Double XHistoire

Féministe, anarchiste et musulmane, Leda Rafanelli n’était pas à un paradoxe près

Benedetta Blancato et Stylist, mis à jour le 06.06.2017 à 14 h 47

Leda Rafanelli emmerdait à peu près tous ceux que ses paradoxes emmerdaient. 

Illustrations Élodie Bouédec

Illustrations Élodie Bouédec

Gênes, Italie. Fin des années 1960. Dans un appartement chargé d’encens et encombré 
de bibelots, des femmes en pleurs viennent consulter une cartomancienne qui se fait appeler Djali «celle qui n’appartient qu’à elle-même» en arabe, Leda Rafanelli de son vrai nom. Qui l’a croisée jure que son regard recèle un feu «qui oblige à baisser les yeux». Sapée comme une gitane –châle sur la tête, créoles dorées, cou et poignets entièrement recouverts de bijoux en toc– sous couvert de pouvoirs ésotériques, Leda accueille leur détresse, apporte soins et conseils. Entre deux câlins, elle donne aussi des cours de calligraphie arabe, écrit des romans, peint. Parmi les éplorés franchissant la porte de son dernier refuge, peu sont au courant de qui fut Djali-Leda. Et ce n’était pas exactement ce qu’on appelle un filet d’eau tiède.

Figure centrale de l’anarchisme italien du début du siècle dernier, éditrice et écrivaine engagée, après avoir traversé les conflits mondiaux les deux poings levés, Leda est tombée dans l’oubli de son vivant, choisissant de renoncer au militantisme pour se retirer dans l’ombre. Pourtant, ses engagements pour le multiculturalisme et l’autodétermination ont certainement ouvert la voie aux luttes des générations suivantes. À la fois musulmane et anarchiste, féministe et antiféministe, Leda était une professionnelle du grand écart intellectuel. «S’il y a bien une leçon qu’elle nous a apprise, explique à Stylist la dessinatrice Sara Colaone, coauteure avec le journaliste Francesco Satta et Luca de Santis de la BD Leda, aux éditions Coconino Press, 2016, en italien, c’est de ne jamais craindre la liberté.»

Les sirènes du port d'Alexandrie

Sa liberté, Leda ne l’a pas exactement trouvée à Pistoia, la petite ville de Toscane où elle est née en 1880. Fille d’ouvriers, à l’époque où les ouvriers pouvaient encore se réclamer de 
la classe moyenne, elle travaille dès l’âge de 14 ans dans une imprimerie. 

«Un boulot que j’adorais, écrit-elle. Je lisais tout le temps, je corrigeais les épreuves, y compris celles d’un petit journal socialiste souvent saisi par les autorités.»

Assemblant les caractères en plomb, une page après l’autre, elle accède à une culture souvent inaccessible dans son milieu, et commence à se sensibiliser à la lutte des classes. «À l’époque, la presse militante était en plein essor, on imprimait frénétiquement des livres et des magazines», explique Satta. La légende veut que sa vie bascule en 1901, quand elle est envoyée chez des amis de sa famille à Alexandrie, pour oublier et faire oublier l’incarcération de son père pour dettes. Avec la récente ouverture du canal de Suez, cette immense ville portuaire fourmille d’immigrés, parmi lesquels une importante communauté d’Italiens issus de la mouvance anarchiste. Leda, 20 ans, tout en enthousiasme, trouve ici sa patrie d’élection: «Depuis mon enfance, écrira-t-elle, tous mes souvenirs, tous mes rêves et mes désirs étaient tournés vers l’Égypte ancienne.» Ce court séjour reste pourtant nimbé de mystère.

Illustration: Élodie Bouédec

À tel point qu’après presque trois décennies de recherches, Satta affirme qu’il «est probable qu’elle n’ait jamais mis les pieds en Égypte et qu’Alexandrie ne soit qu’un ailleurs idéalisé». So what. Une petite légende n’a jamais fait de mal à quiconque souhaitant gratter un peu de fame. Leda choisit donc le Proche-Orient. Et tombe amoureuse d’Ugo Polli, propriétaire d’une imprimerie et militant anarchiste, qu’elle aurait connu à l’ombre des palmiers. Ils se marièrent direct avant de rentrer en Italie, à Florence pour y fonder une maison d’édition. Au catalogue: livres et tracts de propagande anar. De plus en plus engagée, Leda commence à écrire dans de nombreux journaux militants pour dénoncer les inégalités sociales et appeler à la révolte.

«Notre rêve, notre noble utopie, c’est de créer une humanité plus forte et consciente, différente de la population opprimée, lâche et douloureuse qui ignore la beauté et la vérité de la vie.»

Leda, la slasheuse

En Égypte, Leda n’a pas fait que roucouler. Elle a aussi rencontré une religion: l’Islam. Elle découvre la doctrine musulmane par le biais du soufisme, un courant mystique qui à cette époque séduisait beaucoup les jeunes occidentaux à la recherche d’une spiritualité pure, non-politique. «La culture avant-gardiste de l’époque regorgeait d’appels à l’ésotérisme et l’occulte», analyse l’historien Cesare Bermani, spécialiste des mouvements ouvriers. Selon Satta, «le soufisme représentait ce que le yoga est aujourd’hui: une recherche philosophique, qui pour Leda a été sincère mais jamais clivante. Elle s’intéressait aussi au bouddhisme et au judaïsme.»

Leda croît comme elle vit, avec zéro sens de la mesure. Et ne voit vraiment pas le problème lorsque l'on relève la contradiction entre son anarchisme antireligieux et sa foi. D’ailleurs, loin d’être mise au ban par ses camarades, presque tous farouchement athées, sa conversion rajoute à sa légende naissante. Tuniques décorées, longs colliers, poignard à la ceinture viennent sublimer une pratique religieuse quotidienne, dans une bouillasse idéologique qu’elle mijote à sa sauce. Leda est une femme de synthèse: dans un équilibre aussi précaire que décomplexé, elle croît au mektoub, le destin des musulmans, mais aussi au karma et à la réincarnation.

«Leda était une anarcho-individualiste, analyse Sara Porro, c’est-à-dire qu’elle rejetait autant le pouvoir imposé que toute forme de limitation des libertés individuelles. Être une personnalité à contre-courant est devenu un parti pris. Ses contradictions ne sont que la traduction en images de son culte de la liberté individuelle.»

À la colle avec Mussolini

Après cinq ans d’amour pantouflard avec son mari, elle tombe amoureuse en 1908 d’un autre militant, Giuseppe Monanni. Leda quitte alors Florence pour s’installer avec son nouveau compagnon à Milan, où ils dirigent ensemble la revue anar La Protestation humaine, font un enfant et fondent une nouvelle maison d’édition, qui traduit pour la première fois en Italie l’intégrale de Nietzsche. Ils appartiennent au mouvement anarchiste individualiste, pour lequel la libération de l’individu ne passe jamais par une action sociale collective, destinée à leurs yeux à aboutir à une nouvelle forme de répression, mais par l’affirmation de sa propre personnalité, au-delà des conventions sociales. Pendant vingt ans, leur couple survivra aux nombreux amants qu’ils s’autorisent l’un et l’autre et aux crises de jalousie qui s’y greffent.

Agitatrice des cercles intellectuels cool du moment, c’est au détour d’une manif que Leda croise Benito Mussolini. L’activiste et directeur du journal socialiste Avanti! et l’anarchiste excentrique ont deux trois trucs à se dire. Une relation intime s’installe. Tenue par une embarrassante belle correspondance. «Le futur chef du fascisme a adressé à Leda une quarantaine de lettres entre 1913 et 1914», précise la philologue Alessandra Pierotti chercheuse sur «Les écritures au féminin» à l’Università La Sapienza, à Rome. Des lettres que Monanni lui-même, devenu directeur éditorial chez Rizzoli, publiera sous le titre de Une femme et Mussolini, en 1946, à la sortie de la guerre. «Lors de la répression fasciste du mouvement anarchiste, qui fut atroce, entre incarcérations et rédactions incendiées par les sbires de Mussolini, cette correspondance a relativement protégé Leda et Monanni», explique Satta.

La relation clandestine prendra fin à cause l’interventionnisme prôné par son amant, favorable à l’entrée en guerre de l’Italie en 1914. Convaincue que «le plus grand ennemi 
de l’homme est l’homme lui-même»
, Leda reste profondément pacifiste et s’oppose aux velléités de guerre qui animent une partie des révolutionnaires de l’époque. Pour contourner les contrôles policiers qui s’abattent sur les anars, elle se met à écrire des romans, publiés comme étant des traductions d’improbables auteurs étrangers. Dans le 
plus important, L’Oasis (1929), elle anticipe d’une décennie la décolonisation.

Le sens du style

Le chapitre «activisme» de la vie de Leda se termine dans les années 30, alors qu’elle entre dans la cinquantaine. Désormais au bras d’un soldat érythréen de vingt ans son cadet, alors que les lois raciales de 1938 viennent d’être proclamées et sans le moindre radis, elle se retire à Gênes avec sa belle-fille et ses trois petits-enfants. Mais où est donc passée la révolutionnaire à bloc ?

«Après la grande guerre, explique Alessandra Pierotti, l’imaginaire féminin rebelle de sa première production narrative laisse la place à un modèle de femme “orientale”, soumise et obéissante. Un changement qui reflète aussi les distances prises vis-à-vis du militantisme après les drames des deux guerres et du fascisme, mais aussi les douleurs intimes, comme la mort de son fils unique et la fin de sa relation tourmentée avec Monanni.»

Leda se réfugie alors dans l’écriture et dans les lignes des mains qu’on lui tend. «Que les personnes nous suivent ou pas, écrit-elle, que nous soyons ou non entendus, nous restons ce que nous sommes et nos idées restent intactes.» Vieille dame excentrique, elle fait généralement son apparition derrière le rideau de fumée d'encens, mêlé aux arômes de myrrhe et café. «Alors qu’elle était très âgée, raconte Fiamma Chessa, qui depuis 1996 a accueilli et catalogué dans les archives anarchiques Berneri-Chessa de Reggio Emilia l’intégralité des œuvres de Leda, avant chaque rendez-vous, elle se maquillait, s’habillait avec sa parade de faux serpents et ses ongles rouge carmin et prenait la pose sur les photos.»

Avant de disparaître, le 13 septembre 1971, elle demande à sa petite-fille Vega d’envoyer des lettres, prêtes depuis longtemps, à ses anciens compagnons de lutte. Sur chacun, son testament. «Leda vous salue. Je lègue 1.000 lires à la presse anarchiste. Allah choisira la date.»

Leda Raffanelli en 6 dates 

1880: Naissance à Pistoia, en Italie
1901: Voyage à Alexandrie, se convertit au soufisme.
1907: Rencontre avec le typographe anarchiste Giuseppe Monanni.
1913: Relation avec Benito Mussolini.
1971: Décès à Gênes, à 91 ans
2016: Sortie de la BD Leda aux éditions Coconino Press

Benedetta Blancato
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