Culture

«Un jeune patriote» au prisme des émotions politiques

Temps de lecture : 3 min

En accompagnant la trajectoire idéologique et émotionnelle d'un jeune homme, le documentaire au long cours de Du Haibin rend sensible ce qui se joue sur le plan affectif dans l'engagement politique. Un enjeu qui est loin de ne concerner que la Chine.

«Un jeune patriote»
«Un jeune patriote»

On en parle souvent sans bien savoir ce que c’est: un film politique. Un jeune patriote ne donne certes pas la réponse définitive, mais assurément une réponse. Réponse passionnante, stimulante, intrigante. Le documentaire de Du Hai-bin accompagne durant plusieurs années un jeune homme, Zhao Chang-tong. Chang-tong est fils d’une famille très modeste, il habite dans une petite ville du centre de la Chine (1).


Il faut prendre le verbe «accompagner» dans son sens le plus fort. Se tenant résolument aux côtés de ce garçon vigoureux et plein d’énergie, sympathique en particulier par sa manière, rare en Chine, de formuler ses émotions, Un jeune patriote le montre d’abord emporté par sa passion: l’amour du président Mao, et de son pays, qui lui font arpenter les rues en brandissant un drapeau chinois et en criant des slogans nationalistes, ou entonner, très ému, des chants à la gloire du Grand Timonier.

Qu'est-ce qu'un affect politique?

Nous regardons cela avec ironie. Pas Du Ha-bin, qui n’adhère pas non plus, c’est le moins qu’on puisse dire, aux opinions du jeune homme. Mais la manière de se tenir à ses côtés permet d’ouvrir ce qui est d’ordinaire réglé sans autre question, et qui est si important pourtant: qu’est-ce qu’un affect politique? Qu’est-ce qu’un engagement, un engagement corps et âme, en deçà de l’acquiescement à des idées ou des doctrines? Comment ça travaille le corps, les gestes de la vie, le tremblement des voix, la montée des larmes? Et, incidemment, où cela est-il passé chez nous, où c’est loin d’avoir disparu (même si les gestionnaires politiciens et médiatiques l’ignorent ou le méprisent, avec les heureux résultats qu’on sait)?

Zhao Chang-tong en famille, avec ses amis et voisins, Chang-tong élève appliqué mais qui rate l’entrée à l’université pour laquelle se sont sacrifiés ses parents, s’obstine et la réussit l’année suivante, Chang-tong étudiant à 2.000 km de chez lui, et qui découvre d’autres mondes, d’autres rapports au monde, rencontre une jeune fille, se fait des amis, voyage. Un garçon qui change, c’est ça la politique? Peut-être, oui –en tout cas tel que le filme Du.

La caméra comme carnet d'enquête

La manière de filmer est en effet tout aussi singulière. Dans une proximité assumée (Chang-tong s’adresse parfois à la caméra), mais en même temps avec un regard légèrement distancié, le réalisateur se construit un point de vue qui tient sur la durée longue que couvre le déroulement du film.

Ces années sont racontées sur un mode délibérément disjoint, comme une série de notes prises dans un carnet d’ethnologue, tandis que le protagoniste évolue, change progressivement de relation avec son idéal, avant de devenir très critique.

Il connaît au passage des expériences traumatisantes, avec notamment la destruction de la maison de ses grands parents par les autorités pratiquant la préemption intéressée des terres pour s’enrichir –ce n’est pas chez nous qu’on verrait des choses pareilles.

L'adolescent et la pelleteuse

Là aussi, c’est le point de vue particulier, qui associe par exemple l’intime présence physique des corps et le côté sismique, sur- et inhumain, de la destruction des maisons par les pelleteuses géantes, qui rend le cheminement de Zhao Chang-tong émouvant.

Alors en effet, on peut très bien trouver de prime abord qu’on ne voit pas très bien pourquoi on s’intéresserait au sort d’un jeune excité maoïste d’une province chinoise qu’on ne saurait pas placer sur une carte. Le film de Du Hai-bin se charge de nous faire, nous aussi, évoluer.

Puisque ce qui y est véritablement politique ici concerne la manière de construire pas à pas des relations riches et problématiques à la fois entre ce garçon et sa manière d’exister et de voir le monde, et entre lui et un spectateur, fut-il à années-lumières de son histoire et de ses problèmes.

Un jeune patriote

de Du Haibin,

avec Zhao Chang-tong

Durée: 1h45

Sortie le 31 mai

Séances

1 — Cette ville, Pinyao dans le Shanxi, n’est pas tout à fait inconnue des cinéphiles occidentaux. C’est là qu’on été tournés certains plans de Platform, notamment ceux où figurent les imposantes murailles qui servent de lieu de rendez-vous amoureux aux personnages principaux. C’est aussi là que se termine A Touch of Sin également de Jia Zhang-ke. La ville doit accueillir un nouveau festival de cinéma en octobre prochain. Retourner à l'article

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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