Monde

Voici l'histoire de notre obsession pour les mains de Donald Trump

Grégor Brandy et Vincent Manilève, mis à jour le 30.05.2017 à 16 h 30

Et le président américain en parle tout autant que nous.

Donald Trump, lors d'un débat de l'élection présidentielle, le 19 octobre 2016. WIN MCNAMEE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Donald Trump, lors d'un débat de l'élection présidentielle, le 19 octobre 2016. WIN MCNAMEE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Lors des rituels diplomatiques, la poignée de main représente une étape clef, une façon pour deux chefs d'États de signifier leur entente devant les caméras et les appareils photos, et ce même si ce n'est pas le cas en coulisse. La semaine dernière, à l'occasion du G7 à Taormine en Sicile, la première rencontre entre Emmanuel Macron et Donald Trump a donc logiquement donné lieu à ce moment si particulier. D'autant plus qu'on a rapidement remarqué que le président français prenait le dessus sur son homologue en l'empêchant de refermer ses doigts.

Mais si internet s'en est amusé, si les médias l'ont suranalysée et si Macron s'en est vanté, cette anecdote cachait en réalité une obsession trentenaire pour les mains de Trump, qu'il a lui-même aidé à construire.

«Short-fingered vulgarian»

Nous sommes en 1984 aux États-Unis. À l'époque, tout le monde ne connaît pas Donald Trump, qui fait alors l'objet d'un portrait dans le magazine GQ. Le journaliste Graydon Carter (retenez bien son nom) écrit:

«Voici Donald Trump. 38 ans. Des sourcils à la Henry Luce. […] Son mètre quatre-vingt-huit est rogné mais bien alimenté. Les mains sont petites et soigneusement entretenues.»

Il ne s'agit que d'une petite phrase, mais il s'agit du point de départ d'une querelle surréaliste entre les deux hommes. Quatre ans plus tard, le journal satirique Spy, co-fondé par Graydon Carter, publie une fausse publicité pour le livre The Art of the Deal de Donald Trump, qui vient de sortir en librairie. Sous des critiques moqueuses, on peut lire que l'homme d'affaires est décrit comme un «rustre aux petits doigts», «short-fingered vulgarian» en version originale.

Extrait de Spy magazine d'avril 1988.
 

Cette fois, c'en est trop pour Trump: celui qui n'a pas de peine à rire des autres ne supporte pas qu'on s'en prenne à ses mains. Dans un podcast mis en ligne en septembre dernier, l'autre co-fondateur de Spy, Kurt Andersen, et une ancienne éditrice Susan Morrison ont évoqué cette époque si particulière: «Je pense que c'est le surnom qui est resté car on avait des preuves empiriques que ça agaçait Trump», notait alors Morrison.

Et effectivement, dans un édito publié en novembre 2015 dans les pages de Vanity Fair, Graydon Carter nous apprenait que Trump envoyait régulièrement au magazine des photos de ses mains, et qu'il continue aujourd'hui encore:

«Juste pour le rendre un peu fou, je faisais référence à lui comme étant quelqu'un de vulgaire avec des petits doigts dans les pages du magazine Spy. C'était il y a plus de vingt-cinq ans. À ce jour, je reçois de temps en temps une enveloppe de Trump. Il y a toujours une photo de lui, généralement déchirée dans un magazine. Sur chacune de ces photos, il a entouré sa main au marqueur doré dans un vaillant effort de mettre en valeur la longueur de ses doigts. Je me sens presque désolé pour lui parce que, pour moi, les doigts ont l'air anormalement courtaud.»

La blague a donc continué avec plus ou moins de régularité, au moins jusqu'au milieu des années 1990. Les auteurs trouvaient ça «gratifiant» de savoir que ça l'agaçait personnellement, quand beaucoup d'autres les méprisaient, ne répondaient pas et assuraient ne pas les lire.

Extrait de Spy magazine daté de juin 1989.
 

Bizarrement, après une période d'accalmie, c'est Trump qui a relancé cette petite histoire en 2011 alors qu'il confiait au New York Post songer de nouveau à la Maison-Blanche. Sauf que cette fois, il y ajoute un sous-entendu sexuel. «Mes doigts sont longs et très beaux comme, et ça a été bien documenté, d'autres parties de mon corps.»

Les années suivantes, sans grande surprise, c'est sur Twitter qu'il critique Carter : en 2013 sur son travail à Vanity Fair et ses rôles dans deux films, en 2014 sur les prix ratés par son magazine à une cérémonie, et en 2015, juste avant l'édito de Carter, sur les rumeurs autour de son départ. Un peu plus tôt dans l'année, lorsqu'il a annoncé sa candidature aux primaires républicaines, il a de nouveau envoyé une photo à Carter, avec ses mains entourées au feutre.

«Comme pour les autres enveloppes, celui-ci incluait une main entourée et des mots écrits au feutre doré: “Vous voyez, pas si petites!” J'ai renvoyé la photo par courrier avec une note attachée, qui disait “En fait, assez petites”.»

Bref, Donald Trump lui en veut, et il lui en voudra encore plus encore lorsque la campagne électorale en 2016 remet ses mains sur la table.

Sous la ceinture

Dès lors que le candidat s'est imposé dans le paysage médiatique, la presse relance la petite histoire. Vanity Fair (où travaille toujours Carter) avec un diaporama parodique sur les doigts de Trump, comparés à des «mini-carottes» et Mother Jones avec une tentative d'analyse sur le sens à donner à cette morphologie a priori particulière.

Mais c'est un de ses rivaux dans la course à l'investiture qui fait exploser le sujet et créé le mème connu sous le nom de «Donald Trump's small hands». Le 29 février 2016, lors d'un meeting à Salem (en Virginie), Marco Rubio répond à Donald Trump qui, la veille sur Twitter, l'a surnommé «Le petit Marco Rubio»:

«Je ne comprends pas pourquoi ses mains sont de la taille de quelqu'un qui fait 1 mètre 57. Vous avez vu ses mains? Et vous savez ce qu'on dit des hommes avec de petites mains... Vous ne pouvez pas leur faire confiance.» 


Un sous-entendu sur la virilité de Trump qui fascine désormais toute l'Amérique ne peut pas rester sans réponse. Le 1er mars, il affirme lors d'un meeting qu'on ne lui a jamais dit qu'il avait de petites mains (ce qui est faux, on l'a vu) et que les gens le complimentent régulièrement sur la beauté celles-ci.

Le 3 mars, lors d'un débat télévisé, l'actuel président américain va plus loin, en montrant ses mains: «Regardez ces mains, sont-elles petites? Et il a dit que si mes mains étaient si petites, quelque chose devait être petit. Je vous garantis qu'il n'y a pas de problème.» Rebelote le lendemain devant des partisans: «Ces mains peuvent envoyer une balle de golf à 260 mètres.» La salle exulte, internet ne tient plus en place.

Et l'histoire de cette obsession est loin d'être finie. Quelques jours plus tard, des journalistes de Vocativ vont enquêter à Chicago, dans l'un des immeubles de Trump. En 2008, lors de son inauguration, le milliardaire et sa famille ont apposé leurs mains sur des plaques de ciment qui devaient, par la suite, être exposées dans l'immeuble. Malheureusement, ces plaques sont introuvables. De quoi alimenter un peu plus la légende.

Au même moment, Trump (ou la personne qui tweete pour lui) s'en prend au comité d'action politique «Trump a de petites mains», et menace de faire intervenir la commission électorale fédérale, qui avait finalement demandé à ce que le groupe change de nom. Histoire de pousser le troll jusqu'au bout, le comité d'action politique avait adopté: les Américains contre les milliardaires qui manquent de confiance en eux et qui ont de petites mains.

Quelques moins plus tard, en juin 2016, une pub humoristiques payée par ce même comité montrait plusieurs personnes s'inquiéter de la taille des mains du candidat et des conséquences s'il venait à être élu président, et appelait à la publication non pas de ses feuilles d'impôt, mais de la taille de ses mains.

 

Heureusement, la réponse à cette bouillante question est venue du musée de cire de Madame Tussaud à New York. En août, le Hollywood Reporter écrit que des membres du musée ont pris des mesures de Donald Trump en 1997, notamment de ses mains, pour créer une statue à son effigie. Chose étrange, les responsables ont ensuite posé une plaque à la sortie du musée, une plaque reproduisant l'empreinte de la fameuse main droite de Donald Trump.

«Il a effectivement des mains situées juste en dessous de la taille moyenne pour un homme mesurant 1,87 mètre. Selon différents sites portant sur l'anatomie humaine, la main de l'Américain mâle avec une taille moyenne (1,78 mètre) mesure en moyenne (du bout du majeur au poignet) 18,9 centimètres. Celle de Trump mesure 18,4 centimètres.»

Le site a même fourni un gabarit permettant à chacun de comparer sa main à celle de Trump (spoiler: il a de petites mains).

Notons ici qu'une polémique toute autre, mais qui concerne également les mains de Trump, a éclaté quelques semaines avant l'élection. Début octobre, le Washington Post déterre une vidéo de 2005, des coulisses de l'émission «Access Hollywood» où l'homme d'affaires explique son point de vue sur les femmes. 

«Quand vous êtes une star, [les femmes] vous laissent faire, vous pouvez faire tout ce que vous voulez, les attraper par la chatte, faire ce que vous voulez.» 

Trump a alors dû lutter contre sa réputation de «tripoteur», rendant ses mains repoussantes. Seulement voilà, sa victoire le mois suivant lors de l'élection a un temps éclipsé notre fascination malsaine pour se concentrer sur une autre partie de son corps: son cerveau.

La poignée de main «mâle alpha»

Pourtant même après son élection, on a continué de parler de ses mains. Le Washington Post a ainsi dû fact-checker une de ces images postées par Trump, accusé, à tort, de l'avoir truquée pour faire grossir ses mains, lorsque, après son investiture, il raccompagne Barack Obama, et que des internautes s'intéressent à des photos où ses mains semblent anormalement grandes. Il y a aussi ce cas, survenu lors de son premier voyage à l'étranger lorsque sa femme refuse de saisir la sienne à la sortie d'Air Force One, à Rome, et en Israël.

Mais c'est surtout lorsque le nouveau président rencontre ses homologues et s'adonne au rituel de la poignée de main que ces dernières reviennent sur le devant de la scène.

Très vite après sa prise de fonction, les médias et les diplomates ont été frappés par la façon dont le nouveau président américain se saisit de la main des personnalités qu'il rencontre, la plupart du temps pour les malmener et leur garantir un muscle froissé. De Shinzo Abe, le Premier ministre japonais, à Mike Pence, son vice-président, en passant par le nouveau juge de la Cour Suprême Neil Gorsuch, les poignées de main de Donald Trump ont donc été particulièrement observées depuis son investiture. L'humoriste John Oliver lui a d'ailleurs consacré une petite compilation.

 

La fascination autour de cet éphémère instant était telle que certains chefs d'États ont tenté de répliquer: que ce soit quand Justin Trudeau met du temps avant de se saisir de la main droite du président américain (avant de tenir le coup), ou quand la poignée de main avec Angela Merkel n'a pas lieu. Et si certains pensent que l'on cherche à mettre trop de choses dans ces poignées de main, CNN estime à l'inverse qu'on y apprend beaucoup de choses.

«Chaque interaction en public est une possibilité d'affirmer son autorité, de montrer qu'il est aux commandes, que c'est lui le boss. Trump croit que la perception créée la réalité. S'il a l'air d'être le mâle alpha, et le leader puissant alors il devient le mâle alpha et le leader puissant. [...] À de nombreuses reprises pendant sa campagne, reprend le site, et les premiers jours de sa présidence, Trump a saisi toutes les opportunités pour démontrer, avec de petits détails, cette domination. Sa poignée de main est, sans conteste, son geste de domination préféré.»

Et cela ne passe pas auprès de certains, comme l'éditorialiste américaine Maureen Dowd, qui constate que toutes les icônes fortes américaines «que ce soit à la vie ou à l'écran, étaient capables de dégager une impression de puissance sans utiliser le pouvoir de la force brute. Et ils le faisaient pour défendre, pas pour rabaisser». RFI souligne justement que Ronald Reagan, par exemple, n'a jamais été vu en train de «tenter d’intimider ses homologues ni ses subalternes». Un peu plus de quatre mois après son arrivée au pouvoir, Donald Trump est toujours à la recherche de la classe américaine.

Grégor Brandy
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Vincent Manilève
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