Culture

Couleurs

Mariana Enriquez, traduit par Anne Plantagenet, mis à jour le 02.06.2017 à 17 h 40

En partenariat avec les Assises Internationales du Roman, festival incontournable de littérature, Slate.fr publie une série de textes d'écrivain en rapport avec leur travail. Ici, Mariana Enriquez évoque l'importance de la musique lors de la phase d'écriture.

Champ de blé aux corbeaux | par Vincent van Gogh via Wikimedia License by

Champ de blé aux corbeaux | par Vincent van Gogh via Wikimedia License by

En littérature, la pratique précède la théorie, je crois. Ainsi, quand je pénètre dans l’intimité de mes personnages ou dans la structure d’une situation, si apparaissent l’amour ou la colère, la tristesse ou la douleur, je ne sais pas exactement comme j’atteins ces émotions ni si je pourrai les transmettre. Je fais confiance à cette sorte de voix que seul entend l’écrivain, celle du mot qui brisera le calme de la page et provoquera spasme et sursaut chez le lecteur; ou celle des mots qui installeront une situation pénible pour le personnage sans parler de sa douleur mais en le laissant aussi nu et en souffrance que l’os d’une fracture à découvert.

À présent, alors que j’écris sur ma façon d’écrire, je me demande ce qui m’aide à parvenir jusqu’à ces mots. Et je pense aux couleurs associées. Je découvre que je souffre d’une forme particulière de synesthésie qui se produit seulement au moment de l’écriture. Mon écriture se développe presque toujours en musique. Je dis presque toujours parce que je ne laisse pas tourner en boucle une playlist ou un disque. Je réfléchis ou je pense à un artiste précis, ou à une chanson, toujours dans une langue différente de la mienne –l’espagnol–, car les mots dans une autre langue suggèrent davantage, pénètrent moins.

Dans cette synesthésie singulière, une chanson ou un artiste me rapproche de l’émotion dont j’ai besoin. Me faut-il de l’émotion pour que le personnage l’éprouve ou pour qu’elle se dégage de la situation? La musique me rapproche-t-elle des émotions ou m’aide-t-elle à trouver les mots? Je l’ignore. Au moment intime de l’écriture, tout ce que je sais, c’est que j’ai besoin de l’intervention musicale. L’intense tristesse c’est, en général, The Dirty Three: instrumental, le violon au premier plan, les silences. Mais la tristesse n’est pas toujours la même.


Un thème comme «Hope», vaguement encourageant, semble comme le bleu du ciel le matin. Un autre thème comme «Lullabye for Christie» possède le vert de la mousse d’un cimetière en hiver, beau et définitif. Quand je désire la légèreté de la liberté ou le sexe désarmant de l’amour, je fais appel à Bruce Springsteen, aux couleurs chaudes et urgentes; quand je veux la claustrophobie, l’obsession et le sexe destructeur, c’est Nick Cave, qui déferle en rouge et noir, parfois en monochrome. La nuit résonne comme David Bowie, argentée et bleue; la rue retentit comme The Stooges, grise, avec des rayures tigrées rouges, jaunes et vertes.

J’écris une fille brune et fière qui apparaît seulement en entier quand j’écoute Lana del Rey ou Mirel Wagner, ça dépend de son humeur. Une certaine adolescence ne jaillit qu’avec Led Zeppelin, mais il y a des ados aux cheveux orange, ou pourpres, des ados aux couleurs peu naturelles qui surgissent avec The Jesus and Mary Chain et Slayer, bien qu’ils aient besoin, s’ils doivent être heureux, du caléidoscope de Prince.

Je ne sais pas si cette méthode permet aux sentiments d’émerger dans ce que j’écris. J’arrive peut-être jusque-là après un cheminement qui se révèle pour moi plus complexe à percevoir et que je préfère ne pas explorer: connaître le mécanisme, le révéler, le comprendre complètement, n’est-ce pas le début de la fin? N’est-ce pas le moyen de perdre l’enthousiasme? Quand je devine une trame, quand je sais comment fonctionne un effet, quand j’apprends par cœur un itinéraire, mon intérêt décline ou l’action devient mécanique. Je ne veux pas que ça arrive.

Je suis superstitieuse. Quand j’avais 8 ou 9 ans, j’ai compris que la littérature pouvait provoquer des sensations physiques, comme le cinéma pouvait faire rire, ou la musique danser. Je me rappelle avoir jeté loin de moi, après avoir lu une phrase terrible, Simetierre de Stephen King. Je ne me souviens plus quelle phrase suscita cette répulsion physique, cette peur sacrée, la sensation que, si je continuais à lire, ce qui était écrit allait se produire, était prophétique. Je ne veux pas m’en souvenir car ça fait partie, je crois, du mystère de la littérature.

Le texte de Mariana Enriquez a été écrit pour les AIR17, festival conçu et produit par la Villa Gillet, en partenariat avec Le Monde et France Inter, en co-réalisation avec Les Subsistances.

Les AIR17 se tiennent du 29 mai au 4 juin, aux Subsistances à Lyon.(Programme/réservations ici).

Mariana Enriquez
Mariana Enriquez (1 article)
écrivain
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