Culture

L’amour vache des professionnels du cinéma pour le Festival de Cannes

Mathilde Dumazet, mis à jour le 29.05.2017 à 15 h 45

Les paillettes, le glamour, la débauche… Les professionnels du cinéma fustigent les aspects superficiels du Festival de Cannes mais ne peuvent pas s'en absenter car, non loin du tapis rouge, il y a le business.

Le palais des Festivals à Cannes, le 23 mai 2017 | LOIC VENANCE / AFP

Le palais des Festivals à Cannes, le 23 mai 2017 | LOIC VENANCE / AFP

«Une prison à ciel ouvert», «une machine à humilier». Qu’ils soient distributeurs, producteurs, réalisateurs ou comédiens, tous ont tendance à dénigrer certains aspects du festival et pourtant, chaque année, ils reviennent et s’émerveillent.

«Moi je ne viens que quand j’ai un truc à faire», explique la jeune réalisatrice Charlène Favier. Elle n’était pas revenue à Cannes depuis cinq ans. Cette année, après avoir gagné de nombreux prix pour ses court-métrages, elle est venue vendre l’idée de son premier film, accompagnée de son producteur Edouard Mauriat. Ce dernier a obtenu le César du meilleur documentaire cette année pour Merci Patron!, et son réseau lui permet d’obtenir plus facilement de nombreux rendez-vous.

Car, à côté de la montée de marches, il y a le Marché du film. A l’issue de ce 70e festival de Cannes, le directeur délégué du Marché du film Jérôme Paillard ne cachait pas son enthousiasme: «Avec 12.324 participants, nous avons battu notre record historique qui s’établissait à 12.000 participants». Notamment grâce aux importants contingents en provenance de Chine (600 participants), du Japon (309 participants), de Corée du sud (286 participants), et d’Inde (204 participants), précise le site du Marché du film.  3820 films y ont été présentés cette année.

Le Cannes informel

Le cadre est plus informel qu’à Paris. Ici, on n’échange pas par e-mail mais autour d’un verre, au hasard d’une soirée, dans le salon d’un hôtel prestigieux ou plus simplement dans l’un des bars de la croisette. Pour Charlène Favier, le Marché du film au sous-sol du palais, n’est intéressant qu’au «niveau personnel». Elle va voir des films, soutenir des collègues. Mais ses rendez-vous ont lieu à l’extérieur.

Les professionnels sont nombreux dans les rues de Cannes, plus accessibles et plus détendus...à condition d’être du milieu. «On est coincé dans une prison à ciel ouvert, sans famille, donc on a le temps pour des rencontres informelles mais efficaces», explique Amel Lacombe, distributrice chez Eurozoom. Mais Charlène Favier relativise: «si tu n’as aucun rendez-vous et pas de réseau, ça ne sert à rien de venir avec ton scénario sous le bras». Cette année, son emploi du temps était chargé: elle a rencontré les représentants de deux régions, deux distributeurs et trouvé un comédien pour son prochain film.

La machine à humilier

Pareil du côté des jeunes comédiens. Quand on en croise, ils sont souvent accompagnés de leur agent et ceux qui n’ont aucun film à présenter, même dans les sélections parallèles, se font rares. Pour les débutants, les soirées cannoises sont un bon moyen de se brûler les ailes. À la sortie des salles, quelques professionnels (ou d’autres moins professionnels) promettent la lune à ceux qui cherchent désespérément un rôle.

C’est au fil des années que le festival gagne en intérêt pour ces jeunes acteurs, réalisateurs, producteurs, distributeurs. Impossible d’en comprendre la dynamique dès la première fois. C’est «intimidant, excluant» et au fil des années, pour Amel Lacombe, le festival est devenu «potache, amical, intime». Aujourd’hui, son grand jeu est d’obtenir le plus d’invitations possibles aux soirées huppées, «rester cinq minutes, dire que c’est nul», et s’en aller.  

«Cannes, c’est quand même une machine à humilier», s’indigne Charlène Favier avant d’expliquer que, par exemple, pour être présent au Short Film Corner, un espace dédié aux jeunes réalisateurs, il suffit de payer l’inscription car il n’y a quasiment pas de sélection. «Ils se pressent autour des producteurs avec leur DVD à la main, mais pour la plupart, ils finissent à la poubelle». Pour présenter un film, il faut donc parfois louer directement l'une des 34 salles réservées à Cannes: c'est ce qu'a fait le réalisateur Robin Entreinger, venu montrer The Darkest, son quatrième long-métrage, raconte France 3. Cela lui a coûté 1200 euros. Au delà des 200 ou 300 euros à débourser pour l'accréditation qui permet d'entrer.

Un rendez-vous immanquable

Le coup de cœur d’un producteur pour une idée n’arrive que quand celle-ci contient «du lourd», «avec le piston». A la sortie d’un film, un producteur de comédies nous raconte qu’il a acheté la veille une «super idée». «Je ne peux pas trop vous raconter parce que c’est un acteur très connu qui tiendra le premier rôle». La transaction s’est faite au cours d’un des nombreux dîners organisés pour le 70e anniversaire du festival. «Vous n’êtes pas allé à la réception Netflix? C’était génial…mais bon, peut-être que dans dix ans on n’aura plus de métier et on ne viendra plus à Cannes à cause d’eux», regrette-t-il. Sur le sujet, le directeur du Marché du film y voit plutôt une extension de l'offre: «Les services de VOD comme Netflix ou Amazon envoient des délégations de plus en plus nombreuses. Cette année, Netflix a acheté un peu moins de films, mais reste à un bon niveau de plusieurs dizaines de films achetés»

Du côté des distributeurs, le rendez-vous est en effet immanquable. Chaque année, Amel Lacombe vient «faire son marché» au sous-sol du palais des festivals. Elle est spécialisée dans la distribution d’animés japonais et, au Marché du film, les producteurs asiatiques sont parmi les plus présents. Et cette édition 2017 avait quelque chose de plus: Avant que nous disparaissions, l’un des films distribués par Eurozoom, était en compétition dans la sélection Un Certain Regard. «Quand on n’est pas en compétition, on est un peu à la marge, cette année, on a un accès privilégié, on est au cœur de la mécanique cannoise», se réjouit la distributrice. C’est l’occasion de rencontrer la presse, mais aussi et surtout les programmateurs des salles de cinéma du monde entier et les régies publicitaires qui feront exister le film après sa production.

L’image et le business

Et puis, il y a l’image, un aspect du festival qui a ses bons et ses mauvais côtés. Le tapis rouge, c’est «un peu beauf», rigole Charlène Favier, «mais, en même temps, c’est une telle vitrine, ça change une carrière la compétition». Chaque société de production ou de distribution a sa villa, ou son appartement dans le cas d’Eurozoom. Et chacun organise sa soirée, son pot. La palme des professionnels va à celui qui aura la meilleure musique, le meilleur cocktail.

Les soirées sont bien plus remplies que le marché des producteurs. Ce Jeudi 25 mai, dans l'après-midi, les box de réunion au sous-sol du palais sont vides. Les distributeurs et producteurs se sont rués dans l’une des nombreuses salles de projections réservées aux professionnels (plus de 1000 films passés sur la durée du festival). Ils vont voir Ava, un film de Léa Mysius, sélectionné à la Semaine de la Critique et qui a obtenu le prix SACD. C’est l’un des films de la compétition qui a été beaucoup acheté par les exploitants étrangers.

Cette partie-là des transactions (800 millions d’euros en 2016) n’est pas complètement représentative. Pour atteindre le marché étranger, c’est en effet au palais, où se tient le Marché du film, qu’il faut être. Mais pour concrétiser l’idée d’un film, il faut se montrer à l’extérieur, être vu et écouté, finir le festival au bord de l’épuisement: être à Cannes. 

Mathilde Dumazet
Mathilde Dumazet (13 articles)
Étudiante à l'école de journalisme de Sciences Po
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