Culture

Comment les couples qui vivent en coloc revisitent le domicile (et l’amour) conjugal

Daphnée Leportois, mis à jour le 05.06.2017 à 13 h 58

Ce n’est pas parce qu’il y a un couple au sein d’une colocation que les amoureux ont besoin d’un tiers qui fasse tampon. Car les couples qui habitent en coloc ne signent pas la fin de l'institution, mais bien plutôt celle de la symbolique associée au domicile conjugal.

C’est l’histoire de trois colocataires qui vivent dans un appartement avec deux chambres. Et ça ne leur pose pas de problème puisque deux d’entre eux sont ensemble. Ensemble dans le sens en couple, mariés même. Les noms de ces (drôles de) personnages: Leonard, Penny et Sheldon. Tous droit sortis de la série The Big Bang Theory. Un jour (attention, spoiler pour ceux qui ont raté tous les épisodes depuis début mars 2017), Sheldon va emménager avec Amy de l’autre côté du palier. Et comme Raj, un ami commun, se trouve en galère d’argent et à la rue, Leonard et Penny lui proposent de s’installer dans l’ancienne chambre de Sheldon. Ce qui fait dire à Beverly, la très froide et psychiatre mère de Leonard, que leur couple bat de l’aile puisque son fils et sa belle-fille semblent avoir besoin de se trouver un colocataire pour faire tampon entre eux.

Et c’est vrai qu’«être en couple au sein d’une colocation peut correspondre à une crainte de rentrer dans la vie adulte et de laisser derrière soi sa liberté et la cohabitation, que l’on considère comme un symbole de la jeunesse», suggère Monique Eleb[1], psychologue et sociologue spécialiste de l’habitat et des modes de vie. Reste que vivre en couple au sein d’une colocation n’est pas forcément signe de problèmes conjugaux. C’est surtout une manière d’habiter qui souligne à la fois la redéfinition contemporaine du domicile et du couple.

Trajectoire résidentielle fluide

«On est sorti du modèle des années 1960 “on quitte ses parents pour rejoindre son conjoint”, confirme la sociologue Isabelle Nony [2], qui mène des recherches sur les manières d’habiter. Les trajectoires résidentielles ne sont plus linéaires.» Entre le domicile parental et conjugal, on peut habiter seul(e) ou en colocation. C’est ce qui fait dire à Madeleine Pastinelli [3], ethnologue et directrice du Centre interuniversitaire d’études sur les lettres, les arts et les traditions (Célat) de l’université Laval, au Québec, que, «puisque la mise en couple est graduelle, il peut y avoir des chevauchements entre la colocation et la vie de couple».

«Être en couple au sein d’une colocation peut correspondre à une crainte de rentrer dans la vie adulte et de laisser derrière soi sa liberté»

Monique Eleb, psychologue et sociologue spécialiste de l’habitat

Dans l’exemple fictif de Big Bang Theory, Leonard et Sheldon étaient en coloc avant l’arrivée de la «sexy girl next door» sur laquelle Leonard jette son dévolu et qui finira par devenir sa femme. Ce n’est que petit à petit que Penny passe du statut de voisine à petite-copine-qui-vient-«dormir»-de-temps-à-autre (les guillemets sont intentionnels) à colocataire. Dans la vraie vie aussi, ça peut se faire de manière tout aussi fluide, raconte Clémence, 28 ans: «Avec Hadrien, on s’est mis en couple alors que j’habitais en coloc avec ma sœur et une copine. Lui habitait chez ses parents. Il a fini par nous rejoindre assez naturellement.»

Rythme de vie de célibataires

Ce mode de vie s’inscrit donc dans un contexte, contemporain, de fluidité des parcours de vie, à la fois résidentiels mais aussi amoureux, familiaux et professionnels, ajoute Isabelle Nony. Amoureux d’abord, parce que vivre en collectif plutôt qu’à deux les yeux dans les yeux «est aussi une manière de se prémunir de la fragilité conjugale. Aujourd’hui, le couple étant plus de l’ordre du CDD que du CDI, c’est une façon de se permettre d’avoir un espace de vie qui n’est pas forcément réduit au couple».

Alice, 24 ans, qui a vécu avec son copain dans une grande coloc pendant un an, évoque ce «côté pratique de pouvoir plus facilement partir en cas de problème». Un raisonnement qui s’applique aussi aux difficultés provoquées par une vie professionnelle pouvant être mouvementée: c’est souvent moins cher d’être en coloc, ce qui cadre bien avec des débuts de carrière précaires ou une éventuelle proposition de poste à l’autre bout du pays séparant temporairement les deux membres du couple.

Autre élément contextuel: même si le couple dure, ce n’est pas pour autant qu’il y aura un enfant –ce n’est pas dans les projets de Clémence et Hadrien par exemple– et, s’il y en a, il n’arrive pas neuf mois tout pile après mariage et emménagement, mais bien plus tardivement. «L’âge du premier enfant est reculé donc qui dit vie conjugale ne dit plus vie familiale», résume Isabelle Nony. Il est dès lors plus facile, sans enfant, d’envisager de vivre avec d’autres personnes: «Le couple sans enfant et le célibataire, surtout urbains, ont le même rythme de vie.» Avec malgré tout une certaine «fluidité des horaires» qui permet par moments d’avoir une jouissance individuelle de l’espace collectif.

Étape temporaire

 

C’est pour cela que la sociologue estime que cette cohabitation conjugo-amicale «touche principalement les 25-40 ans, les jeunes professionnels, dans la période de transition, qui s’étend, entre la fin des études et l’installation en couple avec enfant». Une analyse qu’appuie Madeleine Pastinelli:

«Ce qui caractérise principalement la colocation, c’est le caractère temporaire de la situation. Ce n’est pas forcément une question d’âge mais elle reste une parenthèse dans la trajectoire de vie.»

Les ménages peuvent ainsi s’installer en colocation sans avoir dans l’esprit que c’est définitif, ce qui est bien différent de l’emménagement plus classique des couples cohabitants, pour lesquels ce mode de vie durera éternellement, enfin tant que dure le couple... Ainsi, poursuit la directrice du Célat, «la colocation en couple est une étape vers la vie de couple sur un mode conventionnel». Car, lorsque l’enfant paraît, pointe alors «une pression à la conformité», expose Isabelle Nony.

«On n’est pas dans l’idée de devoir marquer l’engagement du couple dans le domicile commun. C’est moins des engagements que des moments de vie»

Isabelle Nony, sociologue spécialiste des manières d’habiter

Pourtant, pas besoin d’attendre la rupture de la poche des eaux ou l’annonce de la grossesse pour que les regards se fassent jugement: «J’ai souvent reçu des “Mais tu te rends bien compte que ça ne peut pas durer comme ça. Au bout d’un moment, chacun a envie de son chez-soi et d’être en couple, ou alors des tensions se créent avec le temps”, témoigne Alice. C’est très fatigant. Ça demande des efforts de ne pas tomber dans cette espèce d’évidence qu’au bout d’un moment il faudra bien vivre séparément.»

Projection dans l’avenir

Ce mode de vie serait-il alors le signe d’une nouvelle forme d’engagement amoureux, «une façon de vivre le couple sans que ce soit trop contraignant, de se ménager une bulle tout en se laissant plein de portes ouvertes et en étant dans une revendication de liberté et d’improvisation», se demande Madeleine Pastinelli? Les couples en coloc seraient-ils alors «des couples avec le caractère temporaire de la colocation»? Pas si sûr. Car, même lorsque le mode de vie en colocation est vu comme temporaire, le couple n’est en rien perçu comme tel.

«Ce qui est en jeu, c’est le rapport à l’avenir», explicite Madeleine Pastinelli. La preuve: elle a interrogé au cours de ses enquêtes de terrain une jeune femme dont le coloc était aussi le sex-friend. «Je couche avec mon coloc mais on n’est pas ensemble», précisait-elle. «Ce que ça fait bien apparaître, analyse la sociologue, c’est qu’être en couple, c’est coloniser l’avenir, se projeter durablement; ce qui n’a rien à voir avec la durée effective.»

Les couples en coloc révèlent donc que le domicile n’est plus forcément un marqueur (d’engagement) conjugal. Jusqu’alors, comme l’énonce Monique Eleb, «s’installer, c’est se voir sur le temps long, cela confère une pérennité au couple». En gros, sauter le pas de la vie conjugale avait remplacé l’échange de vœux:

«Comme l’a montré Jean-Claude Kaufmann, s’acheter une machine à laver ensemble, c’est aussi fort que de passer devant Monsieur le Maire. Si un couple s’achète un bien commun, il fait le pari que cela va durer.»

Mais, là, l’optique change un peu, nuance Isabelle Nony: «On n’est pas dans l’idée de devoir marquer l’engagement du couple dans le domicile commun. C’est moins des engagements que des moments de vie.» C’est ce que formule Alice: «Bien sûr, c’était une étape supplémentaire en matière d’organisation (pour les courses, le repas), de partage de l’intimité (puisqu’on avait la même chambre), mais l’excitation “ça y est, c’est toi et moi, dans notre chez-nous” était atténuée par l’effet de groupe.»

Mode de vie reconnu

Monique Eleb évoque avec justesse un «entre-deux» entre la cohabitation amicale, qui n’implique pas d’engagement et est majoritairement temporaire, et la conjugalité amoureuse, associée fortement à la notion d’engagement. Un entre-deux possible en raison de l’évolution de la colocation, qui n’est plus un mode de vie uniquement estudiantin, et s’est répandue au point que les banques en tiennent compte. En atteste l’apparition des comptes bancaires joints pour colocataires. Un mouvement similaire se fait voir du côté des propriétaires, indique Isabelle Nony: «Aujourd’hui, les bailleurs commencent à considérer que la colocation est un mode de vie, alors qu’auparavant ils ne voulaient qu’un seul interlocuteur, une seule personne titulaire du bail.»

Du côté des colocataires, le couple semble tout aussi accepté. Et ce, même si «on n’est plus dans l’égalité de statut impliquée par la cohabitation en raison de la complicité très forte entre les membres du couple, constate Monique Eleb. Un couple, ce n’est pas 1 + 1 = 2, c’est plus complexe, il y a des discussions, des décisions à prendre…» Le couple n’est en tout cas pas vu comme un frein à l’amitié ni une obligation à tenir la chandelle. Dans l’exemple d’Alice, ce sont même les futurs colocs qui ont songé à ce qu’elle emménage:

«Nous avons les mêmes amis de longue date, dont certains ont un groupe de musique dont faisait partie mon compagnon. Ils avaient l’idée de se mettre en coloc tous ensemble pour pouvoir être réunis plus facilement. Je me souviens très clairement d’un de ces amis et futurs colocs en question me demander si ça me disait de vivre avec eux. L’idée a été reçue et acceptée par nous deux très vite et avec beaucoup d’enthousiasme. C’était donc dès le départ une décision “hors couple”, qui s’est faite très naturellement.»

«On ne peut pas se mettre à se sauter dessus sauvagement à côté de la ratatouille qui mijote, et j’ai dû renoncer au plaisir de me promener cul nu.»

Alice, 24 ans, qui a vécu un an en couple en coloc

Intimité réduite

De la même façon, la présence des colocataires ne vient pas mettre à mal le couple. Au contraire. Clémence relate ainsi que, puisque Hadrien et elle sont assez pudiques, ils n’aimeraient pas exposer leurs conflits à leurs colocs. Résultat: aucune engueulade. Quant à la pudeur corporelle, elle n’est pas non plus un obstacle à ce mode de vie. Certes, le premier inconvénient nommé par Alice est «le manque d’intimité», mais il ne lui paraît pas si gênant, même sexuellement parlant: «C’est juste un peu moins spontané, on ne peut pas se mettre à se sauter dessus sauvagement à côté de la ratatouille qui mijote, et j’ai dû renoncer au plaisir de me promener cul nu.»

Les contours de l’intimité sont simplement redessinés, précise Isabelle Nony: «Les manières de vivre se sont assouplies. L’intimité peut être réduite à la chambre et les autres espaces de vie peuvent être partagés. L’intimité peut donc se vivre sans avoir un domicile conjugal.» Une redéfinition qui peut être bénéfique: «Ça peut inciter à se faire des virées ou des week-ends, complète Alice. Si l’argent ou le temps ne le permet pas, et si les colocs sont très présents à la maison, il peut y avoir des périodes de battement, ce que je ne considère pas comme négatif. C’est bien de se manquer, aussi.»

Amour et amitié décuplés

En fait, contrairement à ce qu’on pourrait croire, les ménages en colocation peuvent être des couples fusionnels qui, en cohabitant avec leurs amis, parviennent à trouver leur équilibre. Clémence passe ainsi tout son temps libre, soirs et week-ends, avec Hadrien. Mais ils aiment aussi voir leurs amis. «C’est une façon d’éviter la routine. Car, au final, ça nous fait quand même voir un pote le soir. Avec nos rythmes de vie de fou, je ne suis pas sûre qu’on sortirait autant», observe-t-elle.

Rien à voir pour autant avec une dilution du couple dans la colocation. «J’aime pouvoir profiter des qualités de mon compagnon à travers les autres. Intercepter une conversation que je n’aurais pas forcément avec lui, le voir être complice avec d’autres personnes… J’ai toujours trouvé que ça nourrissait beaucoup l’attirance», renchérit Alice.

Le couple a donc beau avoir un côté fusionnel, il n’est pas isolé du monde. Et le cercle amical de colocataires peut même le renforcer:

«Deux personnes, ce n’est pas assez, détaille la jeune femme. Je trouve injuste de rejeter tout le stress quotidien, la fatigue, sur une seule paire d’épaules, qui porte déjà son propre lot. Et, en même temps, je trouve ça important d’en parler, d’évacuer. Quand je vivais dans cette coloc, j’avais un boulot hyper stressant et j’ai eu des problèmesde santé. Sans les colocs, mon partenaire aurait dû gérer plus qu’il n’aurait pu. Là, j’avais un coloc qui m’accompagnait à mes RDV médicaux, un autre qui écoutait mes journées de merde... Chacun sa spécialité! Ça me permettait de transmettre les informations à mon compagnon de façon plus posée, moins invasive, avec du recul, et d’être plus réceptrice soit de ses propres maux, soit de sa jovialité.»

Leonard peut être content: on est bien loin du «roommate buffer» mentionné dans The Big Bang Theory. Et c’est peut-être pour ça qu’une fois (spoiler bis) Raj parti son couple ne s’écroule pas et ne cherche pas un nouveau coloc.

1 — Monique Eleb est co-auteure de l’ouvrage Des logements contemporains. Entre confort, désirs et normes (Éditions Mardaga, 2013). Elle a également écrit le livre Les 101 mots de l'habitat à l'usage de tous (Archibooks, 2015).  Retourner à l'article

2 — Isabelle Nony a notamment écrit l’article «Le kaléïdoscope du domicile», paru en 2012 dans la revue V.S.T. Vie sociale et traitements, et l’article «La sociabilité du domicile», paru en 2012 dans la revue Santé mentale. Retourner à l'article

3 — Madeleine Pastinelli est également auteure de l’article «Seul et avec l’autre: colocataires au quotidien (Québec)», paru en 2003 dans la revue Ethnologie française, et de l’ouvrage Seul et avec l’autre: la vie en colocation dans un quartier populaire de Québec (Presses de l’Université Laval, 2003). Retourner à l'article

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois (46 articles)
Journaliste
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