Monde

Donald Trump, le plus laid des Américains

Yascha Mounk, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 28.05.2017 à 8 h 46

En secret, les Européens aiment Trump parce qu'il flatte leur complexe de supériorité.

Donald Trump à Taormina, en Sicile pour le G7, le 27 mai 2017 | JONATHAN ERNST / POOL / AFP

Donald Trump à Taormina, en Sicile pour le G7, le 27 mai 2017 | JONATHAN ERNST / POOL / AFP

Les images de la petite tournée de Donald Trump en Europe, avec son cortège de dirigeants politiques et religieux visiblement mal à l'aise en sa présence –quand certains ne maugréaient carrément pas durant ses discours–, valent plus que mille mots pour prouver combien la plupart des Européens sont horrifiés par le président américain. Ils ne peuvent supporter son ignorance ou son bellicisme, ses vilaines manières ou sa façon de toujours crâner avec sa fortune. Reste que cet étalage d'indignation cache mal la réalité: que Trump les rend, à vrai dire, heureux.

En représentant tout ce que les Européens détestent de l'Amérique, Trump confirme tout ce qu'ils sont persuadés d'être. Le fait est que les Européens ont toujours méprisé les Américains, comme un oncle philosophe secrètement jaloux de son banquier de neveu et de la sublime créature accrochée à son bras. En d'autres termes, pour reprendre une terminologie de psychologues, ils souffrent d'un complexe d'infériorité de supériorité.

Une forme de snobisme

Déjà, les Européens sont intimement convaincus que le monde serait meilleur si des pays aussi effroyables que le Zimbabwe, l'Iran ou les États-Unis ressemblaient davantage à l'Allemagne ou à la Suède. Un snobisme qui s'exprime sur la scène politique internationale. Par exemple, les Européens ont tendance à penser que le monde serait bien plus sûr si tous les pays avaient un budget militaire aussi retreint que celui du Danemark –en oubliant volontiers que les États-Unis ne sont pas pour rien dans les soixante-dix ans de paix que vient de connaître leur continent. Une arrogance que l'on retrouve aussi sur le terrain culturel et culinaire: lorsqu'une amie américaine avait osé grignoter du pop-corn lors d'un déjeuner champêtre qu'avait organisé ma mère un été en Italie, cinq convives s'étaient empressés de glousser sur son «American way of life».

Cette foi en la supériorité du continent est d'autant plus exaspérante pour les plus patriotes des Européens, bien obligés d'admettre leur infériorité sur un certain nombre de points. Il y a cet agaçant détail des deux guerres mondiales. Mais les racines du malaise et de l'envie sont plus profondes: l'Amérique est plus riche et plus puissante. C'est le centre du monde de la mode, de la science, de la pop culture et du progrès technologique. Le passé appartient sans doute à l'Europe, mais sur le plan du futur, au moins depuis 1945, les États-Unis sont en pôle position.

À LIRE AUSSI

Alors Trump, fou?

Et c'est précisément pour cela que l'élection de Trump aura été si apaisante pour l'âme européenne. Qui pourrait sérieusement nier que les Européens sont plus cultivés que les Américains face à ce parangon de la laideur américaine? Qui pourrait maintenir que les problèmes politiques de l'Europe sont plus graves que ceux des États-Unis face au chaos qui agite Washington? Et qui, aujourd'hui, pourrait croire que l'avenir de la république américaine est plus radieux que celui de la démocratie européenne?

Cette schadenfreude est dangereuse

Il n'y a pas forcément quelque chose de malsain, je suppose, dans les petits plaisirs que l'on tire des échecs et des humiliations d'un ami. Reste que la schadenfreude que tant d'Européens ressentent en regardant Trump est dangereuse, vu qu'elle les incite à davantage de complaisance face aux périls que connaissent aujourd'hui la liberté et la démocratie, et ce autant en Europe qu'en Amérique.

L'Europe n'est évidemment pas indemne des assauts du populisme et de l'autoritarisme. Et si les dirigeants de Pologne, de Hongrie, de Serbie, de Macédoine et de Russie sont manifestement plus compétents que Trump, leur supériorité politique n'a rien d'un garde-fou. Au contraire, que Trump soit un idéologue par instinct et non par idéologie est peut-être l'une des meilleures raisons d'espérer la survie de la démocratie américaine ces quatre prochaines années.

En revanche, les populistes d'Europe centrale et de l'Est ont d'ores et déjà tellement réussi à compromettre les institutions de leur pays qu'il est assez improbable que des élections libres et régulières puissent les destituer. En Europe occidentale, leurs stratagèmes ont fait une myriade d'émules, bien décidés à les imiter.

Il y a un autre parallèle à établir entre l'Europe et l'Amérique: c'est notamment à cause de la collaboration de politiciens traditionnels, se targuant d'être de parfaits démocrates, que les populistes ont pu entrer au gouvernement. Aux États-Unis, cette collaboration s'est honteusement incarnée dans des leaders républicains qui, en privé, pestaient contre Trump, tout en le soutenant en public. La plupart des dirigeants européens n'ont pas été aussi obscènes. De fait, en France, c'est justement parce que la droite traditionnelle a pu s'allier avec le centriste Emmanuel Macron et faire barrage à Marine Le Pen que le pays a évité la catastrophe lors des récentes élections présidentielles. Sauf que dans bon nombre de pays européens, à l'instar de l'Autriche ou du Danemark, les leaders de l'establishment ont imité les États-Unis et signé des pactes avec le diable, en formant des coalitions branlantes avec l'extrême-droite histoire de rester au pouvoir.

La démocratie est en danger

Plus généralement, la droite européenne n'a aucun mal à coopérer avec les populistes, tant qu'ils restent de l'autre côté de la frontière, notamment celle tournée vers l'Est du continent. Les leaders européens ont ainsi scandaleusement fermé les yeux devant Viktor Orbán et ses assauts contre la démocratie hongroise et l'Université d'Europe centrale. Pire encore, ils n'ont toujours pas exclu son parti, la Fidesz, du Parti populaire européen (PPE), regroupant au Parlement européen divers partis de centre-droit, comme la CDU d'Angela Merkel. En d'autres termes, que ce soit par couardise ou convenance, celle qui est désormais largement considérée comme la nouvelle cheffe du monde libre demeure l'alliée politique d'un homme œuvrant à détruire la démocratie hongroise.

À LIRE AUSSI

Donald Trump est enragé

Enfin, que Trump s'en prenne si violemment aux musulmans et promette de construire un mur à la frontière mexicaine confirme une idée que se font depuis longtemps beaucoup d'Européens: les États-Unis seraient bien plus racistes que l'Europe. Sauf que c'est oublier un peu trop rapidement les centaines d'attaques contre des foyers de réfugiés qui ont eu lieu en Allemagne ces dernières années; que le flot de migrants s'est notamment tari parce les gouvernements européens ont fortifié leurs frontières sur des milliers de kilomètres ou que les Européens veulent tellement barrer la route aux réfugiés qu'ils envoient des tonnes d'argent à Recep Tayyip Erdogan, président turc et autre ennemi juré de la démocratie, pour qu'il bloque le désespoir des Syriens et des Irakiens au pas de leur porte.

Le jeu des petites différences entre l'Europe et l'Amérique est un moyen facile de flatter son narcissisme. J'y ai moi-même succombé dans cet article (étant à la fois citoyen américain et européen, j'espère avoir lavé autant de linge sale des deux côtés de ma famille). Mais notre amicale compétition ne devrait pas nous faire oublier une réalité bien plus grave: face aux institutions démocratiques, les citoyens sont de plus en plus désabusés des deux côtés de l'Atlantique. Par conséquent, des deux côtés de l'Atlantique, la démocratie est en danger. Et des deux côtés de l'Atlantique, même en ces heures sombres, les élites politiques sont incapables d'être à la hauteur de leurs principes. Sur la seule mesure comptant réellement à l'heure actuelle, l'Amérique et l'Europe sont malheureusement des plus semblables.

Yascha Mounk
Yascha Mounk (6 articles)
Chercheur à l'université de Harvard
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte