Tech & internetFrance

La télé aime parfois un peu trop internet (et vice versa)

Vincent Manilève, mis à jour le 16.06.2017 à 8 h 30

«Quotidien» et «Touche pas à mon poste», deux émissions très populaires chez les jeunes, sont devenues de véritables chambres d'écho d'internet.

Image extraite d'une vidéo de Mr Yéyé sur YouTube

Image extraite d'une vidéo de Mr Yéyé sur YouTube

Depuis quelques semaines, en regardant «Quotidien» sur TMC, certains spectateurs ont pu être surpris par l'utilisation répétée d'une musique aux paroles assez particulières, pour moquer, successivement, l'ancien ministre Pierre Moscovici, la présentatrice du JT de France 2 Leïla Kaddour-Boudadi, un commentateur du tournoi de Roland-Garros et presque toute l'équipe de «TPMP».

«On s'en bat les couilles.» Cette chanson peu conventionnelle a été utilisée, au moins à cinq reprises, par les équipes de Yann Barthès entre fin mai et début juin. Sauf que, lors des premières utilisations, les réalisateurs de ces séquences ont oublié de préciser qu'ils n'avaient pas créé eux-mêmes cette balade musicale: à l'origine, il s'agit d'un clip vidéo, posté par l'artiste Mr Yéyé en avril 2016 sur son compte YouTube, clip qui a gagné depuis une certaine viralité et totalise aujourd'hui près de quatre millions de vues.

L'artiste a été reçu en plateau par la suite, pour rendre à César ce qui appartenait à César. 

Ces séquences (et le petit malaise qui en découle) témoignent, de façon plus générale, d'une véritable passion d'une partie du paysage audiovisuel français pour la culture web. Un certain nombre d'émissions se sont emparées des codes du web, notamment «Personne ne bouge» sur la chaîne Arte avec l'hilarant format «Tutotal», inspiré des nombreux tutos publiés sur YouTube. Mais nous avons décidé d'axer notre réflexion sur les deux émissions qui s'approprient le plus fréquemment ces codes: «Quotidien» et «Touche pas à mon Poste». 

«Quotidien», centre du recyclage du mème

L'émission de Yann Barthès est sûrement l'émission la plus «mèmifiée» du PAF. Entre mars et mai 2017, ils ont ainsi produit six vidéos sur l'air de la chanson «Shooting Stars» (avec plus ou moins de réussite, on y reviendra plus tard).

Certains téléspectateurs ne le savent peut-être pas en regardant leur télévision, mais l'histoire de ce format visuel nous vient d'internet. Le morceau «Shooting Stars» de Bag Raiders, sorti en 2008, a d'abord été remixé avec des images amusantes au début de l'année 2016. Puis, comme l'indique le site de référence Know Your Meme, un détournement réalisé en janvier 2017  avec un homme plongeant dans une rivière, a imposé le format que l'on connaît: «Cela a lancé une mode de vidéos où la chanson est couplée avec des images de personnes chutant et éditées de façon à faire croire qu'elles tombent dans l'espace.» Pendant la présidentielle, beaucoup d'internautes en ont ainsi profité. 



«Quotidien», qui fait autant de politique que de divertissement, ne pouvait pas passer à côté de la vague et a usé et abusé du format, en oubliant parfois les règles qui édictent l'utilisation d'un mème. «Shooting Stars» se base normalement sur une chute, ce qui n'est pas le cas de cet extrait de l'émission autour des chroniqueurs Eric et Quentin. 

Mais ce n'est pas le seul exemple de récupération de mèmes venus d'internet: on a parlé de la chanson «On s'en bat les couilles», on pourrait aussi évoquer leur (ré)utilisation récurrente de ce gif montrant un Jean-Luc Mélenchon surpris, de la blague sur «l'opportuniste» Jean-Vincent Placé, du Wasted, du légendaire mème dérivée de la phrase de Meryem Croft «Je ne suis pas venue ici pour souffrir ok?». Difficile également de ne pas voir derrière les parodies «Stranger Jean-Pierre» un hommage caché aux surréalistes vidéos YouTube Poop qui inondent la plateforme. Dans les stories d'Eric et Quentin les deux trublions du paf, la référence aux formats de Snapchat et d'Instagram est complètement assumée (les “stories” correspondent au même usage dans ces applications); ainsi, pendant quelques minutes, la télévision se transforme en fenêtre internet.

 

 

«TPMP», la fin de la chaîne alimentaire du buzz

A la même heure, mais sur C8, «Touche pas à mon poste» fait aussi la part belle aux mèmes, avec une passion particulière pour les plus connus d'entre eux. Le 5 juin, Cyril Hanouna a ainsi accueilli en grande pompe le saxophoniste moldave Sergey Stepanov. Vu comme ça, cette présence sur le plateau pouvait sembler étrange: un saxophoniste moldave dans une émission dont le présentateur est fan de la chanson des sardines de Patrick Sébastien? On comprend mieux en revanche quand on cite le surnom de Stepanov: Epic Sax Guy, la star du saxophone érotique sur internet. En 2010, lors de l’Eurovision, Stepanov s’est fait remarquer sur scène en interprétant un morceau pour le moins osé, qu'il accompagne d'une gestuelle toute aussi évocatrice. Une séquence restée dans les mémoires, reprise et remixée à l'infini et qui lui vaudra le surnom d'«Epic Sax Guy». 


Le reste de l'émission, la partie «internet» est gérée par Camille Combal et sa chronique «Le poste de surveillance». En plus des vidéos piochées en ligne et répondant à la règle des cinq C (chats-chiens-chutes-caméras-cachées), l'équipe de «TPMP» ajoute souvent un même bien connu pour «pimenter» le niveau humoristique du contenu. Par exemple, peu de monde ignore encore l'existence du Dramatic Chipmunk, cette vidéo où un petit tamia qui se retourne pour fixer la caméra avec un air terrifié. Il a suffi d'ajouter de la musique de circonstance, et le tour était joué: la vidéo atteint plus de 40 millions de vues à ce jour.


Dans sa chronique, Combal glisse régulièrement cette musique et ce zoom quand une séquence n'est pas aussi drôle qu'il aimerait (notons ici que Yann Barthès l'utilise aussi). Le 10 avril dernier, le chroniqueur de Cyril Hanouna en a donc fait usage, pour renforcer l'aspect comique d'une petite bourde de présentatrice télé. On a aussi repéré d'autres moments où l'on aperçoit une parodie de l'intervenant de la BBC interrompu par ses enfants (ici), une reprise d'une fameuse phrase ambiguë de Winnie l'Ourson (ici également) ou du père qui a une façon bien particulière de pleurer (). Quand «Quotidien» s'est moqué de «TPMP» avec sa reprise de la chanson «On s'en bat les couilles», Hanouna a répondu en la détournant à son tour.

Cette omniprésence de détournements web dans l'éditorialisation de ces émissions n'est évidemment pas innocente; sans calculer au buzz près, la télévision sait qu'internet est une source d'inspiration inépuisable, où le succès de la blague est déjà assuré par sa viralité. Or ces émissions rassemble des audiences importantes (entre 1 et 1,5 millions de téléspectateurs) parce qu'elles savent divertir. 

La télévision a besoin d'internet (et vice versa)

La culture web correspond parfaitement à la vocation d'émissions qui, comme «TPMP» et «Quotidien» –dans une part moins importante–, veulent divertir. Internet devient une mine d'or LOLesque: pas une journée ne passe sans qu'un sujet soit tourné en dérision sur Twitter. Et, il y a de fortes chances que ce qui «buzze» la journée sur les réseaux sociaux marche le soir-même dans les émissions. Tout comme Le Parisien peut inspirer les sujets des JT de 13 heures et 20 heures, les réseaux sociaux peuvent influencer les émissions de 19 heures. 

Comme nous l'explique Christophe Carron, ancien rédacteur en chef de la «Nouvelle Edition» et du «Grand Journal», l'impact d'internet à la télé est naturel, comme dans n'importe quelle autre rédaction de n'importe quel média:

«Tous les journalistes sont sur Twitter. Quand t’es sur une timeline, non seulement tu as les sources classiques, mais aussi les mecs que tu suis à côté. Quand un contenu devient viral, forcément ça arrive dans ton flux, et on est tous pareils. On est soumis à des buzz qu’on a envie de prendre pour notre émission ou notre site. Pour moi, la règle, c'était de dire que, quand tu vois un truc sur internet et que tu as envie de lever la tête de ton ordi pour en parler à ton voisin, c'est un truc dont il faut que tu parles. Si tu as réagi et que tu as envie de le partager, c'est que tu estimes que c'est légitime pour être publié. Mais c'est pareil pour tout le monde, que tu sois sur un site, à la radio ou à la télévision.» 

Les chargés de ces séquences au sein des rédactions sont parfois eux-mêmes consommateurs de cette culture web et s'en inspirent directement. L'équipe de «Quotidien», héritière du «Petit Journal», a toujours su s'adapter à la culture populaire, web ou non, et en jouer. Etienne Carbonnier, de «Quotidien», a expliqué avoir rendu «hommage» à la chaîne YouTube du Club, dont il est fan, pour réaliser le générique de sa chronique sportive. 

De plus, si elle n'est pas forcément calculée, ces reprises de mèmes sont très utiles une fois l'émission terminée. Diffusées sur les réseaux sociaux, elles permettent d'augmenter la visibilité de l'émission et de gagner des abonnés et potentiels nouveaux téléspectateurs. Ce n'est pas un hasard si les tweets de «Quotidien» ou  «TPMP» diffusant ces mèmes faits maison sont plus partagés que la moyenne (son rival «Le Petit Journal» s'est également essayé à l'exercice, et sans connaître le même succès, faute d'audience, a quand même obtenu un nombre important de retweets).

Mais il serait précipité d'oublier de dire qu'internet n'a pas besoin de la télévision, que l'un représente l'avenir et l'autre le passé. Si les relations peuvent être compliquées entre les deux médias (il suffit de voir comment certains journalistes traitent les YouTubeurs pour comprendre une forme de mésentente entre ces deux mondes, ou du moins une réelle incompréhension), il faut néanmoins reconnaître une vraie appétence du web pour la télévision. «La télé se nourrit d’internet, et inversement, note Christophe Carron. Tu as pleins de contenus viraux sur internet qui viennent de la télévision. C’est un écosystème assez bien réparti et équitable, avec des ponts entre les deux. Ce n’était peut-être pas le cas avant, mais maintenant que les deux formats sont identiques, on peut plus facilement unir les deux.» Et ce n'est pas Meryem Croft, rendue célèbre pour son «Je ne suis pas venue ici pour souffrir ok?» ou le compte Malaise TV  qui diront le contraire; internet et la télévision s'alimentent mutuellement. 

«Source : internet»

Pourtant, malgré cette veille permanente et ces échanges cordiaux entre les deux, il arrive régulièrement que des manquements surviennent. À la télévision, on voit souvent en tout petit sur des reprises de vidéos YouTube l'inscription «Source: internet». Comme si internet était un supermarché dans lequel tout le monde pouvait se servir et que les internautes n'étaient pas des personnes qui ont des droits sur leurs publications. 

Il est intéressant de noter que «Quotidien» a attendu sa deuxième utilisation de la chanson «On s'en bat les couilles» pour citer Mr Yéyé. 

Christophe Carron explique que, s'il a toujours fait attention à citer les sources lorsqu'il était rédacteur en chef, ce n'est pas toujours évident de le faire dans l'urgence des préparations d'émission. «J’ai toujours fait attention à ce qu’on mette les sources quand j’étais à “LNE” et au “Grand Journal”, car je viens du web et de la presse écrite où on créditait les photos. On le faisait toujours pour éviter après qu’on nous dise qu’on a dépouillé ces personnes. Après une émission télé se fait dans une urgence folle, je ne pense pas qu’il y ait une sorte de malice, ou une volonté de nier la personne à l’origine du buzz.» Il ajoute néanmoins qu'internet ne s'est jamais privé pour oublier de citer les créateurs de contenus télévisés (comme sur le compte Malaise TV). La télévision est aussi un supermarché pour internet: «Inversement, sur internet, on pioche à la télévision sans se soucier de l’auteur. Sur Twitter, tu as des photos de presse qui sont récupérées, détourées, et ne sont pas sourcées. C’est l’exemple de l’homme à la pelle, personne ne s’est soucié du photographe. Après, il y a la responsabilité de l’internaute et celle de la boîte de prod.» 

La télévision et le web sont-ils en train d'opérer un rapprochement web-culturel? «Tout le monde est en train de sampler tout le monde, pour faire un joyeux bordel médiatico-numérique, estime Christophe Carron. C’est un peu une fusion de contenus dans tous les sens, et je pense que tout ça n’est pas réfléchi, mais simplement que les gens ont envie de partager, de réutiliser.» Le lundi 5 juin, les deux médias nous ont offert un exemple parfait de ce mélange de culture. Ce jour-là, «Quotidien» a diffusé une interview de Robin, adolescent soi-disant venu draguer au Get Beauty, salon des YouTubeuses beauté. La séquence avait amusé certains, choqué d'autres, mais il s'est avéré ensuite qu'il s'agissait en réalité d'une caméra cachée menée par GonzagueTV, YouTubeur habitué du genre. La télévision et le web, meilleurs ennemis pour la vie. 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (340 articles)
Journaliste
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