France

Avec Emmanuel Macron, le Parti du Moindre Mal risque de faire très mal

Eric Dupin, mis à jour le 30.05.2017 à 7 h 01

Profitant à plein de la présidentialisation et du scrutin majoritaire, le parti macronien est bien parti pour rafler une majorité absolue à l'Assemblée nationale. Sa position stratégique au centre, dans un contexte d'extrêmes influents, lui vaut un avantage décisif.

Emmanuel Macron sur les Champs-Elysées, le 14 mai 2017 à Paris | CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Emmanuel Macron sur les Champs-Elysées, le 14 mai 2017 à Paris | CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Même dans ses rêves les plus fous, François Bayrou n'aurait pu imaginer un scénario aussi inouï: une force centroïde capable de propulser une majorité absolue de députés à l'Assemblée nationale –de 310 à 330 sièges, selon la dernière projection OpinionWay. Et cela sans changer, le moins du monde, de mode de scrutin ou de logique institutionnelle.

C'est au contraire le présidentialisme de la Ve République qui a toutes les chances d'offrir à Emmanuel Macron une spectaculaire majorité législative. L'effet d’entraînement de l'élection reine de ce système sur celle des députés va se manifester une nouvelle fois. Beaucoup moins habituel, la configuration politique inédite née du scrutin des 23 avril et 7 mai place désormais au service d'un parti centriste l'implacable mécanique du scrutin majoritaire à deux tours.

Celui-ci a longtemps été regardé comme le garant, ou parfois même la source, de la bipolarisation droite-gauche. Il cesse pourtant brutalement de jouer ce rôle dès lors que le centre franchit le seuil d'une masse critique et que de puissants extrêmes, à droite comme à gauche, consolident leur influence.

Tel est bien le nouveau paysage qui est en train de se dessiner. Nommant un Premier ministre de droite, le nouveau chef de l'État issu de la gauche a réussi la prouesse de rester en équilibre à cheval sur le clivage gauche-droite. Cet habile positionnement, joint au savant cocktail d'investitures législatives de droite, de gauche et de la «société civile» gagnante, ont dynamisé l'offre de la «République en Marche».

Attrape-tout, toujours

Le parti présidentiel devrait, si l'on en croit les intentions de vote législatives, recueillir une fraction des suffrages exprimés nettement supérieure à celle obtenue par Macron lui-même le 23 avril (24%). Selon les quatre instituts qui se prêtent à cet exercice (Elabe, Ifop, Harris Interactive, OpinionWay), ses candidats sont crédités de 28 à 33% des voix potentielles. Et la tendance semble être à leur progression.

Le phénomène «attrape-tout» qui avait si bien réussi à l'ancien ministre de l'Economie à l'élection présidentielle se reproduit à l'échelle législative. Non seulement la bienveillante REM se permet de conserver la plus grande proportion d'électeurs fidèles de l'élection présidentielle, mais elle attire une part non négligeable de celles et ceux qui avaient voté pour d'autre candidats que Macron: 11% de électeurs de Mélenchon, 19% de ceux de Hamon ou encore 17% pour ce qui est de Fillon.

Ce centre aux joues rebondies est d'autant mieux promis à la victoire finale que deux formations extrêmes réduisent l'influence d'une droite et d'une gauche traditionnelles déjà amputées de leurs franges modérées. En dépit de son réseau d'élus locaux et de députés sortants, le Parti socialiste n'est crédité que de 6 à 10% des intentions de vote avec un tendance à la baisse.

Un grand remplacement semble en marche à gauche si l'on veut bien se rappeler que le PS avait rassemblé 29,4% des suffrages exprimés au premier tour des législatives de 2012. Les socialistes subissent de plein fouet la concurrence de REM mais aussi de la «France insoumise» à qui les sondeurs promettent de 12 à 16% des suffrages potentiels.

La droite républicaine est en moins triste état que la gauche socialiste sans avoir pour autant de quoi pavoiser. Avec de 18 à 20% des intentions de vote, LR est même menacé de faire moins bien que son récent et affairé candidat présidentiel (20%). Une décrue que devrait également connaître un Front national (de 18 à 19%) promis à un score inférieur à celui de Marine Le Pen (21,3%).

Le centre, refuge du moindre mal

L'essentiel reste cependant que le centre macronien se trouve bien placé pour tirer les marrons de ce feu législatif. C'est ici qu'intervient le PMM, à la fois «Parti de Magic Macron» et «Parti du Moindre Mal». Avec plus du quart de votants, il peut s'installer comme pivot du premier tour de scrutin avant de profiter, au tour décisif, du report de ceux qui voudront éviter le pire.

Il est fort probable que le taux de participation sera faible le 11 juin prochain. Elabe indique que seulement 51% de personnes interrogées se disent certaines d'aller voter. Au premier tour des législatives de 2012, la participation n'avait atteint que 55,4% des électeurs inscrits.

Si l'on retrouve le même ordre de grandeur cette fois-ci, le nombre des triangulaires au second tour sera peu élevé (un candidat doit franchir la barre des 12,5% des inscrits pour pouvoir se maintenir). Or, pour peu qu'un de ses candidats participe au tour décisif, REM bénéficiera à plein du privilège stratégique de sa position centrale.

Contre un candidat FN, les macronistes profiteront des réactions d'une large partie de l'électorat démocrate. Face à un candidat de gauche, ces centristes seront soutenus par la droite. Opposés à un candidat de droite, les mêmes seront aidés par la gauche... Au final, comme à l'élection présidentielle, une impressionnante victoire marcheuse risque d'occulter les raisons plus trivialement stratégiques de ce succès électoral.

Réconciliation politique et clivage social

Si les Français accueillent avec bienveillance leur nouveau président, l'enthousiasme n'est toujours pas véritablement au rendez-vous. D'après OpinionWay, seulement la moitié des électeurs souhaitent qu'«Emmanuel Macron dispose d'une majorité à l'Assemblée nationale».

Qui plus est, la réconciliation du centre-droit et du centre-gauche sur les décombres d'un clivage bipolaire fracturé par les extrêmes ne saurait faire oublier la permanence de clivages sociologiques et politiques profonds.

Le vent d'optimisme levé par l'élection de Macron souffle très inégalement selon les milieux. «L'avenir de la France» est, selon l'Ifop, désormais perçu avec «optimisme» par 56% de personnes appartenant aux catégories favorisées mais seulement par 37% dans les catégories populaires. L'optimisme culmine à 66% chez les ménages disposant de 4.000 euros et plus de revenus et descend à 40% parmi ceux qui ont moins de 1.500 euros nets mensuels.

Les catégories populaires sont menacées d'être dangereusement cornérisées dans la France marchante de Macron. D'après la dernière enquête OpinionWay, elles ont majoritairement l'intention de voter pour les «extrêmes» au premier tour des législatives (20% pour la «France insoumise» et 33% pour le FN). Les catégories favorisées voteront, quant à elles, majoritairement pour REM (32%), LR (20%) ou le PS (14%).

C'est ainsi que plusieurs France continueront de se regarder en chiens de faïence tant il est plus facile de rapprocher des responsables modérés de la droite et de la gauche que de recoudre un pays déchiré. Les partisans du nouveau président, qui hument déjà avec ivresse le parfum du succès, ne devraient pas l'oublier.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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