Science & santéMonde

L'administration Trump ou la fuite des cerveaux

Jenna McLaughlin, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 01.06.2017 à 13 h 53

Le retrait annoncé de l'Accord de Paris prouve combien Donald Trump manque cruellement de conseillers scientifiques.

Un homme tient une pancarte «E=MC2, pas Lui = cheveux mal coiffés», le 22 avril 2017 à San Francisco
Josh Edelson / AFP

Un homme tient une pancarte «E=MC2, pas Lui = cheveux mal coiffés», le 22 avril 2017 à San Francisco Josh Edelson / AFP

En quatre mois à la Maison-Blanche, Donald Trump n'a pas nommé le moindre conseiller scientifique et technologique. C'est la première fois depuis Richard Nixon que la présidence américaine se retrouve sans un tel cercle d'experts. À l'époque, le président n'avait pas apprécié que ses conseillers scientifiques s'opposent à son programme de défense antimissile et les avait tous congédiés.

«Mais pour qui se prennent ces connards de scientifiques?» s'était d'ailleurs demandé un membre de son cabinet. En général, le Conseil scientifique et technologique de la Maison-Blanche est constitué d'universitaires renommés, de technologues et autres experts prenant sur leur temps de travail pour assister le président sur toutes sortes de sujets, comme la cybersécurité ou la physique nucléaire. Ces professionnels peuvent l'épauler dans diverses réunions et rédiger des rapports, classifiés ou non.

Sauf que l'administration actuelle n'y a encore affecté personne et n'a pas non plus rempli les postes scientifiques et techniques à pourvoir au sein du gouvernement. Le Bureau de la politique scientifique et technologique de la Maison-Blanche (OSTP), qui conseille l’exécutif, attend ainsi toujours son directeur.

Selon d'anciens conseillers scientifiques auprès de la Maison-Blanche, cette vacance d'experts au sein du gouvernement n'a même connu aucun précédent depuis la Seconde Guerre mondiale.

Aux yeux d'un scientifique actuellement au service de l'administration, rien n'indique qu'un nouveau conseil soit un jour formé, un sentiment que partagent d'anciens de ses membres. Sur le site de l'OSTP, le Conseil scientifique et technologique n'est même pas mentionné, indique un ancien conseiller. «De ce que j'ai entendu, sa reconstitution n'est pas à l'ordre du jour», déclare-t-il sous couvert d'anonymat, afin de pouvoir s'exprimer plus librement.

Trump à distance de la communauté scientifique

Sous Barack Obama, le Conseil intégrait des professionnels comme Eric Schmidt, alors PDG de Google, et des chercheurs en physique ou en biologie. Un conseil que l'ancien président avait nommé peu après son élection, ses membres jouissant d'un accès privilégié au Bureau ovale.

Sous Donald Trump, la Maison-Blanche semble vouloir prendre ses distances d'avec la communauté scientifique. Sa position vis-à-vis du réchauffement climatique, avec sa décision annoncée de quitter l'Accord de Paris, ou encore son projet de réduire les budgets de diverses agences scientifiques n'auront pas manqué de susciter une indignation justifiée. En avril, la Marche pour les sciences, événement officiellement non-partisan, a rassemblé de nombreux manifestants ouvertement opposés à l'administration actuelle.

À LIRE AUSSI

Alors Trump, fou?

Reste que, pour certains scientifiques œuvrant aujourd'hui pour le gouvernement, ce ne sont pas tant les velléités d'ingérence de Trump et de ses associés qui posent le plus problème, mais leur silence. Les experts sont rarement conviés à la Maison-Blanche et se voient contraints d'avancer à l'aveugle.

«Les gens ont l'impression d'être en roue libre», nous explique au téléphone William Happer, physicien à Princeton et pressenti pour devenir le conseiller scientifique de Trump. «Ils ne savent pas ce qu'ils sont censés faire. Ils sont en demande de leadership, et ils commencent à s'impatienter.»

L'absence qui se fait le plus sentir est celle du directeur du Bureau de la politique scientifique et technologique. En général, mais pas toujours, il s'agit d'un scientifique en lien direct avec le président. Le bureau peut être constitué de cinq membres nommés par le président et comprendre jusqu'à quatre administrateurs. Aucun de ces postes n'a encore été pourvu. Ces dernières années, le conseiller scientifique avait souvent un accès direct au président, tout en coordonnant les questions scientifiques et technologiques auprès de l'ensemble du gouvernement.

Selon Happer, le problème n'est pas propre à Trump et à son équipe. Les gens de Washington n'ont pas de prédilection particulière pour les sciences dures et s'ils embauchent des scientifiques, c'est parce qu'ils y sont obligés. «Comme un enfant va manger ses épinards pour ensuite avoir sa glace», résume-t-il.

Une absence préjudiciable

L'incapacité de Trump à nommer des conseillers scientifiques pourrait être très préjudiciable à la sécurité nationale, estime John Holdren, ancien directeur de l'OSTP. Holdren conseillait directement le Président Obama et était le co-directeur de son Conseil scientifique et technologique. «Sur le plan de la sécurité nationale, les responsabilités de l'OSTP sont largement sous-estimées», explique-t-il. Ainsi, un quart des locaux de l'OSTP, situé dans le bâtiment du bureau exécutif Eisenhower, est réservé aux activités classifiées et est constitué de SCIF, des installations pour informations sensibles cloisonnées. Dans ces pièces sécurisées, détaille Holdren, les scientifiques travaillent sur des «technologies de renseignement, des technologies spatiales top-secrètes, des armes, des systèmes de défense contre les armes de destruction massive ou encore des dispositifs de communication d'urgence».

Pour ce faire, les membres du conseil obtiennent des habilitations de sécurité, s'ils ne les possédaient pas déjà. «Quand on y pense, la sécurité nationale draine beaucoup de questions hautement techniques», commente Holdren. Selon lui, l'OSTP et le conseil scientifique du président sont «intimement liés» au Conseil de sécurité nationale et ses membres s'entretiennent très régulièrement avec des agents du renseignement au sujet des menaces pesant sur le pays. Durant les mandats d'Obama, le Conseil scientifique et technologique aura ainsi mené deux études, l'un classifiée et l'autre pas, sur les cyberattaques et les dangers relevant de la bio-ingénierie.

L'équipe de Holdren a terminé son étude sur les risques biotechnologiques à la toute fin de la présidence Obama et n'a pas eu la chance de suivre son cheminent auprès des pouvoirs publics. «J'espère que ces rapports, touchant des sujets par nature non-partisans (…) survivront dans l'administration Trump. Mais avec tant de postes vacants, c'est difficile d'espérer quoi que ce soit.»

Si le président ne manque pas d'experts en sécurité nationale, Holdren affirme que les conseillers scientifiques constituent une ressource vitale. «Il faut que le président ait accès à des compétences et des expertises indépendantes des ministères et des agences gouvernementales», insiste-t-il.

Une «perte monumentale»

Steve Koonin, chercheur en physique théorique et directeur du Center for Urban Science and Progress de l'Université de New York est du même avis. Sans conseillers scientifiques, l'administration manque de sérieux atouts pour «comprendre, anticiper et gérer les événements», nous explique-t-il par téléphone. L'absence de conseil scientifique constituerait une «perte monumentale» selon Koonin, ancien sous-secrétaire à l’énergie. Par exemple, ajoute-t-il, les conseillers scientifiques du président ont «joué un rôle déterminant dans l'avènement de l'exascale et du calcul haute performance (…) qui sont aujourd'hui essentiels à la compétitivité américaine ainsi qu'à notre défense, notre renseignement et notre sécurité».

Les ordinateurs exascale sont capables d'effectuer un milliard de calculs par seconde –un domaine où les subventions sont censées considérablement augmenter sous l'administration Trump, selon son budget présenté à la fin mai. «Les technologies de défense et de renseignement sont des domaines très spécialisés», déclare Koonin. «Il est essentiel de pouvoir compter sur un cercle d'experts aussi compétents qu'indépendants et capables d'objectivité.»

Certains programmes scientifiques et de recherche sont eux bien en place. C'est le cas du comité JASON, un groupe de conseillers scientifiques axé sur des questions de sécurité nationale, qui n'a pas eu à pâtir du changement de gouvernement. L'administration actuelle s'est entretenue avec des membres de JASON, mais à des niveaux subalternes. Aucun membre du cabinet n'était présent aux réunions, explique Happer, par ailleurs membre du comité depuis trois décennies.

«C'est pour le court-terme que je suis surtout inquiet», ajoute Koonin. «L'Iran, la marée noire dans le Golfe du Mexique, l'épidémie de SRAS (…), ce sont autant de problèmes pour lesquels vous avez tout de suite besoin d'expertise.»

Quelles conséquences pour le climat?

À l'époque de Koonin, les laboratoires du Département de l’énergie étaient en contact régulier avec les services de renseignement et il se souvient avoir souvent rencontré les conseillers scientifiques du président:

«Les ogives nucléaires, les missiles balistiques, savoir à quel degré et quelles vitesse de développement ils deviennent une menace imminente font partie des problèmes les plus cruciaux que cette administration aura à régler.»

Mais, comme le prouve le retrait annoncé des États-Unis de l'Accord de Paris, c'est sans doute sur la question du réchauffement climatique que l'administration Trump manque le plus de cerveaux. Scott Pruitt, que le président a nommé à la tête de l'EPA, l'agence américaine de protection de l'environnement, est considéré comme un proche allié du secteur des énergies fossiles. Selon Rick Perry, Secrétaire à l'énergie, le réchauffement climatique n'est pas prouvé. Et pour Mike Pompeo, nouveau directeur de la CIA, les climatologues sont des charlatans.

Happer, qui pourrait devenir le conseiller scientifique du président, a lui-même été qualifié de «négationniste du climat». Un qualificatif dont il dénonce le ridicule. «Qui nie le climat?», déclare-t-il, «le climat existe depuis toujours».

Reste qu'en 1993 William Happer avait été renvoyé de son poste de directeur du bureau scientifique du Département de l'énergie, probablement parce qu'il s'était violemment opposé à Al Gore sur la question du réchauffement climatique. S'il revient au gouvernement, Happer affirme qu'il soutiendra des recherches sur le réchauffement climatique.

«Si c'est important, pourquoi n'avons-nous jamais mené d’expertise publique là-dessus? C'est ce qu'on fait tout le temps dans les programmes de défense. Si on envisage de sortir un nouvel avion de chasse, il y a toujours une équipe qui chargée de trouver ses défauts.»

En attendant, Happer promet qu'il ne sait pas du tout si on lui proposera le poste, mais déclare qu'il ne le refusera pas le cas échéant. «Je crois effectivement qu'ils ont besoin de nommer des conseillers scientifiques et de les écouter.»

Cet article a été adapté et traduit à partir d'une publication de Foreign Policy.

 

Jenna McLaughlin
Jenna McLaughlin (1 article)
Journaliste spécialiste de renseignement
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte