France

La moralisation de la politique, c’est la charte octroyée par le bon roi Macron

Claude Askolovitch, mis à jour le 02.06.2017 à 10 h 01

La réforme «pour la confiance de la vie démocratique» portée par François Bayrou nous rappelle que la politique s’est perdue dans le péché, et seul le roi nous sauvera.

Emmanuel Macron à l'Hotel de ville, à Paris, le 14 mai 2017 |
CHARLES PLATIAU / AFP

Emmanuel Macron à l'Hotel de ville, à Paris, le 14 mai 2017 | CHARLES PLATIAU / AFP

«Ne nous soumets pas à la tentation», dit l’Evangile selon Saint Matthieu, et François Bayrou, un homme qui prie, s’emploie à éloigner le diable de ses collègues en politique, esprit faibles qui ne sauraient résister sans contrainte à quelques péchés capitaux. Il est, de la première réforme du quinquennat, une lecture religieuse, où nos élus semblent des enfants chapitrés par un bon maître, comme au meilleur de la comtesse de Ségur.

Leur gourmandise, ainsi, est domptée par l’interdiction de cumuler trois mandats «identiques et successifs».


 

Leur orgueil aussi, de se croire d’une essence supérieure, douché par la suppression de quelques privilèges; celui d’une juridiction hors norme pour les ministres, celui d’un siège au conseil constitutionnel pour les anciens présidents, celui d’une organisation sans contrôle pour les partis, aux finances bientôt sous surveillance de la Cour des Comptes.

Leur envie, qui les pousse à tant de bêtise, sera jugulée par la création de cette Banque de la démocratie, qui rétablira l’égalité entre partis aimés des banques, et ceux qui le sont moins, et éloignera de la jeune Marine l’envie –désormais interdite– d’aller chercher de l’emprunt poutinien pour se nourrir.

La luxure, cette prostitution de l’âme et de l’honneur politique, sera bannie par la limitation des activités de conseils des parlementaires, et la chasse aux corrompus, et la suppression de la réserve parlementaire, ce argent laid qui permettait aux élus d’acheter l’estime, l’amour, les votes de leurs administrés, de nourrir l’association bouliste de sa belle-soeur ou directement son fief municipal.

L’avarice, ainsi est combattue par la fin des emplois que l’on donnait à sa parentèle, pour grossir la cagnotte familiale, et par l’obligation que l’on fera désormais aux élus de justifier leurs dépenses.

Nous avons été ce pays

Tout ceci est excellent et gênant à la fois. Tragique, en fait. La réforme Bayrou rappelle, par ce qu’elle porte, ce qu’étaient devenus nos politiques, ou ce qu’ils semblaient être: des pécheurs, qu’il fallait empêcher pour que nous les estimions à nouveau. Intituler une loi «pour la confiance», comment mieux dire que le peuple l’avait retiré, et à raison! Il y a dans ces lois une invite à la contrition des politiques, et une validation des colères accumulées. Tout ce qui sera interdit était donc pratiqué, dans une superbe politicienne que nous tolérions? Nous avons été ce pays, d’élus médiocres et faciles, gavés, de petites prébendes? Donc oui? Ceux à qui nous donnions nos votes les dilapidaient dans le péché? Le premier effet d’annonce est dévastateur; il achève le désamour de ce qui fut; il appelle un renouveau.

Serait-on pervers, que l’on penserait que cette illustration, à une grosse semaine des élections, n’est pas innocente. Le pouvoir macronien, le «nouveau monde», suggère et étale les turpitudes du vieux monde, et comment le réformer. Les candidats de la République en Marche, n’ayant pas trempé dans les vices d’autrefois, en seront confortés: toute la musique et le bruit autour des projets de Bayrou, subliminalement, soulignera la fange collective où jouissaient leurs adversaires.

Ce qui tourne autour de Richard Ferrand, évidemment, diminue l’effet électoral de la réforme. Les doutes autour de l’efficace assistante de Marielle de Sarnez également. Aucun moment n’est parfait. Mais le sens politique persiste pourtant. Le temps nouveau est arrivé. Nous avons vécu sous l’empire des privilèges. Un nouveau roi nous en délivre et nous rend la décence. C’est pour le meilleur, et pour notre honte passée.

La lente guérison

Il n’est pas certain pour autant que cela nous guérisse. Si la France manque d’esprit démocratique, ce n’est pas seulement à la licence qu’elle accorde à ses politiques qu’elle le doit. Il faut inverser l’ordre des facteurs. C’est parce que le pays, dans ses pouvoirs, est d’essence féodale et monarchique, que des baronnets deviennent des Balkany, qui accordait, en 2013, plus de 100.000 euros, la totalité de sa réserve parlementaire, à une association sportive de son fief. C’est parce que le pouvoir, à tous les niveaux, se vit comme majestueux, que les élus se construisaient des thébaïdes en dehors de la morale commune. On les restreindra désormais; mais rien, dans ce qui a été présenté par le Garde des Sceaux, ne renverse de façon décisive notre culture politique, faite de majesté, au sommet, et de soumission.

La nouvelle charte vient d’en haut, d’un nouveau Président et de son allié. Elle nous est octroyée. C’est le Palais qui régit la petite noblesse, comme jadis au temps des grands rois. «Voyez donc ces politiques, que nous corrigeons pour qu’ils soient dignes de vous», nous disent les nouveaux superbes. Cela les rendra-t-il meilleurs, et nous plus lucides? On peut en douter. La réforme est incomplète, puisqu’elle ne met pas à bas ce qui aura avili la politique et la conscience démocratique. La réforme constitutionnelle à venir a un défaut majeur; elle ne changera pas la constitution.

La réserve parlementaire ne fut pas inventée pour rien à l’orée du gaullisme, quand la Ve République du Général de Gaulle expliquait aux députés et aux partis que leur temps était révolu, leurs discussions méprisables, et leurs libertés soumises à la bénévolence de l’exécutif. Privés de pouvoir et devenus, les uns godillots du régime, les autres vains témoins de l’opposition, les parlementaires étaient consolés par quelques avantages matériels, une notabilité d’élus fainéants. On ne déciderait plus guère, en Assemblée, mais enfin, on subventionnerait, pistonnerait, écrirait, «monsieur le Ministre, cher ami, je porte à votre attention le cas de Monsieur Eric Ciotti, qui ne peut pas faire son service militaire» (lettre absolument fantasmatique qu’aurait pu écrire un jeune député du nom de François Fillon). Ce genre de choses et depuis plus d’un demi-siècle. Cela en forge, de l’avilissement collectif. Avant l’avarice et l’envie, était la paresse, à laquelle le Pouvoir, dans ses transmutations successives, força les Parlements. Nous n’en sortons pas, sauf surprise, que l’on espère, par optimisme principiel.

Emmanuel Macron n’est pas pour rien le président de l’«en même temps». Son avènement marque le renouveau politique, et en même temps, consolide et achève la centralisation du pouvoir présidentiel, dont tout procède, même la rédemption. Il est fascinant que le nouveau parti présidentiel ait ainsi centralisé la désignation de ses candidats, au détriment d’un choix libre des comités locaux. Non moins fascinant que le premier geste du pouvoir, à peine la nouvelle assemblée élue, sera de la renvoyer à la nursery politique, le temps de réformer, par ordonnances, notre système social.

Qu’on ne se raconte pas d’histoire. Le débat social, singulièrement dans une assemblée acquise à Macron, aurait pu être le premier moment démocratique du nouveau monde! Il sera, au contraire, le message envoyé aux nouveaux élus que les choses essentielles ne les regardent pas. Ils pourront s’adonner à d’autres plaisirs –discuter du plan Bayrou par exemple. Mais le temps de travail, l’assurance-chômage, la flex-sécurité, se traitera entre adultes, dans l’exécutif, et les baronnies syndicales auront plus d’influence que les nouveaux élus de la Nation. Macron réformera, flanqué de politiques professionnels devenus maréchaux de son jeune empire et d’une ci-devant DRH, et de son cabinet. Les députés suivront cela, en spectateurs, avant d’approuver. Le message est clair?

La paresse se poursuit

On peut se tromper, et se dire que le quinquennat sera plus long que cette première séquence. Mais la paresse restera. La réforme première aura été retirée aux représentants du peuple, sauf pour une validation acquise par avance. C’est ici que le projet de Bayrou se révèle insuffisant, un leurre, des mesures de bon sens mais qui, en réalité, ne font qu’affaiblir un peu plus l’idée du débat démocratique, et renforcer encore l’infaillibilité monarchique. La contrepartie des réformes «morales», pour employer le mot banni, devrait être une réforme politique: une évolution vers un régime présidentiel assumé, renforçant l’exécutif dans sa capacité à agir mais libérant le législatif de sa tutelle, rendant aux députés, dans une assemblée plurielle, éclairée par la proportionnelle, la loi et sa discussion libre. À quoi sert, sinon, qu’un élu soit contraint à la vertu, s’il ne peut mettre sa vertu en pratique?

Tout le reste est un habillage, heureux, mais un habillage de l’existant. Emmanuel Macron est un adepte de la Ve République. Il a expérimenté, ministre, l’incapacité du Parlement à agir selon l’intérêt général, quand ses négociations sur sa loi éponyme se heurtaient aux mesquineries partisanes. Il n’y revient pas. Il a pris le pouvoir dans un bonapartisme enthousiaste et avenant, un homme manifestement supérieur en intelligence, charme et détermination, rencontrant la part vive du peuple, pour renverser l’ancien régime. C’est son équation. Le Parlement n’y prend pas part. Se trompe-t-on? François Bayrou partage cette culture. Lui aussi, un lettré et un solitaire au pays des partis et des incultes, ne croit pas que les parlementaires sauveront le pays. Il les surveille, les humilie, ils le méritent. On diminuera aussi le nombre des élus? Macron l’a voulu. Ce sera une punition de plus, au demeurant juste et bienvenue. Mais que feront, le moment venu, et pendant cinq ans, les députés de cette curieuse législature?

Nous sommes plus que jamais en culture monarchique, tempérée par le talent du monarque, qui mène à la fierté de son peuple la bataille mondiale contre l’empire défaillant de Trump, assassin du climat et de la planète.. On a connu cela. Nous sommes ainsi. De Gaulle lui aussi tançait l’Amérique embourbée au v-Vient-Nam et nous écrasait de son histoire et, à l’entendre, avions-nous envie d’écouter les voix de poussière du Palais-Bourbon? Qu’avons-nous à faire, désormais, de pécheurs politiciens, si la France se réveille en marchant? D’en haut, encore et toujours, vient la lumière. Macron est assez intelligent, c’est aussi l’époque, pour rendre à la société l’envie de vivre, de bouger, de «partager des conflits», entre elle, dans les entreprises, les réseaux sociaux, la rue aussi, les universités, les clubs? Il est à la fois dans la majesté patriotique et dans l’idée d’une société libre, protecteur des savants et des chercheurs américains qu’il invite à nous rejoindre. A cette aune, qu’importe l’amendement fastidieux du député de Corrèze ou du sénateur de la Sarthe, dont on se demande encore s’il n’embaucha pas sa cousine, dans une vie passée? Les palabres parlementaires, devenus un jeu piteux, ne sauraient redevenir un exutoire. Il nous faudra devenir majeurs d’une autre manière. Il restera aux nouveaux députés, s’ils réalisent qu’ils sont des dupes ou des cautions, passés la griserie de la découverte, le plus fier des péchés et le plus inutile, sauf quand viennent les révolutions: la colère. Y croit-on?

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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