Monde

Les pilotes avaient disparu dans le monde virtuel

William Saletan, mis à jour le 21.12.2009 à 10 h 10

Le vol 188 de la Northwest Airlines a été victime de la force du monde virtuel.

Vous avez sans doute entendu parler des avions qui se sont volatilisés dans les airs? Eh bien voici une histoire plus vraie et plus angoissante encore: le 21 octobre 2009, deux pilotes qui devaient assurer un vol reliant San Diego à Minneapolis ont disparu dans le cyberespace.

Il n'y a eu aucun problème au niveau de l'appareil. Les contrôleurs au sol l'ont suivi sur toute la durée du vol. Dans la cabine centrale, les passagers et l'équipage n'ont rien remarqué d'anormal. Les pilotes n'ont pas bougé de leur siège, comme s'ils pilotaient l'avion. Mais, en fait, ce n'était pas le cas. Deux ordinateurs portables ont accaparé toute leur attention.

Cet incident est intégralement décrit dans un rapport publié le 16 décembre par le Conseil américain de sécurité des transports. Il n'est pas sans rappeler les dangers inhérents à nos divers appareils électroniques: téléphones mobiles, Smartphones, lecteurs MP3 et autres consoles de jeux. Nous quittons le monde réel pour rejoindre le monde virtuel. Sauf que dans ce cas là, 144 passagers, bien réels, étaient à bord de l'avion.

Parfaitement éveillés

Le vol 188 de la compagnie Northwest Airlines a dépassé sa destination de 160 kilomètres. Selon le rapport du Conseil de sécurité des transports, les pilotes n'avaient ingéré aucune substance médicamenteuse ou stupéfiante et étaient parfaitement éveillés. Ils n'ont pourtant pas répondu aux appels radio des contrôleurs aériens pendant une heure et dix-sept minutes. Comment est-ce possible?

Tout a commencé avec deux ordinateurs portables. Le commandant était agacé de ses nouveaux horaires de travail et voulait les modifier dans le système de gestion des horaires de la compagnie aérienne. La seule façon d'accéder au système était via son ordinateur portable. Il l'a donc ouvert, dans le cockpit. Le copilote a lui aussi sorti son ordinateur pour expliquer au commandant comment fonctionne le logiciel. Puis ils se sont absentés...

Si cette scène vous paraît surréaliste, il se peut que vous croyiez - à tort - que les pilotes pilotent les avions. Eh bien, non! Ce sont des ordinateurs qui le font. Les pilotes, eux, ne font que surveiller que tout se passe bien. Le Conseil américain de sécurité des transports explique comment le commandant a programmé le Système de gestion de vol, lequel a ensuite dirigé l'avion grâce au pilote automatique. Pendant ce temps, les pilotes vaquaient à d'autres occupations.

Rapports de position

Ils étaient pourtant censés envoyer des «rapport de position» pour informer la compagnie de leur statut de vol. Mais un agent d'exploitation de la Northwest Airlines avait demandé au commandant de ne pas envoyer ces rapports parce qu'ils sont volumineux et inutiles. Cet agent a précisé que les ordinateurs de la compagnie étaient parfaitement capables de suivre les appareils sans intervention humaine.

Le fait est que les ordinateurs au sol ont bien suivi le parcours de l'avion. Ils ont transmis des avertissements aux pilotes et ont vérifié que les ordinateurs de l'avion avaient bien reçu ses avertissements. Seulement voilà: les ordinateurs au sol et les ordinateurs embarqués communiquaient entre eux. Et les pilotes n'étaient pas dans la boucle.

Ces avertissements étaient sous forme de messages affichés sur les écrans du cockpit. Pourquoi les pilotes ne les ont-ils pas remarqués? Parce que les écrans qu'ils regardaient étaient ceux de leurs ordinateurs portables, pas ceux du poste du pilotage. En fait, le copilote a expliqué aux enquêteurs que l'ordinateur portable du pilote bloquait les écrans du cockpit. Le commandant a démenti cette information, mais sans se rappeler ce qu'il y avait sur ces écrans.

Déconnecté

Les pilotes n'ont-ils rien entendu? Niet. Quand le pilote automatique a atteint sa destination préenregistrée, il a continué de diriger l'avion sans émettre de signal sonore. Les messages textuels des contrôleurs au sol étaient également silencieux. Les agents d'exploitation ont bien tenté d'alerter les pilotes en activant une sonnerie ou un avertisseur, mais l'avion n'avait pas les équipements nécessaires. Le cockpit était doté de radios, mais les contrôleurs aériens ne savaient pas sur quelle fréquence elles étaient réglées. Par ailleurs, les pilotes étaient tellement absorbés par leurs ordinateurs portables qu'ils n'ont entendu qu'un «bourdonnement». Quand votre cerveau est déconnecté, vos yeux et vos oreilles le sont aussi.

Et le monde extérieur, alors? Les pilotes ne voyaient-ils pas où ils allaient? Non plus. Quand ils ont sorti leurs ordinateurs portables, il faisait déjà nuit et Minneapolis était recouverte de nuages. Ils volaient donc à l'aveuglette.

Soit. Ils n'ont rien vu, rien entendu. Et ils n'ont pas fait attention aux ordinateurs de bord. Mais quid des membres de l'équipage? N'ont-ils pas parlé aux pilotes?

Dans leur petit monde

Peu. Depuis le 11 septembre, les cockpits sont blindés et verrouillés pour empêcher des pirates de l'air d'y entrer. Les pilotes restent donc seuls dans leur petit monde. Le copilote a précisé aux enquêteurs que le commandant et lui-même «n'avaient l'obligation de parler aux membres de l'équipage qu'avant le décollage». A partir du moment où ils ont ouvert leurs ordinateurs portables, les membres de l'équipage ne se sont pas adressés à eux jusqu'à ce que l'avion dépasse sa destination. C'est là que les pilotes ont consulté leurs écrans de bord et se sont rendu compte de la situation.

Dans son entretien avec les enquêteurs, le commandant s'est confondu en excuses. Il a expliqué qu'il avait «laissé une force extérieure le distraire». Mais ce n'est pas ça qui est arrivé sur le vol 188. La force en question n'est pas venue de l'extérieur, mais de l'intérieur. Elle a complètement obnubilé l'esprit des pilotes et neutralisé leurs sens. Ils ont été complètement déconnectés du monde extérieur: les écrans du cockpit, le monde derrière leur pare-brise, les passagers dans la cabine centrale.

Et puis, ces pilotes n'étaient pas distraits. Ils étaient imperméables aux distractions, concentrés exclusivement sur leurs ordinateurs portables.

C'est ce qui m'inquiète le plus à propos de notre voyage dans le cyberespace. Il semblerait qu'y entrer est beaucoup plus facile que d'en sortir.

William Saletan

Traduit par Micha Cziffra

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Image de Une: Cockpit, as737700, Flickr, CC

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