France

Festival afroféministe nyansapo: nous ne sommes décidément pas américains

Claude Askolovitch, mis à jour le 30.05.2017 à 16 h 04

La polémique sur le festival afroféministe Nyansapo montre bien dans quel piège tombent aisément les élites démocratiques, prises par des passions nationales, patriotiques, identitaires, exorcistes, qui les amènent à devancer les désirs frontistes.

Anne Hidalgo le 24 mai 2017 au Festival de Cannes LOIC VENANCE / AFP

Anne Hidalgo le 24 mai 2017 au Festival de Cannes LOIC VENANCE / AFP

Le 16 octobre 1995 fut organisée à Washington une manifestation de masse, où les blancs et les femmes n’étaient pas conviés. Elle s’appelait la «million man march», et rassembla -les estimations varient- des centaines de milliers d’hommes noirs sur le national mall. Il s’agissait de montrer l’engagement des hommes noirs américains, portraiturés dans l’idéologie dominante comme autant d’incarnations du sexisme et de l’abandon, des pères fuyards et des délinquants en puissance. Il s’agissait de parler politique et de montrer une force. Une majorité républicaine avait pris le contrôle du Congrès et l’on redoutait des coupes dans les programmes sociaux, garants de l’égalité. Les meurtres dévastaient la population noire, qui comptait plus de prisonniers que d’étudiants à l’université. Il fallait faire masse et masse sombre, et masse masculine, pour reprendre sa self-esteem.

J’aime à imaginer ce qu’Anne Hidago aurait twitté devant une telle foule mâle et sombre, au coeur de sa capitale, elle qui s’affole d’un groupuscule verbeux qui, dans un colloque, veut organiser des discussions réservées aux femmes noires… La polémique du festival afro-féministe Nyasanpo laisse rêveur, quand nous comparons nos vétilles aux pays de vrais débat. Pour des ateliers de discussion non-mixtes et black only, la Maire de Paris en a appelé au Préfet et à l’interdiction, avant de se vanter d’un compromis de casuiste. Les ateliers racisés et genrés n’auront pas lieu dans une salle appartenant à la Ville de Paris, mais dans des lieux privés -ce qui était déjà prévu avant une polémique aussi bruyante qu’inutile… La grande affaire, qui valait bien l’implication d’une femme d’Etat? Mais comment ferait Anne Hidalgo, dans un pays de libre expression, où l’on descend dans la rue, par race et par fierté, sans souci des apparences ni même des mauvaises fréquentations?

La Million man march avait été initiée par un homme problématique, le révérend Louis Farrakhan, leader de la Nation de l’Islam, personnage charismatique du nationalisme noir aux Etats-Unis, proche de la Libye, accusé d’antisémitisme, mais d’un art oratoire et d’une intuition politique avérée: les noirs américains avaient besoin de prendre la rue. Ce jour d’octobre, Jesse Jackson, dernier compagnon de Martin Luther King, le maire de Washington, des élus, des prêtres, des artistes, avaient accompagné la marche et pris la parole… La marche, est commémorée, aujourd’hui encore, comme un moment politique majeur dans la conscience noire américaine. Un jeune homme y assistait, que nul ne connaissait encore, métis né d’un père kenyan; Barack Obama avait participé de cette fierté noire, pas loin de la Maison Blanche qu’il conquerrait treize ans plus tard…

Et en France, on tremble d’un colloque.

Comment aurait fait Anne Hildalgo? Elle serait allée voir Farrakhan, pour lui demander d’ouvrir sa marche aux filles, au nom de la pluralité de nos valeurs? Mais les militantes noires, précisément, avaient choisi de ne pas être à Washington, pour imposer l’image des hommes noirs au pays qui les dénigrait. Elle en aurait appelé au dialogue et à la mixité? C’est inimaginable. Nous sommes, quand on en vient aux fractures sociétales, des enfants innocents, bercés dans le déni républicain. «Nous ne sommes pas en Amérique, Monsieur!» Sans doute, non. Nous n’y sommes pas. C’est bien de cela qu’il s’agit. Nous n’y sommes pas mais redoutons d’y être. Et dans le drame pichrocholin d’un colloque insignifiant et scandaleux se cache notre hantise nationale. Ne pas devenir cela -ne pas être comme le vaste monde où les choses sont dites. La France, la France seule, qui conjure le moindre signe que le monde nous pénétrerait.

On a dit, ces jours derniers, qu’Anne Hidalgo est tombée dans le piège de propagande de l’extrême droite? C’est bien dans la fachosphère et au Front national qu’a grossi la nouvelle d’un colloque «interdit aux blancs», qui s’est imposée comme une évidence horrible: une nouvelle preuve de notre disparition. Ce n’est pas nouveau. Chaque fait mineur ou horrible, montrant le dérèglement des valeurs de nos sociétés -ici, le métissage et la mixité- est monté en épingle par ce curieux fascisme transmuté, qui se pose en défenseur ardent de notre République et de notre laïcité. Défaite et humiliée à la présidentielle, ringardisée par la vitalité nouvelle d’un nouveau quinquennat, cette idéologie impressionne suffisamment les media paresseux et les politiciens du vieux monde, pour les faire à leur tour dérégler.

Hidalgo a moins écouté le FN qu’elle n’a obéi à une panique de son camp

Mais l’extrême-droite ne suffit pas à expliquer la séquence. Il y a, à l’intérieur même des élites démocratiques, des passions nationales, patriotiques, identitaires, exorcistes, qui les amènent à devancer les désirs frontistes; il y a, chez d’excellents démocrates antiracistes, des envies d’en découdre avec une idéologie étrangère au pays, qui nommerait et ethniciserait les conflits; cette idéologie menacerait de nous subvertir? Hidalgo a moins écouté le FN qu’elle n’a obéi à une panique de son camp. Elle a moins -consciemment- cédé au fascisme qu’elle n’a voulu défendre une manière classique, rassurante et républicaine, d’affronter le racisme et les discriminations.

Multiplier les angles pour déconstruire des fatalités

La première salve contre le festival afroféministe est venue de la LICRA, association antiraciste respectable, mais braquée contre le «communautarisme», ce mot magique qui annonce l’éclatement. La LICRA, SOS racisme également, se revendiquent d’un antiracisme «universaliste», qu’elles opposent à la lutte contre l’islamophobie comme aux affirmations ethniques: faire discuter, entre elles et seulement entre, des femmes noires, serait justifier toutes les discriminations? Il y a sans doute une logique, mais tout autant un emportement. Dans un petit milieu militant, on se cherche et l’on s’épie, on se combat: antiracistes traditionnels d’un côté; en face, militants plus radicaux, défenseurs du droit à porter le voile islamique, dénonciateurs d’un «racisme d’État» français, des «crimes de la police», aussi, et de l’auto-organisation des «personnes racisées»: non pas des victimes d’actes racistes avérés, mais des individus qui seraient, par leur apparence ou leur origine, englobés dans une suspicion hostile. Le collectif Mwasi, à l’origine du festival afroféministe s’inscrit dans cette mouvance. Son langage est celui d’un ethno-gauchisme, typique du moment; ne pas dire «noires», mais «africaines et afro-descendantes»; il faut se battre contre «les discriminations liées à la classe, au genre, à la sexualité, à la santé, la religion» et «contre l’institutionnalisation des dominations hétéropatriarcales dans le système capitaliste hégémonique blanc». En français commun: capitalisme, racisme, machisme, même combat!

Charabia ou pourquoi pas? Des affaires surgissent, lancinantes, qui nécessitent des explications douloureuses. Il y dans les morts de Zyed et Bouna, les enfants électrocutés de Clichy en 2005, ou d’Adama Traoré, décédé après de son arrestation en juillet 2016 à la gendarmerie de Beaumont sur Oise, trop de non-dits, raciaux, sociaux, idéologiques… Il faut multiplier les angles pour déconstruire des fatalités.

A l’opposé, l’antiracisme classique fait confiance à la République et à l’État, que l’on peut réparer. Les antiracistes témoignent de la nostalgie pour une époque raisonnable, où l’on affrontait le mal quantitativement. Discrimination à l’embauche, au logement, plafond de verre, insultes, agressions. On savait ce que l’on combattait, si l’on divergeait sur les moyens. Les interrogations autour du CV anonyme étaient concrètes, ou prétendaient l’être. Le système était réformable et la République avait simplement besoin de vigilance. Mwasi et ses semblables prétendent, à l’opposé, que l’injustice et le racisme sont indissociables de l’Etat. Dans ces mouvances, on se revendique couramment des combats américains. Angela Davis, communiste et noire américaine, icône des luttes depuis les années soixante, vient à Paris comme une marraine de ces nouvelles contestations. La République n’est plus l’horizon radieux! Le débat n’est pas mince. Il se reproduit d’incident en incident. Quand des militants radicaux scandent «au secours la police assassine» et défilent contre les bavures, d’autres leurs reprochent de diviser la société et d’abriter communautarisme et antisémitisme. Un anti-racisme bien intentionné se transmute en défenseur de l’Etat et de la République, contre les excessifs qui les chahutent. On en finit par se détester, et l’on rebondit sur un rien: ainsi, le festival Afro-féministe Nyasanpo et ses avatars, en attendant la suite. On a bien dit, «sur un rien».

Exacerber les peurs

Car il faut mettre un bémol.

Cela n’intéresse personne.

Personne, en dehors des militants eux-mêmes, et de leurs adversaires, qui s’injurient en circuit fermé, dans des débats qui servent simplement à empoisonner les réseaux sociaux, et au-delà, à exacerber les peurs.

Seul le prisme militant explique l’angoisse qui saisit Anne Hidalgo, le jour où elle retwitte la LICRA. La France n’est pas l’Amérique et n’est pas saisie par la différenciation, si elle fait semblant de le redouter. La mouvance dans laquelle évolue le collectif Mwasi est minoritaire, présente sur le web, mais sans impact sociétal; elle vaut, surtout, pour les répulsions pavloviennes qu’elle inspire aux gardiens vigilants de la décence républicaine. Ceux-là s’inventent des diables et se font croire qu’ils sont décisifs; c’est parfois le Collectif contre l’islamophobie en France, parfois une manifestation contre la violence policière, souvent le petit et caricatural Parti des Indigènes de la République; cette fois-ci, Mwasi, que dénoncent en choeur la Licra, la journaliste Audrey Pulvar, et l’ancien délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme Gilles Clavreul. Pas grand-monde, avant le bruit, ne connaissait cette association! Et nul ne pense être au bord d’un séparatisme de femmes noires! Mais il faut faire comme si, pour justifier sa crainte et ses exorcismes. Mwasi s’est renforcée par la rage que l’on met à la combattre, de la LICRA à Hidalgo, et en est devenue légitime, un court moment, dans la virtualité d’une chasse aux sorcières. Cela passera? Mais cela imprime, pourtant.

Les républicains, de la LICRA ou de la Mairie de Paris, sont à ce point fascinés par notre déclin culturel, qu’ils le hâtent en lui donnant raison: ils harcèlent, de fait, des militants nouveaux et incongrus; ils persécutent, médiatiquement, les déviants, et chassent les sorcières. On se crée un ennemi; on se fabrique sa peur, quand il eut été si simple de laïciser la question.

Des femmes noires veulent débattre entre elles de leurs expériences du racisme et du sexisme? Grand bien leur fasse. Elles sentent mieux entre elles pour exprimer leur ressenti? Si elles le disent! Et si elles pensent réellement en faire trembler le monde et le patriarcat, et bien, laissons-les croire! Après tout, le féminisme est aussi né de la volonté de ne plus parler devant les hommes, sous leur contrôle ou leur jugement, mais entre-soi. Cela fait assez longtemps que je sais, d’expérience, ce qui se dit plus simplement de juif à juif que dans le monde. Qui suis-je alors pour m’offusquer d’autres envies d’intimité? Qui est Anne Hidalgo pour s’en mêler? Ah oui. Ça se passait chez elle, puisque le festival est hébergé par une association hébergée dans un local de la ville. En réalité, la première anormalité de la situation, so french également, est qu’un pouvoir politique local, au nom de son droit de propriété, se mêle des bonnes moeurs politiques. On ne l’a pas élu pour cela.

Ajoutons. Et si un klu klux klan dolent et français, soutenu par exemple par le site Fdesouche, voulait organiser une réunion pour pleurer entre soi sur le sort des blancs dans ce pays qu’on leur vole, il faudrait laisser faire?

Evidemment, oui.

Et laisser faire dans un local municipal?

Sans doute, oui, au nom des mêmes principes.

Et tout serait possible?

Mais tout existe déjà! Comme si l’on vivait dans une société fluide et sans haine! Comme si la négation des fractures, et la diabolisation de ceux qui les exacerbent, allait apaiser le paysage! Et si une manifestation me déplait, je suis libre de défiler contre, voire d’y porter la contradiction?

Il est si difficile d’apprendre à vivre seuls, sans Anne Hidalgo, ni la LICRA, pour nous border des dérapages…  En attendant, on subit ce piaillement qu’on ose baptiser «question de principes» un bruit écoeurant, vain et passéiste, et risible, et pervers; quand la mairie de Paris et les media dénoncent un danger inexistant, des rancoeurs cristallisent, une humiliation qui peut grandir, et allez savoir si un jour, nous ne serons pas l’Amérique?

Dans ce bruit, un sourire peut se glisser, qui montre notre provincialisme, ou la cuistrerie de quelques indignations. Quand la LICRA s’en va twitter sa réprobation contre le festival Nyasanpo, elle exhume une figure mythique de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis. Rosa Parks, qui refusa, le 1er décembre 1955, de céder sa place à un passager blanc dans un bus de Montgomery, Alabama. «Festival "interdits aux blancs": #RosaParks doit se retourner dans sa tombe. Le combat antiraciste devenu l'alibi d'un repli identitaire», écrit le la LICRA, qui oppose ainsi le séparatisme du festival au courage intégrationniste d’une grande dame disparue, qui se voulait noire parmi les blancs, égale et non pas séparée…

Hélas. Le 16 octobre 1995, Rosa Parks, 82 ans, toute menue, cheveux gris sous une casquette bleue où se lisait le mot «freedom», prenait la parole devant la foule toute masculine et toute noire, toute séparée et fière, de la One million man march. «Je prie pour que mes amis, de toutes races et dans le monde verront dans ce rassemblement une occasion pour tous les hommes, mais singulièrement pour les hommes d’un héritage africain, de changer leur vie pour le meilleur», avait-elle dit. Cette femme, qui venait d’un monde de la séparation imposée, savait que les chemins sont multiples vers la liberté, et qu’il faut parfois se retrouver avec les siens pour oser aller vers l’autre? Nous ne sommes décidément pas américains. 

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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