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Dans le monde musulman, cet inquiétant regain du blasphème

Krithika Varagur, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 30.05.2017 à 11 h 03

Pourquoi le nombre de procès et condamnations sont-ils en augmentation?

Basuki «Ahok» Tjahaja Purnam Tatan condamné pour blasphème I SYUFLANA / AFP

Basuki «Ahok» Tjahaja Purnam Tatan condamné pour blasphème I SYUFLANA / AFP

Jakarta, Indonésie

Ce mois-ci, l’ancien gouverneur très contesté de Jakarta en Indonésie, Basuki «Ahok» Tjahaja Purnama, a été condamné à deux années de prison ferme pour blasphème contre l’Islam. Il avait contesté la manière dont des docteurs de la foi musulmane interprétaient un verset du Coran qui traite de la question du vote des musulmans en faveur de dirigeants non-musulmans.  Le juge a considéré qu’Ahok n’avait pas exprimé assez de remords après avoir commis son acte impie.

Ce verdict a choqué de nombreux Indonésiens libéraux, mais sans doute plus qu’il n’aurait dû. Car les accusations de blasphème n’ont cessé de croitre au cours de la dernière décennie en Indonésie, et le taux de condamnation des accusés est quasiment de 100%.

Ailleurs, dans le monde musulman, les accusations et les procès sont montés en flèche ces dernières années. Le délit de blasphème a connu une renaissance fulgurante en Égypte depuis le renvoi du président Hosni Moubarak en 2011. En 2001, il n’y avait eu en tout et pour tout qu’un seul procès pour blasphème au Pakistan, mais on en compte désormais des dizaines par an. Au Bengladesh, au cours des cinq années écoulées, on ne compte plus le nombre d’agression et même de meurtres de blogueurs ou d’écrivains, sans parler d’une manifestation de masse qui s’était terminée par un bain de sang en 2013 et qui réclamait que le blasphème soit puni de mort.

Le blasphème monopolise la sphère politique

Si le blasphème en est venu à monopoliser les conversations politiques dans de nombreux pays à majorité musulmane, à commencer par l’Indonésie, troisième plus grande démocratie du monde, c’est clairement l’Islam qui en est la cause. Mais contrairement à ce que de nombreux intellectuels libéraux de ces pays peuvent penser, la réponse à ce problème dépasse de très loin le seul cadre religieux.

Selon un rapport de 2014 du Pew Research Center, environ 30 des 50 pays qui punissent actuellement le blasphème sont à majorité musulmane. Aux côtés des inévitables théocraties comme l’Arabie saoudite, on trouve aussi des pays aspirant à la démocratie et à la modernité comme la Turquie, la Malaisie, l’Égypte, le Pakistan et l’Indonésie, qui est officiellement un pays laïc mais dont la population est à 87% musulmane.

Les possibles condamnations vont du symbolique au terrifiant. Depuis 2016, la poétesse égyptienne Fatima Naoot purge ainsi une peine de trois années de prison pour avoir critiqué sur Facebook le sacrifice d’animaux pendant l’Aïd al-Adha. En Malaisie, un homme a été condamné pour blasphème après avoir posé des questions à ses professeurs de théologie. Même le simple fait d’être accusé de blasphème est source de menaces de violence. En 2015, une Afghane a ainsi été battue à mort par la foule après s’être disputée avec un mollah et le mois dernier, un étudiant pakistanais a été tué par une foule qui l’accusait d’avoir posté des contenus blasphématoires sur les réseaux sociaux –une accusation qui s’est révélée fausse par la suite.

«Un verset dit que si vous entendez des gens moquer le nom de Dieu, alors il ne faut pas vous asseoir à côté d’eux –c’est tout! Ne pas vous asseoir à côté d’eux!, dit Mustafa Akyol, intellectuel turc membre du Freedom Project au Wellesley College. Il ne dit pas punis les ou réduis-les au silence!»

«Nous protégerons la sainteté du Prophète à n’importe quel prix»

Mais les défenseurs des lois contre le blasphème brandissent des hadiths, les propos et habitudes rapportées du Prophète Mohammed qui jouent un rôle majeur dans la théologie islamique et la jurisprudence, comme un fondement théologique des condamnations.

L’Organisation de coopération islamique (OCI), basée en Arabie saoudite et qui regroupe 57 pays, fait depuis longtemps campagne pour l’établissement d’une loi internationale punissant le blasphème afin de se prémunir d’une «islamophobie» au sens large, parfois en complet désaccord avec les Nations Unies. «Nous protégerons la sainteté du Prophète à n’importe quel prix», dit ainsi un Pakistanais partisan de la ligne dure, qui demande l’exécution d’une femme catholique accusée par lui et d’autres de blasphème.

De tels arguments font évidemment écho aux procès pour blasphème dans les États musulmans prémoderne –ainsi qu’aux injonctions que l’on peut trouver dans le Lévitique ou ailleurs et qui ont été utilisées en Europe médiévale. Mais si, en Europe, les lois punissant le blasphème ont été abandonnées ou sont tombées en désuétude au fur et à mesure que les États européens chrétiens se sécularisaient, les pays islamiques, et en particulier les États du Golfe comme l’Arabie saoudite les ont conservées dans leurs codes pénaux –et dans leurs tribunaux.

«Depuis le milieu du XVIIIe siècle, le régime politique saoudien s’appuie sur la religion et particulièrement sur le Wahhabisme [ce courant puritain et littéral de l’Islam né à cette même période en Arabie]», déclare Kamran Bokhari, analyste au sein de la fondation Geopolitical Futures. Depuis la signature d’un accord entre la famille royale saoudienne et le prêcheur Mohammed Ibn Abd al-Wahhab en 1744, le Wahhabisme est dans les faits la religion d’État en Arabie saoudite.

«Le Wahhabisme est, dans les faits, organisé autour de l’idée de blasphème. De ce qu’est le vrai islam – et de ce qui ne l’est pas, dit Bokhari. À leurs yeux, les Musulmans qui ne partagent pas leur vision stricte de l’Islam blasphèment d’une manière ou une autre.»

L'héritage britannique

 

Dans les pays islamiques modernes, si les lois punissant le blasphème se sont durcies ces dernières années, cela n’est pas dû à un héritage ancien, mais généralement pour deux raisons qui ne sont pas mutuellement exclusives: il peut s’agir des restes du colonialisme européen, ou du produit de «l’arabisation», débutée du XXe siècle, du monde musulman sur le modèle des pays du Golfe.

L’empire britannique a ainsi laissé les traces de ses lois contre le blasphème dans la plupart de ses colonies. À titre d’exemple, des lois contre le blasphème avaient été codifiées en Inde (colonie britannique) en 1860 et le Pakistan en a hérité lors de la partition de 1947. La promulgation de telles lois visait alors à maintenir de manière ostensible, par la puissance de l’État, la stabilité inter-religieuse et une harmonie (relative) au sein de possessions coloniales variées.

La rébellion de 1857 en Inde a entraîné des réformes légales de grande ampleur, afin de restaurer l’ordre, dont les lois de 1860 contre le blasphème. (La rébellion avait commencé suite à des mutineries de troupes musulmanes et hindoues contre ce qu’elles considéraient comme des insultes religieuses commises par le gouvernement.) Le désir de maintenir la stabilité entre les communautés religieuse demeure le motif premier des lois fédérales contre le blasphème en Malaisie, une ex-colonie britannique multiethnique. L’Égypte, qui ne fut pourtant jamais une colonie britannique au sens strict, a raisonné de la même manière en introduisant des délits de blasphème dans son code pénal en 1981, afin notamment de protéger les minorités à une époque où des émeutes meurtrières frappaient la communauté copte chrétienne. (La loi a été depuis pervertie, de manière assez classique, et frappe aujourd’hui essentiellement des minorités.)

D’autres preuves de la puissance de la mémoire légale et coloniale peuvent apparaître dans d’anciennes colonies britanniques sans majorité musulmane, comme à Singapour, où une loi importante, contre la sédition, fait écho au désir de maintenir l’harmonie sociale. La loi actuelle est la digne héritière de l’ordonnance de 1938 contre la sédition, qui faisait partie de ce que l’on appelait alors les Accords des Détroits, et qui avaient pour but premier de mater le mécontentement anticolonial.

Pourquoi le blasphème revêt-il une nouvelle importance?

Si ces restes de la période colonial proviennent pour l’essentiel du désir de préserver l’ordre, le flot parallèle de lois théocratiques contre le blasphème, qui provient du Moyen-Orient, a quant à lui pour but unique de protéger l’Islam. Les lois déjà mentionnées réglementant le blasphème en Arabie saoudite font partie de la sharia commune, qui s’est développée au cours des siècles et protège cette branche fondamentaliste et salafiste de l’Islam sunnite aux dépends des autres visions de l’Islam et des autres religions. Tous les autres États arabes du Golfe criminalisent également le blasphème, à des degrés divers.

Il est important de comprendre dans quel contexte et pour quelles raisons un pays comme l’Indonésie, qui n’a jamais fait partie de l’empire britannique [l’Indonésie était une colonie hollandaise, ndlr] s’est soudainement attaché à la question du blasphème. L’Indonésie a conceptualisé seule ses premières lois contre le blasphème par le biais d’un décret promulgué par son premier président, Sukarno. Par le biais d’une politique diplomatique culturelle intense menée depuis plus de quarante ans, l’Arabie saoudite est parvenue à imposer au monde musulman sa vision puritaine de l’Islam.

Au cours du dernier siècle, mais surtout depuis que la révolution iranienne de 1979 et que la rhétorique laïque et nationaliste de l’ancien dirigeant égyptien Gamal Abdel Nasser dans les années 1960 ont posé des menaces idéologiques à la monarchie saoudienne, le royaume du désert a dépensé des milliards de dollars à construire des mosquées et des écoles, a formé des Imams, des étudiants et a financé de très nombreux médias au sein de toutes les communautés musulmanes autour du monde.

On trouve ainsi la marque de l’Arabie saoudite dans toutes les communautés musulmanes du monde, dans des pays aussi éloignés que l’Indonésie, la Somalie et la Bosnie –et qui s’accompagne généralement par une popularité en hausse des valeurs culturelles saoudiennes.

L’admiration de la culture moyenne-orientale en Indonésie joue évidemment un rôle dans ces nombreuses croisades contre le blasphème dit Andreas Harsono, expert indonésien de l’ONG Human Rights Watch.

«Parce que l’on trouve sur son sol des villes aussi importantes que la Mecque et Médine, l’Arabie saoudite jouit d’une grande réputation dans toute l’Asie du Sud-Est et est perçue comme le foyer du vrai Islam», dit Din Wahid, expert en salafisme à la Syarif Hidayatullah State Islamic University de Jakarta.

Islam politique

 

En dehors de l’Arabie Saoudite, ce regain vivace de la lutte contre le blasphème au sein du monde musulman est un phénomène relativement récent et ne fait pas partie de la culture islamique. Au milieu du XXe siècle, un certain nombre d’États musulmans comme l’Égypte et l’Irak ont ainsi eu à leur tête des nationalismes arabes et marxistes, laïcs et de gauche.

«À cette époque, le blasphème n’était en rien une question, dit Bokhari. Ça n’était pas vraiment une préoccupation jusqu’à ce que la vague islamiste ne frappe la région dans les années 1970, après les coups sévères infligés aux États musulmans laïcs comme lors de la guerre israélo-arabe de 1967. C’est avec la montée en puissance de l’Islam politique que le blasphème et les limites des discours acceptables sont devenus des sujets de préoccupation majeurs.»

Trois raisons expliquent la portée symbolique forte du blasphème dans les pays musulmans, dit Paul Marshall, chercheur au sein du Hudson Institute’s Center for Religious Freedom. «La première est le lien étroit entre l’Islam et l’État: les outrages à la religion s’apparentent donc à des offenses à l’État lui-même. La deuxième est la colère que ressentent de nombreux musulmans quand ils considèrent que leur Dieu ou leurs croyances ont été insultés –un élément religieux authentique et qui ne doit pas être écarté au motif qu’il ne s’agirait que d’un épiphénomène qui dissimulerait les “vraies” raisons, comme certains libéraux ont trop tendance à le penser. Et la troisième, c’est que cette colère fait l’objet de grandes manipulations, que les gouvernements et les partis exploitent à des fins politiques, souvent pour faire tomber leurs adversaires – comme Ahok en Indonésie ou Raif Badawi [un bloggeur dissident condamné au fouet] en Arabie saoudite.»

Ces raisons ne sont pas mutuellement exclusives: des pays majoritairement musulmans comme le Nigeria, le Soudan et les Maldives, qui furent tous des colonies britanniques, sont aujourd’hui très influencés par la culture saoudienne. Par ailleurs, les lois coloniales contre le blasphème semblent avoir davantage persisté dans les pays à majorité musulmanes que dans les autres: l’Inde, qui est majoritairement hindouiste, n’a pas de loi anti-blasphème en vigueur –même si les lois à arrière fonds religieux sont de plus en plus courantes.

Menaces et espoir

 

Si l’on met de côté les facteurs politiques et historiques, Akyol pense que cette fixation sur le blasphème est le symptôme d’un malaise plus général. «Je pense que les musulmans du monde moderne se sentent menacés, ce qui les rend à la fois agressifs et autoritaires, dit-il. Par ailleurs, la liberté d’expression est généralement perçue comme un élément culturel imposé.»

En 2012, Recep Tayyip Erdogan, alors premier ministre turc, affirmait à l’OCI: «Nous ne pouvons pas accepter des insultes contre l’Islam sous couvert de liberté de pensée.» Le premier ministre de Malaisie a récemment accusé «le droit-de-l’hommisme, l’humanisme et le sécularisme» de menacer l’islam.

«Le libéralisme culturel s’est transformé en complot occidental contre l’Islam dans ces cercles conservateurs, dit Akyol. Mais les musulmans aussi ont besoin de ce libéralisme. Personne ne peut défendre la religion en la transformant en objet sacrosaint. Cela nuit à votre progression intellectuelle.»

À l’heure actuelle, hélas, les espoirs d’un virage libéral significatif sont vains. «En théorie, les Indonésiens pourraient, par le biais d’un référendum d’initiative populaire, obtenir le droit de voir la loi contre le blasphème retirée, malgré un échec en 2010, dit Harsono. De nouveaux éléments et des demandes internationales pourraient également être présentés à la Cour constitutionnelle.» A-t-on un seul exemple d’une initiative populaire de ce genre qui serait couronnée de succès? «Aucun», dit-il.

Marshall est plus pessimiste encore: «Sur cette question, je ne perçois pas une seule raison d’espérer au sein du monde musulman, dit-il. Sauf peut-être qu’Ahok est toujours vivant et qu’il a tout de même recueilli 45% des votes [il était dans l'attente du verdict de son procès lors des dernières élections qu'il a perdues fin avril, ndlr].»

Correction: une première version de cette article mentionnait l'Aïd el-Fitr, la fête de fin du ramadan, en lieu et place de l'Aïd al-Adha, la fête du sacrifice.

 

Krithika Varagur
Krithika Varagur (1 article)
Journaliste
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