Monde

Demjanjuk ou la fin de l'histoire

Matthieu Balu, mis à jour le 21.12.2009 à 15 h 07

L'Allemagne a su vaincre ses tabous, bien aidée par le temps qui passe.

Plus de 210 accréditations presse pour 60 places disponibles, une salle d'audience qui tourne au pugilat tant les sièges sont rares: l'ouverture du procès de John Demjanjuk, le 1er décembre (il a été suspendu jusqu'au 21 décembre en raison des problèmes de santé du prévenu) fut un événement dans la capitale bavaroise, et pour l'Allemagne toute entière une curiosité à plus d'un titre. Les tribunaux d'outre-Rhin ont en effet pris la responsabilité de juger un homme qui n'est pas un ressortissant allemand, pour des faits qui ne se sont pas déroulés sur son sol, mais au cœur de la Pologne occupée.

L'affaire est sans aucun doute unique, avec son accusé deux fois apatride, condamné à mort dans les années 80, gracié au bénéfice du doute puis remis en examen aux Etats-Unis au début des années 2000, extradé vers l'Ukraine d'abord avant d'enfin faire la Une des quotidiens munichois.

Pourtant, la structure qui a conduit à ce nouveau procès n'a rien d'une nouvelle venue dans le paysage de la chasse au nazis: depuis cinquante ans, en silence le plus souvent, et à grand spectacle parfois, les autorités traquent un passé qui ne leur appartient pas.

Le casse-tête de la dénazification

Il y a Nuremberg bien sûr, le plus célèbres sans doutes de tous les tribunaux jamais érigés, où les grands barons du nazisme qui n'avaient pas suivi la destinée d'Hitler ni réussi à fuir seront mis devant leurs crimes, dans une mise en scène spectaculaire qui fera œuvre de pédagogie et d'avertissement pour les décennies, voire les siècles à venir. A la suite de ces 22 accusations, suivront les «autres procès de Nuremberg», condamnant à douze reprises des officiers supérieurs.

Au total, jusqu'en 1949, dans l'ensemble des zones d'occupation, une partie des cadres et exécuteurs de l'organigramme nazi ou des entreprises ayant collaboré seront accusés et condamnés: les Einsatzgruppen, IG Farben, les haut commandement militaires... Ce seront 5.006 inculpations, 794 condamnations, 486 exécutions qui auront lieu durant les quatre années qui suivirent la chute du nazisme. Si les occupants américains, britanniques, français et russes traitent avec une rigueur et une sévérité différente la question, c'est en général le pragmatisme qui domine, et qui conduit à l'idée qu'il faut s'arrêter en-dessous d'un certain niveau de responsabilité. Il est impossible, absurde même, de condamner ou même de mettre en accusation les 6.500.000 allemands ayant appartenu au NSDAP; c'est donc aux éléments jugés les plus dangereux que l'on s'en prend: SS, Gestapo, SD... Au-delà du nombre, c'est la force symbolique qui est retenue pour une dénazification qui ne peut en aucun cas être considérée comme complète.

La juridiction allemande est alors chargée d'une tâche jugée mineure: traduire ses propres citoyens pour les actes commis uniquement contre le peuple allemand, et c'est la création de la RFA, en 1949, qui marque le grand tournant de la machine judiciaire. Avec la fin des tribunaux militaires alliés commence la dénazification par la justice ordinaire: désormais des allemands jugeront d'autres allemands pour l'ensemble de leurs crimes de guerre, en réutilisant la jurisprudence établie par les alliés au sein du conseil de contrôle. Avec cet outil juridique, la cour peut punir en s'alignant sur les peines décidées à Nuremberg.

Une difficile introspection

Le ralentissement dans le nombre des mises en accusation est alors sensible. Les raisons sont évidentes: le rôle exemplaire des premiers procès n'existe plus, la volonté alliée de trouver les responsables pour mieux les retrancher de la société allemande non plus. Mais plus encore, c'est la situation internationale qui va, une fois de plus, décider du sort de la dénazification: avec la guerre froide qui s'avance, c'est dès 1951 que, suivant le dessein américain de donner l'image d'une RFA sûre d'elle et «nettoyée» de ses bourreaux, le processus faiblit, jusqu'à s'inverser. Ainsi, ce seront 39 000 hauts fonctionnaires qui retrouveront leur place dans l'organigramme entre 1951 et 1953. Le bruit est alors étouffé par la tournure dramatique que prend la division prolongée de l'Allemagne, mais la crise de conscience, névrose mise en sourdine par des années de reconstruction intensive, couve.

Le scandale du procès de l'escadron

Nous voici en 1956, à Memel, petit village situé aujourd'hui en Lituanie : un homme se présente aux autorités locales et réclame d'être réintégré au poste qu'il occupait avant la guerre. L'affaire s'ébruite, la presse en parle, un lecteur le reconnaît : il était membre d'un Einsatzgruppe, responsable du massacre de plus de 5 000 juifs à Ulm dans le cadre de l'opération Barbarossa. Un procès est organisé immédiatement où il comparaît entouré de ses anciens acolytes du groupe dit de «l'escadron». Mais l'affaire réveille bien douloureusement les consciences: trop pressées de reconstruire une société en morceau, les autorités allemandes n'ont pas punis, pas condamné assez les membres actifs de la terreur nazie.

Le ministère de la justice met alors en place le Service central d'enquête sur les crimes nationaux-socialistes, véritable machine à collecter les preuves, les témoignages avec d'importants pouvoirs d'enquêtes : jusqu'à une cinquantaine de juges et de procureurs particperont à cette tâche gigantesque et souvent silencieuse, mettant en accusation plus de 7 000 personnes... Jusqu'à ce 30 novembre 2009, rendu possible là encore par le travail de fourmi accompli au sein ce qui est devenu avant tout un centre de documentation, basé à Ludwigsburg, dans la région de Stuttgart.

Pour la population, le réveil est douloureux, et souvent mal compris. On s'étonnera que le maire de la ville ait vu d'un très mauvais oeil l'installation des bureaux du siège du service d'enquête: la société allemande est encore celle de l'immédiat après-guerre, où l'oubli est nécessaire et la catharsis hors de portée. Le passé ne passe pas, mais la justice s'y attèle à nouveau.

1968, la gifle de la jeunesse

Le vent de changement qui s'installe dans la jeunesse européenne à la fin des années soixante prend en Allemagne de l'Ouest une valeur plus paradoxale qu'ailleurs: la rue, les étudiants demandent des comptes à leur parents, et à l'inverse de faire table rase du passé, il est temps de l'étaler au grand jour. L'époque est dominée par la mise en cause généralisée de la RFA, d'abord à cause des liens qu'elle a gardé avec le national-socialisme. Il s'agit, pour l'historien Jürgen Kocka, d'une jeunesse qui veut «se confronter au passé nazi des pères». L'image la plus marquante de cette volonté, presque sauvage, d'être en face de la vérité pour la première génération qui n'a pas connu la guerre, est incarné par une gifle, donnée au chancelier Kiesinger au cri de «Nazi! Nazi! Démission!» par une jeune fille au nom bientôt célèbre et célébré, Beate Klarsfeld.

Dès le début des année 1970, dans le courant d'une pensée plus libre et d'étudiants qui accèdent aux relais de pouvoir et alors que l'office central de Ludwigsburg continue ses enquêtes dans la République Fédérale, la «chasse au nazis» commence. Serge et Beate Klarsfeld vont ainsi traîner devant les tribunaux allemands, comme devant d'autres juridictions (on se souvient du procès Barbie) de très hauts dignitaires réfugiés à l'étranger. Ainsi le «Procès de Cologne» en 1979, sera le plus retentissant, avec à la barre les dignitaires Lischka (SS), Hagen (SD), Heirinchsohn (Gestapo). C'est le retour des procès à but pédagogique, non plus pour la génération passée, mais pour celle à venir.

Un aboutissement?

La mise en accusation du présumé « Ivan le Terrible » est, au regard de l'histoire de la dénazification par l'Allemagne, une double leçon sur l'apaisement et la mémoire. Rappelons d'abord que le vieillard est apatride, mais d'origine ukrainienne, avant d'avoir été de nationalité américaine; de plus les activités qui le conduisent aujourd'hui devant les tribunaux ont eu lieu en Pologne. Que la justice allemande, cinquante ans après avoir été, sous une puissante tutelle, autorisée uniquement à juger ses concitoyens pour des actes commis sur son sol, juge donc pertinente de s'occuper du cas d'un étranger ayant agi à l'extérieur pour le compte du nazisme est une marque assez frappante qu'une page se tourne.

Mais cette mise en accusation n'aura été possible que par l'action combinée des Klarsfeld, qui dans leur combat acharné ont retrouvé l'homme et l'ont mis, dès 1993, devant les tribunaux français, et de notre fameux Service central d'enquête de Ludwigsburg: c'est en effet ce bureau, aujourd'hui cinquantenaire, qui a réuni les preuves suffisantes à la procédure en cours. Longtemps rattrapée par sa mémoire, l'Allemagne a su vaincre ses tabous, bien aidée il est vrai par le temps qui passe.

Matthieu Balu, étudiant en Histoire. Il habite à Munich.

Image de Une: John Demjanjuk en fauteuil roulant à Münich, Michael Dalder/Reuters

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