Monde

Minarets: «Les Européens déclarent la guerre à l'Islam»

Pierre Malet, mis à jour le 20.12.2009 à 15 h 01

Les débats européens sur l'Islam déclenchent l'ire des Africains.

«Les Européens nous déclarent la guerre. Ils déclarent la guerre à l'Islam» s'emporte Omar Ould, en apprenant le résultat du référendum suisse du 29 novembre 2009: le refus d'accepter la construction de minarets au sein de la Confédération helvétique. Pourtant Omar Ould n'a rien d'un islamiste radical. Bien au contraire. C'est un médecin renommé de Nouakchott, la capitale de la Mauritanie.

Il parle français à la perfection et compte de nombreux amis en Europe. Continent où il séjourne très régulièrement et a effectué une grande partie de ses études. Mais il ne peut comprendre la décision qu'il vient d'apprendre sur Al Jezeera. «Tous les musulmans ne sont pas des fanatiques. En agissant ainsi les Suisses donnent l'impression de rejeter en bloc l'Islam et tous les Musulmans. Mais nous avons bien le droit de pratiquer notre religion. Musulman ne veut pas dire terroriste».

Le sentiment de colère et d'injustice qu'éprouve ce médecin est largement partagé à Nouakchott. «Comment les Suisses osent-ils? Ils vivent grâce à l'argent volé par les dictateurs africains...Qu'ils arrêtent d'accepter l'argent des dictateurs qui pillent l'Afrique. Comme ça nos pays se développeront. Nous resterons chez nous. Nous arrêterons d'émigrer. Et il ne sera plus nécessaire de construire des minarets à Genève. Les Suisses ne peuvent pas avoir le beurre et l'argent du beurre.» s'emporte Isselmou, un homme d'affaires mauritanien qui se félicite de l'appel lancé au boycott des banques suisses par des dirigeants turcs.

Le vrai visage de l'Europe

«C'est très bien de dire aux musulmans de retirer leurs fonds placés en Suisse. Cela va faire fléchir les Européens» explique l'un de ses amis qui ajoute: «Ce vote montre le vrai visage de l'Europe. C'est un club chrétien et qui entend le rester. Cela fait des décennies que la Turquie est maintenue en marge de l'Union. Tout ça pourquoi? Uniquement parce que c'est un pays musulman. Et que les Européens ont peur des musulmans».

Le référendum suisse a eu d'autant plus d'impact que Al Jezeera a repris l'information en boucle. Or la chaîne d'information qatarie est devenue le média dominant de Nouakchott à Tanger en passant par Casablanca et Rabat. Si les élites regardent des chaînes francophones et lisent des journaux français, les milieux populaires s'informent essentiellement grâce à Al Jezeera.

Cette chaîne est omniprésente jusque dans les cafés ou les gares routières. Et bien sûr dans les domiciles, grâce aux bouquets satellitaires. «C'est Al Jezeera qui fait l'opinion et en ce moment elle tend à accréditer l'idée qu'il y a un complot européen contre l'Islam. L'affaire des minarets vient après celle des caricatures danoises et celle des voiles islamiques» regrette Ali, un universitaire marocain qui relève qu'un autre débat inquiète au Maroc «celui sur l'identité nationale».

Faire le jeu des extrêmistes

«Là aussi, ce qui était au départ une discussion sur l'identité française est en train de devenir un débat sur l'Islam. Sur le fait de savoir si les musulmans ont leur place en France. C'est extrêmement dangereux. Les Français sont en train d'ouvrir la boîte de Pandore» ajoute Ali.

Bien des Marocains font part de leur inquiétude. «Tous les débats déclenchés par l'affaire des minarets font le jeu des islamistes radicaux au Maroc et dans les autres pays musulmans. Cela contribue à marginaliser les musulmans modérés» explique Hassan, un commerçant de Tétouan, dans le Nord du Maroc qui ajoute: «Les islamistes radicaux sont la force montante au Maroc. Si une élection libre était organisée aujourd'hui dans le pays, ils en sortiraient largement vainqueurs. D'ailleurs regardez, il y a de plus en plus de filles voilées dans les rues. Leur influence ne cesse de croître. Ils représentent la véritable opposition».Tout en parlant, Hassan me montre une superbe église en plein cœur de Tétouan, ville qui était la capitale du «Maroc espagnol» jusqu'à l'indépendance. «Est-ce que nous avons détruit les églises quand les Espagnols sont partis? Non. Alors pourquoi les Européens devraient-ils nous empêcher de construire des mosquées en Suisse?» s'emporte Hassan.

A soixante kilomètres de là, à Tanger, à l'heure de la messe dominicale dans l'une des grandes églises catholiques de la ville, l'ambiance est tendue. Deux fidèles originaires d'Afrique centrale m'avouent leur inquiétude: «Vous croyez que c'est vraiment un hasard si l'église a été construite à moins de cinquante mètres d'un important poste de police? Ils viennent de renforcer les mesures de sécurité autour de l'église...Des lieux de culte chrétiens dans un pays musulman, cela ne plaît pas à tout le monde. Même le prêtre a peur. Nous nous faisons très discrets. Nous n'affichons pas notre religion hors de l'église, dans la ville», m'explique Dominique, l'un des fidèles. Il ajoute avec un sourire triste: «Les relations sont de plus en plus tendues. Des Marocains disent "S'ils traitent mal les musulmans en Europe pourquoi devrions nous bien traiter les chrétiens en terre d'Islam." Le dialogue harmonieux entre les chrétiens et les musulmans, ça n'est vraiment pas pour demain.»

Pierre Malet

Image de une: Reuters, au Caire, Tarek Mostafa

[Voir le portfolio Grand Format sur les minarets]

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