Sports

Pourquoi Djokovic, Federer et Nadal sont toujours très discrets sur les problèmes de leur sport

Yannick Cochennec, mis à jour le 04.06.2017 à 16 h 13

Aucun autre sport que le tennis ne contraint les compétiteurs à s’épancher à longueur de temps.

Rafael Nadal, le 2 juin 2017 à Roland-Garros | Lionel Bonaventure / AFP

Rafael Nadal, le 2 juin 2017 à Roland-Garros | Lionel Bonaventure / AFP

Le tennis est un sport à part dans le sens où il expose individuellement, et souvent pendant des heures, deux sportifs à la lumière crue des caméras de télévision, les très médiatisés tournois du Grand Chelem accentuant cet effet miroir. Cette discipline a également ceci de particulier qu’elle existe sur les écrans de janvier à novembre, au cœur d’une actualité qui ne paraît jamais avoir de fin, contrairement à d’autres nettement plus saisonnières. Comme une loupe de microscope, les images scrutent, dans un défilé ininterrompu, les attitudes, les mimiques et les gestes avec une précision et une répétition qui ne laissent aucun détail à l’écart. Les tics et les tocs de Rafael Nadal sont ainsi devenus le spectacle ordinaire de chacune de ses rencontres au point que son fessier nous semble désormais très familier en le regardant tirer mécaniquement sur son short à Roland-Garros.

Disséminés autour des courts, les micros captent en stéréo chaque parole avec un écho qui trouve toujours sa caisse de résonance quelque part, notamment sur les réseaux sociaux dès lors qu’un mot de travers a été prononcé. Et une fois qu’un match est terminé, l’exercice d’observation se poursuit en salle de conférence de presse où, là encore, les attitudes et les tournures de phrases sont filmées et analysées dans un lieu devenu une sorte de confessionnal ou de cabinet psy. Aucun autre sport que le tennis ne contraint les compétiteurs à s’épancher de la sorte à longueur de temps.

Etre soi-même dans ce contexte ne va pas toujours de soi et rares sont peut-être les joueurs restés à peu près fidèles à leur véritable personnalité en ayant été contraints de se protéger voire de se blinder face à cet «espionnage». Au fil du temps, le tennis a d’ailleurs été accusé d’avoir encouragé ou accepté une forme de lissage des personnalités et des comportements, loin des années 1970-1980 où des champions comme Ilie Nastase, John McEnroe et Jimmy Connors pouvaient allègrement laisser libre cours à leur tempérament et parfois à leurs pulsions. C’était mieux avant, vieux cliché bien connu.

La liberté de ton se reflétait sur les cours

Ce sport n’a jamais été, il est vrai, aussi fort, porteur et populaire qu’à cette époque en raison de ces personnalités qui l’«ouvraient». Mais c’était un autre temps, à un moment charnière où aucune structure ne pouvait agir comme intermédiaire entre les sportifs professionnels et leurs employeurs, où un dialogue et un rapport de force étaient à créer dans une industrie du sport naissante presque livrée à elle-même. Cette période s’est étalée entre les années 1970 et 1980. Les sportifs avaient donc tout à gagner en adoptant une position revendicatrice ou provocatrice. Ils sentaient qu’ils devaient avancer groupés, mais en donnant de la voix pour faire progresser leur cause.

Des figures comme Arthur Ashe, Billie Jean King, Martina Navratilova ont été, dans ces domaines, des personnages clés, notamment au moment de mettre sur pied des organisations comme l’ATP et la WTA, des entités représentatives des joueurs, qui faisaient alors véritablement office de syndicats. En 1970, Billie-Jean King avait ainsi affronté Bobby Riggs pour exiger l’égalité des droits dans une rencontre homme-femme restée célèbre et baptisée «Bataille des sexes», objet d’un film qui sortira en septembre avec Emma Stone dans le rôle de Billie-Jean King. De son côté, Arthur Ashe, à l’origine de l’ATP, n’avait pas craint d’aller défier les autorités sud-africaines chez elles pour dénoncer l’apartheid. Dans cette période bouillonnante, cette liberté de ton se reflétait donc sur les courts. Chacun pouvait s’exprimer avec force y compris dans un temple aussi solennel que le Centre Court de Wimbledon où John McEnroe a poussé quelques coups de gueule puissants.

Puis à l’orée des années 1990, les superviseurs, ces personnages en costume gris placés dans un coin du court pour surveiller les comportements déviants sur les circuits professionnels, ont commencé à bénéficier de davantage de pouvoir en étant autorisés à s’appuyer sur un règlement de plus en plus castrateur. La disqualification en plein match de John McEnroe en huitièmes de finale de l’Open d’Australie en 1990, pour quelques gros mots de trop, a marqué clairement le début d’une nouvelle ère que la médiatisation et la financiarisation du tennis, la prolifération des agents de joueurs et l’envahissement des attachés de presse, toujours prêts à penser pour leurs clients, y compris lorsqu’ils pensent probablement le contraire, n’ont fait qu’accentuer une tendance devenue loi du genre. Pour la bonne conduite des affaires, il fallait marcher droit et le tennis s’est uniformisé comme une toile cirée sur laquelle tout devait glisser.

L'image est ce qui compte le plus

Aujourd’hui, tandis que l’argent inonde l’existence des joueurs, leur image est ce qui compte le plus pour eux puisque c’est ce qui leur rapporte le plus, sachant que la marchandisation de ladite image se prolongera au-delà de leur carrière sur les courts. Et ils n’ont donc rien à gagner à prendre des positions trop risquées, au contraire même: ils y ont beaucoup à perdre. Novak Djokovic, Roger Federer, et Rafael Nadal sont ainsi toujours très discrets sur les problèmes de leur sport –en sous-main, ils utilisent leurs agents comme messagers ou comme acteurs au nom de leurs intérêts– et pas du tout sur ceux du monde ou de l’actualité pour ne surtout risquer de s’aliéner aucun marché à l’international. D’une certaine manière, les stars sont des entreprises plus que des individus; et les entreprises ne choisissent aucun autre parti que celui de la majorité de leurs clients.

Dans ce contexte, les «vilains canards», un peu foufous, n’ont aucune chance de s’en sortir pour peu qu’ils oseraient être vraiment eux-mêmes. L’Australien Nick Kyrgios, estampillé «bad boy» en raison de son éducation parfois suspecte sur le court, ou de sa manière décomplexée d’affirmer qu’il devrait faire autre chose –puisqu’il lui arrive, paraît-il, de s’ennuyer raquette en main–, est condamné à perdre dans tous les cas. S’il est lui-même, il est vilipendé pour son supposé manque de tenue, commeen 2015 à l’Open du Canada lorsqu'il proféra des insultes à l’adresse de Stan Wawrinka. S’il tourne le dos à sa personnalité en se pliant à la règle générale, il lui sera reproché d’avoir rejoint les troupeaux des «moutons silencieux». Et quand l’un de ses sponsors l’oblige à rencontrer contractuellement certains journalistes, l’exercice peut se révéler, là encore, absolument contre-productif. La Française Kiki Mladenovic, qui a l’habitude de dire ce qu’elle a sur le cœur, quitte, parfois, à critiquer sévèrement certaines de ses rivales, est pour ainsi taxée de prétentieuse quand elle émet ses opinions iconoclastes. Haro médiatique sur elle de la part des mêmes qui regrettent, par ailleurs, les lénifiants propos «corporate» de ses collègues. Kiki aura probablement appris sa leçon pour l’avenir et il est vraisemblable que Nick Kyrgios finira bien par entendre une forme de raison sous la pression de ses conseillers.

En 1989, Canon avait initié une campagne de publicité intitulée «Image is everything» et incarnée par Andre Agassi. Des années plus tard, dans une autobiographie à sensation, le champion américain avait déploré ce slogan qui ne lui ressemblait pas et qui l’avait donc «trahi» sans dire combien il lui avait rapporté. Tout a un prix même quand il ne s’agit pas de soi.

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (561 articles)
Journaliste
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