Culture

Mais pourquoi Jane Austen est-elle partout?

Mathilde Carton et Stylist, mis à jour le 05.06.2017 à 13 h 42

En dépit de tous les préjugés qui pèsent sur son œuvre, l’aura de la romancière, morte il y a 200 ans, ne cesse de s’étendre. 

Photo: Pierre SABATIER pour Stylist

Photo: Pierre SABATIER pour Stylist

«Pour le dire à la manière d’une romancière victorienne, c’est une vérité universellement reconnue qu’une moche a beaucoup plus de chance de devenir féministe qu’une fille sexy.» Dans son spectacle Dangerous Faggot qui s’est terminé en mars, le bouffon de l’alt-right et grand soutien de Trump, Milo Yiannopoulos tentait un hommage décalé à Jane Austen, en détournant la célèbre première phrase d’Orgueil et Préjugés:

«C’est une vérité universellement reconnue qu’un célibataire pourvu d’une belle fortune doit avoir envie de se marier.»

Que Jane Austen ne soit pas une romancière de l’ère victorienne (mais georgienne) n’est qu’un alternative fact de plus dans la carrière de l’ex-contributeur du site «d’info» Breitbart. Ce qui est plus étonnant, c’est qu’elle soit devenue la nouvelle égérie de l’extrême droite américaine. Comme le notait Nicole M. Wright, professeure de littérature à l’université du Colorado à Boulder, qui a épluché les blogs fachos pour un article paru il y a quelques semaines, Austen incarne désormais à leurs yeux une pureté blanche disparue, une féminité servile et un bon moyen d’amener les lecteurs à leurs idées nauséabondes. Car avant d’être remixée par le clan Trump, Jane Austen a gravi tous les échelons de la pop culture, dont l'œuvre semble avoir prédit toutes les tendances.

1.Le sample

Fifty Shades of Grey, Gossip Girl, Downton Abbey… On ne compte plus les fictions qui ont  le goût, l’odeur et les manières de l’œuvre de  Jane Austen, sans être des adaptations de l’un de ses sept romans. Et c’est là toute sa force: avoir écrit une œuvre compacte dont le succès est sans cesse réactualisé par les nouvelles générations. La littérature para-austinienne a même donné naissance à un genre, le roman d’amour régence, et continue d’inspirer de nombreux écrivains, comme Jeffrey Eugenides (l’auteur de Virgin Suicides) qui revisite un des thèmes phare d’Austen dans Le Roman du mariage, paru en 2013.

À l’écran, on compte une dizaine d’adaptations d’Orgueil et Préjugés dont la première date de 1940. Amour, argent, pouvoir, l’univers austinien est aussi impitoyable que les meilleures telenovelas. Mais selon Ian Freer du magazine Empire, son atout majeur tient dans le fait que les restrictions sociales dans lesquelles sont pris ses personnages sont adaptables à tous les environnements, de la haute société de Beverly Hills (Clueless, en 1996) à la version Bollywood (Coup de foudre à Bollywood, en 2004), qui soulève la délicate question du couple mixte en Inde.

Enfin, l’ironie dont Austen a truffé ses romans les rend parfaitement perméables à cette culture du sample qui fonde la pop: «Pendant des années, mon rapport à Jane Austen s’est résumé à du mépris. Je la trouvais incroyablement surfaite. Je me suis replongé dans son œuvre et l’ai passionnément aimée. J’ai été enchanté par cet esprit très Oscar Wilde», confiait le réalisateur Whit Stillman à Télérama à l’occasion de la sortie en 2016 de Love & Friendship, adapté de Lady Susan.


Une souplesse qui a transformé l’œuvre d’Austen en objet déclinable à l’envi: version zombie (Orgueil et préjugés et zombies, 2016), méta (Coup de foudre à Austenland, 2016, l’histoire d’une jeune femme obsédée par la mini-série de la BBC Orgueil et Préjugés, qui se rend dans le parc d’attractions consacré à Jane Austen afin de trouver l’homme idéal), jeu vidéo (Ever, Jane, où il faut être invitée dans toutes les fêtes qui comptent et maintenir sa réputation), websérie interactive (The Lizzie Bennet Diaries, où Lizzie croule sous sa dette étudiante), comics Marvel…
 

2.L’individualisme affirmé

Les sept romans de Jane Austen suivent une trame à peu près similaire. Il y a l’héroïne, un modèle de vertu presque toujours pauvre (sauf Emma Woodhouse). Le héros, mieux gâté par la vie. La rivale (une magouilleuse, une héritière, une allumeuse) qui va distraire le héros. Le faire-valoir, un séducteur plus riche mais moins honnête que le héros qui, lui, va distraire l’héroïne. Et puis l’amour qui fait déplacer des montagnes jusqu’au mariage. Mais au-delà de la bluette romantique et de son happy end, Austen invente des personnages qui prennent leur vie en main et font passer leur bonheur personnel avant les intérêts familiaux.

«Jane Austen parle d’amour éternel alors que la culture occidentale nous bombarde de messages sexuels, explique Sheryl Craig, auteure de Jane Austen and the State of the Nation. Dans ces romans, les personnages font ce que nous désirons tous: ils ont confiance en eux et résistent à ceux qui les dénigrent.» Comme Elizabeth Bennet d’Orgueil et Préjugés ou Anne Elliot, de Persuasion. «Dans une culture capitaliste où le système de classes perdure, les romans d’Austen rappellent que les individus comptent, et qu’ils peuvent échapper à ces structures», assène Helena Kelly, auteure de Jane Austen, The Secret Radical
 

3. Le Self Help Book

À force d’écrire sur l’amour et ses facéties, il est arrivé ce qu’il devait arriver. Gavées de romans de Jane Austen et de menthe à l’eau, les jeunes filles ont fini par se convaincre que l’écrivaine, pourtant morte vieille fille, s’y connaissait en stratégie amoureuse. C’est ainsi qu’en 2005, un Jane Austen’s Guide to Dating a paru sous la plume de Lauren Henderson avec l’argument massue du «qui peut le plus peut le moins»: si les héroïnes de Jane Austen parviennent à leurs fins dans la société ultra-rigide de l’Angleterre du XIXe siècle, leurs méthodes doivent cartonner dans nos sociétés modernes ultra-permissives. Une idée bien meilleure que les conseils dispensés dans l’ouvrage, comme «soyez ouverte et sociable» ou «remerciez-le toujours de vous avoir invitée à sortir».

Puis l’emprise d’Austen est devenue telle (ainsi que sa capacité à faire vendre) qu’elle s’est muée post-mortem un véritable gourou. Outre le Jane Austen Cookbook (1995), inspiré par les repas qu’on dégustait à la table des Austen, on peut trouver Dinner with Mr Darcy (2013), ou Tea with Jane Austen (2004) qui s’inspirent des menus de ses romans (et plus largement de ce qu’on cuisinait à l’époque). Mais comme les héroïnes austiniennes sont plus célibattantes que femmes au foyer, il existe aussi un Jane Austen’s Guide to Thrift (2013) qui vous apprendra à investir intelligemment pour vivre en femme indépendante.

Une incursion dans le champ de l’économie qui n’étonnera pas les fins connaisseurs de l’auteure: en 2013 sortait Jane Austen, Game theorist, un ouvrage dans lequel un prof de sciences po de l’UCLA explique comment les romans de Jane Austen forment un véritable précis de la théorie des jeux –qui s’intéresse aux choix que font les gens lors de leurs interactions sociales, alors que les fondements mathématiques de cette théorie n’ont été posés que dans les années 1940.

4.Le cover boy

Pour tromper l’ennui de son adolescence sans internet, Jane Austen s’est-elle inventé des maris imaginaires? C’est ce que laissent penser les deux certificats de mariage exhumés par les archives du Hampshire à l’occasion des 200 ans de sa mort. L’écrivaine, pourtant restée célibataire jusqu’à sa mort, avait falsifié les registres de la paroisse où son père était pasteur, pour donner vie à ces unions avec deux hommes inventés de toutes pièces: Edmund Arthur William Mortimer, de Liverpool et Henry Frederic Howard Fitzwilliam, de Londres.

Ils seront suivis plus tard par les nombreux séducteurs qui peuplent les romans d’Austen: John Willoughby, George Wickham, Henry Crawford… et le célèbre Fitzwilliam Darcy, archétype du gendre idéal, bonnes manières et œil coquin, qui imprimera son style dans la rétine et dans le cœur de toute une génération de jeunes filles en chaleur.


De Hugh Grant à Robert Pattinson, les acteurs austiniens continuent de promener leur charme indolent dans le cinéma populaire. Mais personne ne remplacera l’original, Colin Firth, glissé avec grâce dans une chemise blanche par la BBC pour une mini-série adaptée d’Orgueil et Préjugés, en 1995. La scène où il sort d’un lac, tout habillé, est devenue tellement culte qu’une statue de l’acteur, chemise ruisselante collée au torse a été érigée sur le lieu du tournage en Angleterre, en 2013. L’année dernière, la chemise a même brièvement été exposée à la Shakespeare Library de Washington. D’ailleurs, Helen Fielding ne s’en est jamais caché: si dans son roman, l’amoureux de Bridget Jones s’appelle Mark Darcy, c’est aussi parce que Fielding fantasmait à fond sur le Darcy de Colin Firth dans la série de la BBC.
 

5.La fanbase

Sur la tombe de Jane Austen, dans la cathédrale de Winchester, il n’y a aucune mention de ses livres. On loue sa bienveillance, sa pureté, sa chrétienté, mais sur sa carrière d’écrivaine, peanuts. Tout comme «Aunt Jane» n’a jamais signé de son nom aucun de ses romans, sa famille a passé à l’as cette activité si peu féminine. On ne sait quasiment rien de la vie de l’auteure. Morte en 1817 à 41 ans, sans mari ni enfants, Jane ne laissa derrière elle que sa mère et sa sœur Cassandra, laquelle détruisit méthodiquement leur correspondance. En 1869, son neveu entreprend une biographie –revue et corrigée par le puritanisme victorien de l’époque. Ne cherchez pas: ni les amours de la vieille fille, ni les détails scabreux de l’histoire familiale (un frère handicapé renié, une tante en prison…) ne sont évoqués.

Pourtant, c’est un succès immédiat qui fait décoller les ventes et la notoriété de l’auteure. Ses nouveaux lecteurs vouent un culte à Austen la mystérieuse. Claudia Johnson, auteure de Jane Austen’s Cults and Cultures déclarait en 2013 au Wall Street Journal à l’occasion des 200 ans de son roman phare: «Déjà à l’époque, les gens frimaient en disant qu’ils avaient lu ses livres des centaines de fois.» Dans sa préface à l’édition de 1894 d’Orgueil et Préjugés, le critique George Saintsbury qualifie ses fans de «janeties», comme des figures préhistoriques des directioners ou des beliebers. Son aura est telle que pendant la première guerre, les médecins prescrivent la lecture de ses livres aux soldats en post-trauma. Aujourd’hui encore, ses janeties mettent leur plus belle robe d’époque pour aller célébrer la mémoire de l’écrivain lors du festival Jane Austen, dans sa ville natale à Bath. Cette année, plus de 4.000 personnes sont attendues pour le bicentenaire de sa mort du 8 au 17 septembre. 

Mathilde Carton
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