun Etat ne peut s'ériger en gardien du monde»,  insiste Dominique de Villepin en mars 2003, alors que les soldats de Bush se battent en Irak. «La force ne doit être qu'un dernier recours parce que cet usage risque d'aviver les plaies du monde», ajoute-t-il. De Gaulle n’en disait pas moins à Phnom Penh, avertissant que la guerre, si elle n’était jugulée, condamnerait le monde «à des malheurs toujours grandissants». Macron parle à l’unisson, pour qui Trump commet «une faute pour l’avenir de notre planète», faisant risquer, à «nos enfants»«un monde fait de migrations, de guerres, de pénuries».

L’entente obsolète des démocraties

Ainsi tance le Français. Lui-même, parallèlement, s’accorde des libertés principielles. L’Amérique, alors, s’indigne de voir la France s’acoquiner contre elle avec des états autoritaires. En 2003, lors de la crise irakienne l’idée que la France puisse voter au Conseil de sécurité avec la Chine et la Russie, contre les Etats-Unis et le Royaume-Uni, semble une profanation. Macron, contre Trump, défend un accord de Paris que les Chinois jurent de préserver. L’entente naturelle des démocraties est obsolète. La France prend la tête d’une croisade hétérodoxe, pour la survie de l’espèce, et isole la plus grand des pays libres! Ce n’est pas si difficile, tant Trump déroge aux canons d’un Président civilisé, mais enfin…

Pour De Gaulle, en 1966, tout était plus compliqué. Son refus était une trahison. Il fallait être communiste, gauchiste, tiers-mondiste, pour ne pas souscrire à la théorie des dominos, et à l’urgence de bloquer le communisme en Asie du Sud-Est. De Gaulle était un anticommuniste mou, et, en Occident, un dirigeant isolé. Il n’en était que mieux récompensé dans le tiers-monde. Il fallait cela pour que la France s’affranchisse de son passé prédateur! Douze ans avant Phnom Penh, en 1954 nous étions nous-mêmes des colonisateurs au Viet Nam, chassés dans l’humiliation de Dien Bien Phu. Dix ans avant Phnom Penh, en 1956, nous envahissions l’Egypte, qui avait osé nationaliser le Canal de Suez et soutenait les indépendantistes algériens, et c’était l’Amérique d’Eisenhower qui nous avait ordonné de cesser. Quatre ans avant Phnom Penh, quatre ans seulement, en 1962, nous avions abandonné l’Algérie à sa liberté, après 132 ans d’oppression et une si sale guerre! Etre du bon côté de la fracture des peuples était un miracle gaullien, mais aussi une revanche. Quand nous étions embourbés dans nos colonies, nos partenaires occidentaux n’en concevaient aucune indulgence. Nous les embarrassions? C’était à notre tour de revendiquer la morale.

Le Général, dans ses discours, faisait de nos errances une preuve de sagesse, et invitait Johnson à s’en inspirer. La France, disait-il, s’opposait à la guerre du Vietnam, «par l'exemple qu'elle-même a donné naguère en Afrique du Nord, en mettant délibérément un terme à des combats stériles sur un terrain que, pourtant, ses forces dominaient sans conteste, qu'elle administrait directement depuis cent trente-deux ans et où étaient installés plus d'un million de ses enfants.» Le Général n’était pas guéri de l’Algérie, ni de notre grandeur passée. Il transcendait la perte, et la maquillait en volonté. «Mais, comme ces combats n'engageaient ni son bonheur, ni son indépendance et qu'à l'époque où nous sommes ils ne pouvaient aboutir à rien qu'à des pertes, des haines, des destructions, sans cesse accrues, elle a voulu et su en sortir sans qu'aient, de ce fait, souffert –bien au contraire!– son prestige, sa puissance et sa prospérité.» Il rappelait aussi, à Phnom Penh, «l’œuvre» jadis accomplie par la France «dans cette région de l’Asie». Le colonialisme, devenu impossible, guidait notre solidarité; ne pouvant plus dominer, il fallait que l’on nous aimât. L’indépendance française fut aussi, dès l’entame, une nostalgie transcendée: une posture de vieux pays et de vieux peuple, rendu sage par tant d’avanies, et qui faisait partager sa philosophie. 

Villepin également, dans la conclusion restée fameuse de son discours de l’ONU, posait l’idée d’une sagesse française, née du recul et des défaites. «Et c'est un vieux pays, la France, d'un vieux continent comme le mien, l'Europe, qui vous le dit aujourd'hui, qui a connu les guerres, l'occupation, la barbarie. Un pays qui n'oublie pas et qui sait tout ce qu'il doit aux combattants de la liberté venus d'Amérique et d'ailleurs. Et qui pourtant n'a cessé de se tenir debout face à l'Histoire et devant les hommes. Fidèle à ses valeurs, il veut agir résolument avec tous les membres de la communauté internationale. Il croit en notre capacité à construire ensemble un monde meilleur.» C’était magnifique, mais comme un testament et finalement aussi peu écouté. La France, s’écartant des Américains, quittait aussi bien le camp des vainqueurs, et engrangeait de l’amour et de l’estime sans rien changer à la marche des choses. Nous prophétisions, sublimes, mais pour notre gloire. Le discours de Villepin n’empêcha pas Georges Bush d’envahir l’Irak, avec les conséquences que l’on sait: nous avions raison, et n’y pûmes rien. Johnson, en dépit de De Gaulle, s’engagea toujours plus au Vietnam, et il fallut tant de morts et de cauchemars pour que son pays, abandonne le pays à son destin. Au passage, le petit Cambodge avait été entraîné dans la guerre, son prince Sihanouk renversé, et, dans les chaos de son histoire, le pays serait la proie de communistes fanatiques et génocidaires, les Khmers rouges.

De Gaulle avait raison et Villepin avec lui mais leurs raisons furent vaines. C’est ici que Macron doit se détacher de ses anciens, pour vivre dans son monde. Se fait-il, quel talent, une auréole internationale, ou peut-il, dans le vrai monde, créer une coalition pour le climat, sans et contre Trump, et l’affaiblir chez lui? Aux Etats-Unis, le Washington Post suggérait que lui, Macron, était responsable du choix de Trump de quitter l’accord de Paris, l’ayant humilié en se vantant de sa poignée de main virile dans une interview; la diplomatie est aussi l’art de ne pas tirer avantage de ses victoires, pour se faire plaisir, et de savoir ne pas déclencher les dingues. Sauf si on cherche le conflit?

Rendre l'Amérique à elle-même

Macron veut peut-être la guerre avec Trump, une guerre politique, un affrontement de valeurs: la victoire de l’ouverture sur le nationalisme borné. En 24 heures, le combat a tourné à la confusion du Président américain, isolé à l’international, contesté à l’Intérieur, où des industriels le lâchent, où des villes et des Etats proclament la sécession environnementale. Macron s’inscrit peut-être dans un combat plus large, frère d’arme des démocrates qui devront reconquérir l’Amérique? Ceci compte peut-être plus que la compétition morale des français et des yankees, qui ne serait, désormais, qu’une apparence? Macron, qui relève le prestige tricolore, est possiblement aussi bien à l’intérieur du jeu politique américain, que face aux Etats-Unis.

Il n’est pas indifférent que Macron ait brisé les codes de la grande France, en s’exprimant en anglais, pour être instantanément relayé dans les media américains. De Gaulle ou Villepin, jadis, parlaient de l’Amérique en français, et par conséquent ne lui parlaient pas, ni ne la changeaient. Il n’est pas indifférent non plus qu’il ait choisi (il l’avait déjà fait pendant sa campagne) de prendre à l’Amérique une de ses grandes fiertés: celle d’être le pays qui accueille pauvres, épuisés et malandrins, pour en faire des hommes libres. Macron, lui, invite les scientifiques américains que Trump aurait découragé à venir nous rejoindre, inversant un paradigme. Il ne s’agit pas tant d’une réalité que d’un symbole. Il mime ce que fut l’Amérique pour les brimés de l’Europe, depuis les puritains de la Nouvelle-Angleterre, les juifs marranes de la Nouvelle-Amsterdam, les Irlandais rescapés des famines. Il lui dit, ainsi, qu’elle s’est égarée elle-même, et ne pourra se retrouver qu’en expulsant celui qui l’égare et la nie en la dirigeant si mal. Il se mêle moins, Macron, de tancer le pouvoir de Washington que de le démolir, lui de l’extérieur, d’autres de l’intérieur pour rendre leur vérité aux Etats-Unis et les Etats-Unis au monde? Ce serait bien la première fois, depuis Lafayette, que nous nous mêlerions d’aider ces autres nous-mêmes, qui nous ont tant aidé. Nous le leur devons bien.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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