France

Bernard Cazeneuve n’est pas un assassin, mais il était le ministre des gendarmes quand Rémi Fraisse est mort

Claude Askolovitch, mis à jour le 30.05.2017 à 8 h 10

Le nom de Rémi Fraisse est revenu dans la vie politique, quand Jean-Luc Mélenchon, l’a envoyé au visage de Bernard Cazeneuve.

A gauche: Jean-Luc Mélenchon à Marseille, le 23 mai 2017 | FRANCOIS LO PRESTI / AFP // A droite: Bernard Cazeneuve à Matignon, le 15 mai 2017 | joel SAGET / AFP

A gauche: Jean-Luc Mélenchon à Marseille, le 23 mai 2017 | FRANCOIS LO PRESTI / AFP // A droite: Bernard Cazeneuve à Matignon, le 15 mai 2017 | joel SAGET / AFP

Il était un jeune homme, mort d’une grenade de gendarme quand les socialistes gouvernaient la France et sa gendarmerie, et on reparle de lui ces jours-ci pour de méchantes raisons; le nom de Rémi Fraisse est revenu dans l’orgie politique, quand Jean-Luc Mélenchon, chef de l’insoumission, l’a envoyé au visage de Bernard Cazeneuve, chef de file des socialistes en campagne législative et ministre de l’Intérieur cette nuit du 25 au 26 octobre 2014, quand Rémi Fraisse mourut d’être allé manifester contre un projet de barrage à Sivens, dans le Tarn. «Cazeneuve, le gars qui s’est occupé de l’assassinat de Rémi Fraisse», a notamment dit Mélenchon, et ajoutant pour faire bon poids: «Le gars qui a fait gazer, matraquer, toutes les manifestations et qui prend maintenant sa tête de petit sainte-nitouche pour me dire que c’est moi qui ne sait pas choisir entre le Front national et je sais pas qui.»

Bernard Cazeneuve veut porter plainte. On le comprend. Il s’agit de son honneur, d’homme et d’homme de gauche, qu’on ne puisse dire qu’il fut l’assassin d’un jeune militant. Dans les vaguelettes médiatiques, on lit que Mélenchon a donné une nouvelle preuve de son incongruité. Le digne Cazeneuve, qui reproche à son rival de ne pas avoir appelé à voter Macron contre Le Pen, attire la sympathie des commentateurs. C’est un réflexe banal. On a perdu, en politique, l’habitude de la violence verbale, et Mélenchon fait tâche en étant odieux. Il ne fait pourtant que de la politique, et dans son ballet avec Cazeneuve, réinvente une figure archétypale; la gauche rouge, qui oppose ses morts et ses blessés à la gauche de gouvernement, traîtresse gardienne de l’ordre social, quand la gauche de goeuvernement, symétriquement, voit dans les rouges une menace à la liberté. En 1947-48, socialistes et chrétiens-démocrates, pour défendre la République disaient-ils, réprimaient dans le sang les grèves insurrectionnelles d’une classe ouvrière frustrée par le régime et chauffée à blanc par la CGT, et à l’Assemblée, les communistes, toujours staliniens, auraient fait passer Mélenchon pour une gazelle pudique: Jules Moch, socialiste et ministre de l’Intérieur, était comparé à Goebbels et à la Gestapo et, sur les murs des corons, un slogan naissait, «CRS = SS», qui aurait une longue vie.

Cazeneuve est-il Jules Moch?

Mélenchon est-il Jacques Duclos, aimable stalinien qui hurlait «c’est un boche, ce Président du conseil», à l’adresse du scrupuleux alsacien Robert Schumann?

Un assassiné sans assassin

En parodie, rien ne change. Tout ceci est désuet. Si les grèves de 1947 menaçaient l’État, les opposants au barrage de Sivens –projet d’irrigation poussé par un conseil général et des agriculteurs sacrifiant une zone humide et sa flore– n’étaient pas dangereux pour la République: des contestataires procéduriers et urticants, insolents, parfois rejoints par des militants violents, mais en somme, rien qui ne valait la vie d’un garçon de 21 ans. Si Cazeneuve n’est pas un assassin et si Mélenchon manque de modération, cela ne clôt pas l’histoire de Rémi Fraisse, dont la mort, sans doute, restera impunie.

Rémi Fraisse est potentiellement un assassiné sans assassin. L’instruction concernant son décès est close depuis janvier. Les avocats de la famille Fraisse redoutent un non-lieu. Il n’y a eu, dans le dossier, aucune mise en examen. Le Maréchal des Logis-chef qui lança la grenade mortelle, un temps mis en garde à vue, a été dédouané, comme un gendarme dépassé dans une nuit de violences, ayant lancé sa grenade sans intention de nuire, appliquant les consignes sans les outrepasser. Un rapport de l’inspection générale de la gendarmerie nationale avait annoncé la couleur dès décembre 2014, opposant la politique d’apaisement de la gendarmerie à la radicalisation des opposants au barrage. Un autre rapport, de la Ligue des Droits de l’Homme, montrant une logique de répression étatique jusqu’à sa conclusion dramatique, n’a pas impressionné les juges. L’État, dans cette affaire, s’est protégé presque instinctivement, ne voyant de responsabilité que dans la sphère contestatrice, sans jamais s’interroger sur ses raisons. Seul le Défenseur des droits Jacques Toubon a mis en cause la hiérarchie de la gendarmerie et le Préfet du Tarn: on demandait aux gendarmes de défendre le territoire d’un chantier, et cette consigne  de «défense de la zone» primait «sur toute autre considération». Mais Toubon, noble excuse de la République, n’est pas un homme que l’on écoute quand l’État est en risque.

Ne parlons pas de Bernard Cazeneuve ici. Parlons simplement politique, et parlons du barrage de Sivens, qui était devenu, en cet automne 2014, la preuve virile du pouvoir socialiste, face aux contestataires, marginaux, «éco-terroristes» et autres engeances qui s’opposaient à la marche du progrès. C’était, avant que le terrorisme nous frappe, l’apogée du gouvernement Valls; nommé en avril, confirmé en août, le Premier ministre construisait sa cohérence d’une gauche de l’ordre. En septembre, il affirmait sa ligne devant une assemblée de jeunes agriculteurs.

«Mobiliser la ressource en eau est un élément décisif pour l’installation des jeunes agriculteurs, c’est pour cela que nous avons tenu bon à Sivens. Les travaux de ce barrage vont enfin commencer au terme de longues consultations et il s’agit là simplement d’appliquer le droit.»

«Tenir bon» était le mot-clé de ce moment. Il masquait bien des sottises et des ambiguïtés. Le vieux projet de barrage que l’Etat défendait «au nom du droit» était en réalité mal-né. Surdimensionné, contesté, aux limites de l’illégalité, il ne verrait jamais le jour. Les autorités locales, appuyées sur l’Etat, brûlaient les étapes, entamaient un chantier de déboisement dans une politique de faits accomplis. Ce même mois de septembre, la ministre de l’Environnement Ségolène Royal, ignorant tout du dossier en dépit des mobilisations, diligentait des experts pour réévaluer le projet. Cette mission aurait pu être l’occasion d’un gel des travaux, le temps d’apaiser les esprits? Ils continuaient pourtant.

Mort d'une absurdité

Rémi Fraisse est mort de cette incapacité à freiner le cours des choses. Après sa mort, les experts de Madame Royal condamneraient le barrage, inadapté et surdimensionné. Le jeune homme était mort d’une absurdité. Le gendarme qui l’avait tué défendait une illusion. Elle n’avait servi qu’à la jactance et aux principes du pouvoir. Le socialisme se voulait de volonté et de gouvernement, et avait trouvé dans le Tarn une leçon de choses, pour démontrer qu’il était plus fort que la contestation. Cet obstination eut un prix. Cela ne fait pas de Valls ou Cazeneuve des assassins, et ne dédouane pas les ultras de l’environnement, pousse-aux-crimes des luttes pacifiques. Mais cela pose au moins une question, sur la logique de l’État, et ce qu’elle fit, ces années-là, aux socialistes, hypnotisés par leur pouvoir et leur devoir.

En novembre 2014, Me Arié Alimi, l'un des avocats de la famille Fraisse, publiait dans Mediapart ces lignes au vitriol, interpellant le pouvoir:

«Pourquoi ne pas assumer ses responsabilités et dire: nous l’avons tué. Notre politique l’a tué. Nous n’avons pas voulu choisir la voie du dialogue, nous avons voulu montrer que nous sommes forts aux yeux des Français, et cela passe par des démonstrations de violences contre ces militants majoritairement pacifistes. Nous les avons harcelés, frappés, nous avons brûlé leurs effets personnels, les avons délogés sans autorisations judiciaires, puis nous avons fait usage de Flash balls, de grenades fumigènes et de désencerclement. Et comme ils ne partaient toujours pas, nous avons fait lancer des grenades contenant des explosifs, en les jetant sans sommations, sans respecter les règles élémentaires d’usage de ces grenades (...).» 

Entre ce désespoir et les invectives de Jean-Luc Mélenchon, il n’y a que la différence du style et de la haine… Mais sur le fond?

La contradiction des mélenchonistes

Bernard Cazeneuve, homme méthodique et sensible sans aucun doute, ayant, après la mort de Rémi Fraisse, banni les grenades offensives de l’arsenal répressif, n’est pas un assassin. Mais il n’a simplement rien empêché d’une fatalité et, ensuite, de toute l’estime qu’il inspire, a contribué à ce que les questions politiques ne soient pas posées. Cazeneuve n’est pas Marcellin, ce ministre de droite qui jouissait de sa matraque, dans les années 1970, quand il s’agissait de casser les casseurs. Il n’est pas Pandraud, ce policier muté politique, qui commentait cyniquement la mort de Malik Oussekine, matraqué par des policiers en décembre 1986, dans une phrase restée célèbre«Si j'avais un fils sous dialyse, je l'empècherais de faire le con la nuit.» Il n’est pas Clemenceau, qui terrifiait l’aimable Jaurès après avoir brisé une grève de mineurs en 1906: «Vous n’êtes pas le diable», avait lancé Jaurès, «Qu’en savez-vous?», répliquait le Tigre, ravi. Bernard Cazeneuve est un socialiste de notre temps, construit de conscience et d’équilibre, de règles et de modération; il est au bout d’une mutation, permettant la répression parce qu’aimable, et trouvant injuste qu’on lui en veuille. Rémi Fraisse est mort sous lui; malgré lui; pas par lui, mais?

Mélenchon balaie ce «mais», par violence, détestation, propagande, colère brute, démagogie, sincérité, blessure –comment savoir ce qui anime un homme dont on ne sait plus s’il maîtrise son verbe ou si ses mots l’entrainent. Lui aussi pourrait se poser des questions sur les contradictions qu’il soulève, quand il revendique la mort d’un jeune homme pour abattre son ennemi. Est-il le défenseur du peuple et des militants, et croit-il vraiment qu’un socialiste, aux affaires, est un assassin? Ou justifie-t-il une sourde vengeance, se donne-t-il des raisons de haïr? Est-il d’abord blessé de la mort de Fraisse, ou celle-ci ne survient-elle dans son discours que par vengeance, quand Cazeneuve le provoque sur son antifascisme? Sa vindicte n’est pas de circonstance: en novembre 2014, il accusait déjà le ministre Cazeneuve d’avoir poussé les gendarmes à charger les manifestants à Sivens. Me Claire Dujardin, une avocate engagée auprès des contestataires du barrage, aujourd’hui conseil de la famille Fraisse, est candidate aux législatives pour les Insoumis. Cela forge une compréhension, une proximité, une légitimité à accuser?

Mais cela suffit-il pour faire d’un homme mort un argument électoral? L’insoumission de Mélenchon est un bloc de colère, qui a rompu le consensus lors de la présidentielle, et qui choque et souffre à la fois. Ces jours-ci, chez les mélenchonistes du premier cercle, où l’affect et la politique se confondent, on vitupère un article pourtant sensible et empathique publié dans M, le magazine du monde. La journaliste Ariane Chemin y évoque un hommage rendu à François Delapierre, militant indispensable et fils choisi de Mélenchon, disparu en 2015, et des mots qu’elle emploie passent mal, chez ceux qui l’ont connu. Les insultes tombent en rafale. La peine, jamais éteinte, justifie-t-elle les excès? Mais s’il est insupportable de voir évoquer un homme qu’on a tant aimé dans un article de presse, pourquoi s’autoriser à enrôler un autre disparu dans une campagne? Je me suis demandé si Mélenchon ressentait cette contradiction ou s’il la balaierait, s’il rétorquerait que ces morts-là, «Delap’» et Rémi Fraisse, étaient des militants, étrangers au monde des convenances et des manières moelleuses, celui des médias ou des politiques sans âme, et ce monde-là n’est rien pour le juger. 

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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