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Quand Kennedy trafiquait lui aussi en secret avec les Russes

Tim Naftali, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 01.06.2017 à 7 h 01

Bien avant Trump, le président américain lui aussi avait des liens opaques avec Moscou. Et ils ont sans doute évité aux deux superpuissances de se faire la guerre.

John Fitzgerald Kennedy et Nikita Khroutchev, lors de leur rencontre officielle en 1961 I INTERFOTO / AFP

John Fitzgerald Kennedy et Nikita Khroutchev, lors de leur rencontre officielle en 1961 I INTERFOTO / AFP

C’était au début du mois de décembre. Un agent de Moscou aux États-Unis, travaillant sous couverture comme journaliste pour Izvestia [un des grands journaux russes, ndlr], rapportait le contenu d’une rencontre privée entre lui et le «principal conseiller» du nouveau président-élu. Ce conseiller, qui avait rencontré cet espion russe dans le plus grand secret, s’était montré franchement optimiste quant à une amélioration tangible des relations russo-américaines, comparées à celles entretenues avec l’ancienne administration. Il avait «insisté pour dire qu’il ne traduisait pas là son opinion personnelle mais celle du futur président». Les deux hommes s’étaient rencontrés en tête-à-tête et il n’existe aucune trace, côté américain, du contenu de leurs discussions.

Ce que je viens de vous décrire n’a rien à voir avec le général Michael Flynn, dont les activités durant la période de transition font désormais l’objet d’une enquête. Elle n’ont pas d’avantage à voir avec Jared Kushner, qui, comme le Washington Post le rapportait vendredi dernier, a approché l’ambassadeur russe Sergueï Kislyak en décembre dernier pour lui proposer l’établissement d’un canal de communication secret. Cette rencontre a eu lieu en décembre 1960 et le «principal conseiller» en question n’était autre que le frère du futur président, Robert F. Kennedy.

Canaux alternatifs

 

Il n’est pas inhabituel pour les Russes de souhaiter établir des contacts avec la future administration des États-Unis, surtout lorsqu’il existe des tensions entre les deux pays. Il n’est pas plus inhabituel pour une administration américaine d’utiliser des canaux détournés pour tenter de comprendre les intentions des puissances adverses. Mais décembre 1960 n’a pas grand-chose à voir avec décembre 2016. L’entretien avec Robert Kennedy avait très probablement eu lieu à la demande des Russes, pas des Américains. Il ne s’est pas tenu en secret –il en existe une trace sur l’agenda téléphonique de Robert Kennedy. Et Robert Kennedy, malgré ses mots rassurants, n’a pas fait la moindre promesse, n’a pas suggéré la moindre suite et ne travaillait alors d’aucune manière contre l’administration Eisenhower sur le départ.

Les Russes ont agi intelligemment en s’intéressant au frère du président-élu. Il allait bientôt faire usage de canaux de communications alternatifs, mais bien après l’inauguration. Et bien des années plus tard, nous ne pouvons que constater que ces communications, désormais accessibles au grand public, ont été menées de main de maître par l’administration Kennedy.

Lundi dernier, John F. Kennedy aurait eu 100 ans, et il faudra sans doute presque aussi longtemps pour que nous soyons à même de dresser un portrait complet de sa présidence: plus nous la connaissons, plus elle apparaît frappante. Jusqu’à très récemment, le travail des biographes consistait à combler les vides des censeurs –proches et membres de la famille– qui ne souhaitaient pas voir l’image publique de l’homme assassiné ternie par son addiction au sexe et ses problèmes de santé dissimulés.

Kennedy, une énigme pour Moscou

 

Mais ce qui devrait changer radicalement notre vision de sa présidence, c’est le flot de nouvelles informations (et dont certaines ne sont pas neuves mais avaient été un peu négligées car elles provenaient des Russes), sur la manière dont il travaillait comme président. Car JFK avait installé un système d’enregistrement à la Maison-Blanche une décennie avant Nixon, et ces enregistrements n’ont été entièrement rendu accessibles qu’à la fin de 2012.

À l’inverse du système de Nixon, très technophobe et dont les enregistrements pouvaient littéralement se déclencher à tout moment, le système d’enregistrement de Kennedy était contrôlé par un bouton qu’il actionnait le plus souvent lui-même. Les enregistrements Kennedy et la diffusion de plus en plus importante des documents classifiés de cette période permettent de revisiter une période très créative dans l’histoire des affaires étrangères américaines.

Car ce complot russe de JFK n’a pas débuté durant sa campagne. À l’été 1960, le ministère soviétique des Affaires étrangères et le KGB doivent encore, pour l’essentiel, s’appuyer sur les informations disponibles dans la presse pour savoir quel président Kennedy serait s’il l’emportait. Ils ne disposaient d’aucun informateur dans le cercle rapproché du jeune politicien, ceux qu’on appelait les «New Frontiersmen». Les diplomates soviétiques se montraient moins impressionnés que le KGB par Kennedy, considérant qu’il «était peu probable qu’il dispose des qualités d’une personnalité exceptionnelle».

Un président très prudent

 

Les deux institutions, pourtant, s’inquiétaient que ce jeune homme ne soit sous l’emprise de son père Joseph, multimillionaire, conservateur et qui avait occupé la tête de la Commission de Sécurité et d’Échange [et accessoirement le poste d’ambassadeur des États-Unis en Grande-Bretagne avant la guerre, où sa trop grande «mansuétude» à l’égard du Nazisme avait provoqué son rappel, ndlr]. Les renseignements soviétiques considéraient quant à eux que Kennedy saurait se montrer plus inventif dans une redéfinition des rapports États-Unis-URSS. Mais manifestement, les diplomates comme le KGB avaient dû se contenter de théories sur les Kennedy et leurs conseillers jusqu’au mois de novembre 1960.

Après l’élection de Kennedy –qui est très serrée– diplomates et agents russes se lancent dans des approches séparées des membres de la garde rapprochée de Kennedy afin de mieux cerner les intentions du futur chef du «monde libre». L’entrevue entre Robert Kennedy et l’agent russe évoquée au début de cet article, le 1er décembre 1960 semble avoir eu pour objectif de prendre date pour l’organisation d’un sommet par le président élu et de l’apporter sur un plateau au Kremlin.

Si les Kennedy débutaient dans les affaires présidentielles, ils ne se laissèrent pourtant pas impressionner par les égards soviétiques et firent preuve d’une grande prudence, ne se montrant encourageant que lorsque les circonstances étaient favorables. Le président élu refusa donc de promettre la tenue rapide d’une rencontre au sommet, sans en écarter pour autant l’idée. «Par principe», selon les propos tenus par Robert Kennedy et tels que rapportés par l’agent en décembre 1960, «Kennedy est favorable à une rencontre avec vous [le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev, ndlr] et espère que ses relation avec le dirigeant soviétique seront meilleures que celles qu’entretenait Eisenhower. Toutefois, il n’acceptera pas la tenue d’un sommet s’il n’est pas certain qu’il peut en sortir quelque chose de positif. Au cours des trois ou quatre premiers mois de sa présidence, avant d’avoir pu présenter son programme de politique intérieure au Congrès, Kennedy ne pourra pas participer à un quelconque sommet.»

La culture du secret

 

Et les Kennedy savent par ailleurs manier le chaud et le froid. Le KGB rapporte aussi que Robert Kennedy a averti Moscou de ne pas tenter de tester la future administration sur le sujet de Berlin, considéré comme le symbole de l’engagement américain de défendre l’Ouest. JFK va attendre d’avoir pris ses fonctions pour convenir d’un sommet avec Khrouchtchev, par les canaux habituels.

Mais après le fiasco de la Baie des Cochons en avril 1961, et avec la grande crainte de Kennedy de voir le Laos vaciller sous les coups d’une insurrection soutenue par l’URSS, les frères Kennedy décident de se plier à la passion des Russes pour les canaux de communication alternatifs. A partir du mois de mai, Robert va rencontrer à 35 reprises –un chiffre énorme– un officier de renseignement soviétique du nom de Georgi Bolchakov (membre du service de renseignement de l’armée rouge, le GRU) afin de faire connaître le désir de son frère de voir les tensions retomber entre les superpuissances.

Naturellement, la presse et l’opinion publique n’eurent jamais vent de ces rencontres. Mais les Kennedy les gardaient également secrète au sein même de l’administration. McGeorge Bundy, conseiller à la Sécurité nationale, n’apprendra l’existence et l’importance de ces discussions que des décennies plus tard. Arthur M. Schlesinger Jr., le plus célèbre biographe du président, ainsi que son principal collaborateur et auteur de discours, Théodore Sorensen, ignoraient tout de ces contacts à l’époque. Robert rencontrait souvent l’agent soviétique dans son bureau du secrétariat à la Justice; le FBI a peut-être eu vent de ces rendez-vous; la CIA n’en a jamais rien su.

La politique du compromis

 

Ce que ces documents et rapports nous apprennent, c’est que John F. Kennedy n’était pas seulement moins va-t-en-guerre que la rhétorique qu’il développait en public: il était bien moins va-t-en-guerre que le peuple américain lui-même. Il était assurément anticommuniste et se méfiait des révolutionnaires affiliés au Kremlin, mais il croyait, comme il allait le révéler publiquement lors de son discours à l’université Américaine en juin 1963, que les Américains avaient une peur irrationnelle des Russes et que ces deux peuples partageaient la même crainte d’une guerre nucléaire.

Il allait falloir attendre de s’être fait tresser des lauriers pour sa gestion de la Crise des missiles de Cuba en octobre 1962 pour que Kennedy considère qu’il disposait du capital politique nécessaire pour dire au peuple américain ce qu’il n’avait pas envie d’entendre jusqu’alors. Mais bien avant cela, JFK était désireux de faire connaître son point de vue personnel aux Soviétiques et d’envisager une possible détente afin de diminuer le risque nucléaire, tout en ne cédant rien sur les obligations globales de sécurité de son pays.

Les Kennedy ont adoré garder des secrets, et ils excellaient dans cet exercice. Ils ont donc maintenu ces rencontres secrètes parce que JFK souhaitait lancer quelques ballons d’essais dont il savait parfaitement qu’ils seraient immédiatement crevés s’ils étaient révélés prématurément à Washington. Sur la question importante du nombre d’inspections sur site des évènements sismiques suspects en URSS [comprendre «suspicion d’essai nucléaire», ndl] –une question qui avait empêché les deux camps de négocier sérieusement une interdiction des essais nucléaires sous la présidence Eisenhower–, Kennedy fait savoir à Moscou que l’on pouvait se mettre d’accord sur 10 inspections alors que la proposition officielle du gouvernement américain était l’inspection de 20 positions.

«Les États-Unis pourraient accepter un compromis», déclara Robert Kennedy à son contact soviétique, «en réponse à une proposition soviétique». Au même moment, le frère du président soulignait qu’un accord de contrôle de l’armement ne pourrait aboutir que si les Soviétiques cessaient de sous-estimer la puissance américaine et de provoquer des troubles à Berlin et en Asie du Sud-Est. Les Kennedy refusèrent également d’assouplir leur ligne sur Castro voire même d’en discuter avec Moscou. «Cuba est une affaire close», expliqua Robert Kennedy.

Crises évitées

 

Une partie de ces propositions étaient naïves –Khrouchtchev ne souhaitait pas autant que Kennedy voir aboutir un accord sur le contrôle des armements et il se méfiait de son interlocuteur– et tout cela était très dangereux pour JFK sur le plan politique. Si ces discussions secrètes avaient fuité dans la presse, Robert, sans parler de son frère, auraient pu être accusés de faire le jeu des Soviétiques. Ils ne le faisaient certes pas, mais à Washington, au début des années 1960, la recherche d’un compromis avec les Soviétiques s’apparentait à de la mollesse pure et simple.

Avec le recul, pourtant, il est assez incontestable que le jeu en valait la chandelle: la Guerre froide n’avait jamais été si chaude. Les entrevues secrètes de Robert n’ont peut-être pas facilité la signature d’un accord sur le contrôle des armements, mais ils ont certainement contribué à éviter qu’une guerre ne démarre par accident. Lors de leur seule rencontre au sommet, à Vienne en juin 1961, Kennedy et Khrouchtchev se sont accordés sur la neutralité du Laos, un pays ravagé par la guerre, une neutralité que Kennedy avait proposé lors des discussions secrètes.

AFP

Quelques mois plus tard, durant la crise de Berlin, alors que les chars soviétiques et américains se regardaient en chiens de faïence à Checkpoint Charlie, les discussions entre Robert et son contact du GRU expliquent peut-être pourquoi les Russes ont replié leurs 30 chars sans incident. À l’automne 1962, lorsque les frères Kennedy se mirent à soupçonner l’interlocuteur de Robert de leur fournir de fausses informations sur les missiles soviétiques à Cuba, ils changèrent le canal d’information, passant de Bolchakov à l’ambassadeur soviétique, Anatoli Dobrynine.

Assumer sa prise de risque

 

Ce contact secret, comme nombre de spécialistes le savent, a été crucial dans la résolution de la crise des missiles de Cuba. Si les Kennedy ont trafiqué avec les Russes, cela n’était donc pas pour en tirer un bénéfice personnel, mais à leurs propres risques et pour éviter une annihilation mutuelle, qui semblait plausible à l’époque.

JFK a longtemps été une énigme. C’était un libéral qui a traîné des pieds sur la question des droits civiques jusqu’à sa troisième année de mandat, où il a embrassé la cause comme une sorte d’impératif moral –en s’aliénant en pleine conscience la base du Parti démocrate dans le Sud ségrégationniste.

Dans la mosaïque de nouvelles informations dont nous disposons sur sa présidence, des tendances se précisent. Kennedy cherchait des solutions libérales tout en ayant horreur de l’instabilité et de l’incertitude. Mais au final, il s’est toujours montré désireux de prendre des risques et de les assumer. Il est parti du principe que ses tractations secrètes avec les Russes devaient rester secrètes, non seulement pour convaincre les Russes qu’il ne s’agissait pas d’un coup de bluff, mais aussi pour se laisser le temps de travailler l’opinion publique américaine en profondeur pour la préparer à l’accord en passe d’être négocié.

Et Trump dans tout ça?

 

Six décennies plus tard, le FBI considère qu’il serait bon d’enquêter sur la relation potentielle –et le déni de cette relation– entre la Russie et le récent vainqueur de l’élection présidentielle. Il est assez humain –et parfois utile, politiquement– de tracer des parallèles historiques avec le temps présent. Mais toute comparaison entre ces deux affaires nécessite d’abord de répondre à une question simple: au bénéfice de qui?

Au vu des conflits d’intérêts et de l’embrouillamini financier dans lequel le président patauge, et au vu des activités déployées par le gouvernement russe pour que Trump arrive au pouvoir, une telle relation, si elle existe, risque fort d’être d’une toute autre nature que celle entretenue par les Kennedy avec les Soviétiques. Dans les années 1960, comme nous le savons désormais, un président et son principal conseiller ont choisi de se mouiller pour que le monde soit un peu plus sûr. Bon 100e anniversaire, M. le président.

Tim Naftali
Tim Naftali (1 article)
Professeur d'histoire à l'université de New York
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