Science & santé

«Je n'ai aucune existence juridique. Parfois je doute que notre histoire ait jamais existé»

Lucile Bellan, mis à jour le 30.05.2017 à 14 h 35

Cette semaine, Lucile conseille Marie Jo, une femme qui peine à se remettre de la mort de l'homme qu'elle aime.

Lady of the Flowers | par Odilon Redon via Wikimedia CC License by

Lady of the Flowers | par Odilon Redon via Wikimedia CC License by

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Pour retrouver les chroniques précédentes, c’est ici.

Il y a sept ans, à 43 ans, j'ai enfin rencontré l'homme de ma vie. Je découvrais l'immense joie d'aimer quelqu'un avec qui je pouvais partager. Voilà, jusqu'à il y a un an, nous étions tout simplement heureux. Une histoire d'amour toute simple mais la nôtre. Le diagnostic est tombé, sans espoir et le 11/12/2016 mon grand amour est parti. Vivre l'absence physique, le manque physique est une souffrance, une douleur insupportable. Ne plus sentir sa chaleur, son souffle, son corps contre le mien.

Comment combler ce vide? Combien de temps encore vais-je me sentir amputée? Des questions qui resteront sans réponse, je sais qu'il n'y en a pas, chacun avance comme il peut sur ce chemin sinueux du deuil sur lequel on peut trouver des mains tendues mais qu'en grande partie nous faisons seuls. Personne ne peut avancer à notre place. Cette malheureuse expérience m'aura fait découvrir la mesquinerie de ses enfants qui avaient juré qu'ils me soutiendraient, le fait aussi que nous vivons dans une société où la mort n'existe pas (je n'ai dans ma ville de plus de 150 .00 habitants trouvé aucune structure d'accompagnement), et que c'est une grave erreur de ne pas se marier. Je n'ai aucune existence juridique et tous les soucis que ça implique. Parfois j'en viens à douter que notre histoire ait existé.

Peu importe où atterrira ce courrier, j'avais besoin d'exprimer mon chagrin, ma colère aussi devant le silence, l'indifférence face à une adversité à laquelle nous sommes tous exposés et que nous nions.

Marie Jo.

Chère Marie Jo,

Je vous ai lu avec beaucoup d’émotion. Je ne vous connais pas et pourtant recevez mes plus sincères condoléances. Vous vous êtes beaucoup excusée d’être hors sujet dans votre message mais c’est parce que votre témoignage est nécessaire qu’il sera publié. Que la mort provoque le malaise et que ce soit un sujet qu’on préfère cacher sous le tapis c’est une chose, cela reste cependant une réalité à laquelle nous allons tous faire face un jour ou l’autre.

Je ne vais pas conseiller de livres de développement personnel sur la gestion du deuil, ni vous dire de vous mettre au tricot ou à la poterie ni de participer à des discussions de groupe sur internet. Vous saurez largement vous tourner vers ces solutions si vous en avez besoin. Et je ne crois pas que vous m’écriviez pour ça.

Le deuil sera long, ça, vous le savez. Mais la peine s’adoucira. Elle ne s’éteindra peut-être jamais mais elle sera supportable. Vous lire m’a fait penser à ce livre-témoignage qui m’avait bouleversée il y a quelques années, J’ai réussi à rester en vie de Joyce Carol Oates. Je ne peux que vous en conseiller la lecture: vous y retrouverez probablement certains de vos sentiments et réflexions de ces derniers mois, et peut-être vous aidera-t-il à vous diriger vers la lumière. A l’époque, je l’avais pris comme un témoignage de courage mais aussi, mon compagnon étant bien vivant, comme l’expression de la plus grande de toutes mes peurs. Naïvement, il m’avait terrorisée. Alors que cette horreur vous touche personnellement, ce livre saura peut-être vous prendre par la main.

Et parce que je suis de ces gens obsédés à l’idée de laisser une trace, ou une somme de petites traces, j’ai envie de vous conseiller de mettre des mots sur cette histoire. Cette histoire d’amour, qui vous a portée, à votre image, elle mérite que vous preniez le temps de la raconter. Achetez le cahier ou le carnet qui a le plus de sens pour vous et mettez-vous à raconter. Cette histoire qui est devenue impalpable par la violence de l’administration va retrouver du corps avec vos mots. Elle a existé. Témoignez de sa véracité. Racontez les détails, le quotidien, les premiers et les derniers jours, cet homme que vous avez connu à travers les gestes qu’il n’avait que pour vous. Racontez tout ce qui vous vient. Racontez pour vous. Pour lui.

Quand il ne reste plus rien, il reste toujours les mots. Dans la violence du quotidien sans lui, l’indifférence de ses enfants et des autres, l’administration sans empathie, il restera toujours votre témoignage de cet amour unique qui, à travers vos mots, deviendra éternel.

Lucile Bellan
Lucile Bellan (153 articles)
Journaliste
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